Diminution du personnel, cumul des postes, caisses proches d’être vides: les évêchés de Sion et de Lausanne, Genève et Fribourg se trouvent dans une situation financière inquiétante. Au point que, la quête de Pâques ou de la Toussaint ne suffisant plus, les évêques doivent appeler à l’aide.

Ceux qu’on appelait les princes de l’Eglise ne mènent plus grand train: Charles Morerod roule en Dacia, une marque automobile bon marché, et voyage en deuxième classe lorsqu’il prend le train, si possible avec un billet dégriffé. Mais ce qui semble le mieux exprimer la situation, la chose étant spontanément mentionnée tant à Fribourg qu’à Sion, est la question du secrétariat: les deux évêques n’ont plus que deux secrétaires à mi-temps chacun, et du travail pour plusieurs. Mgr Morerod, nous dit-on, scanne lui-même les documents dont il a besoin et Mgr Lovey traite lui-même une bonne partie de sa correspondance.
Cela peut paraître anecdotique, mais témoigne de la détérioration des finances dans les deux diocèses. En décembre, l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg a écrit aux paroisses fribourgeoises pour leur demander une aide «urgente et nécessaire». L’année dernière, comme en 2024, son collègue valaisan a dû lancer un appel aux donateurs; le site internet du diocèse de Sion comporte du reste une page «Faire un don», avec code QR et coordonnées bancaires. Les deux prélats sont confrontés à des déficits chroniques, leurs caisses sont vides ou presque, les revenus limités et les quêtes ne sont plus ce qu’elles étaient.
Cela n’empêche pas le soleil de briller au-dessus du palais épiscopal qui fait face à la cathédrale Notre-Dame à Sion. Dans une salle où se dresse une statue de saint Théodule, premier évêque du Valais, Gilles Gay-Crosier et Paul Schnidrig ont réuni budgets, bilans et rapports financiers. Le premier est le chancelier du diocèse. Le second dirige une task-force qui doit remettre l’évêché sur les rails de l’orthodoxie financière. «Bon an mal an, le déficit représente environ 500’000 francs», constate l’entrepreneur haut-valaisan qui entend, avec la direction du diocèse, limiter la perte à 300’000 francs en 2026, à 150’000 en 2027 et finalement atteindre l’équilibre financier en 2028, une première depuis plusieurs décennies.
Sion cherche l’équilibre
Les dépenses du diocèse concernent essentiellement le personnel. Environ 1,6 million est inscrit à ce titre dans le budget de cette année pour un montant total de charges d’un peu moins de 2,4 millions de francs. Une trentaine de personnes sont engagées dans l’administration et les services diocésains (communication, catéchèse et pastorale), mais seules cinq d’entre elles sont employées à temps plein: l’évêque, qui reçoit le même salaire qu’un autre prêtre – soit celui d’un instituteur primaire –, les deux vicaires généraux, le chancelier et l’économe qui est le responsable des finances. En additionnant l’ensemble des postes, on obtient un peu moins de quatorze équivalents plein temps. «Nous sommes en sous-effectif dans de nombreux domaines», déplore Gilles Gay-Crosier qui assume également la tâche de directeur administratif. Le cumul de postes, le gel des engagements et le bénévolat – une religieuse remplit le rôle de déléguée épiscopale à titre gracieux et un juriste à la retraite prodigue gratuitement ses conseils – sont des réponses à la problématique de la masse salariale. «La dotation en personnel a baissé de 18,3% en vingt ans, mais les charges augmentent. Les salaires sont soumis aux mêmes variations que ceux du personnel de l’Etat du Valais. Quand il les adapte au renchérissement du coût de la vie, nous devons suivre.»
Réaliser des économies n’interviendra sans doute pas dans ce domaine. Mais dans les trente pages d’analyses remises en juin, la task-force identifie entre autres pistes celle des locaux. Les charges pourraient être diminuées en rapatriant les services diocésains, au palais épiscopal. Le bâtiment historique appartient à la mense épiscopale, à laquelle le diocèse verse un loyer inférieur aux prix du marché. La mense paie les charges – électricité, chauffage – et rembourse à l’évêché le salaire de l’évêque. De même, le chapitre cathédral assume partiellement le salaire des chanoines qui travaillent pour le diocèse et l’Etat celui de l’aumônier des prisons. Le canton verse aussi une contribution de 550’000 francs chaque année depuis 2023 et l’Eglise vaudoise 50’000 francs, le diocèse comprenant le Chablais.
QUATRE CANTONS, QUATRE SYSTÈMES
L’évêché de Lausanne, Genève et Fribourg dépend des contributions de quatre corporations ecclésiastiques. De toutes la moins gâtée, la Fédération catholique romaine neuchâteloise (FCRN) connaît d’importantes difficultés. Dans son canton, la contribution fiscale est facultative: seuls 26% des catholiques s’en acquittent aujourd’hui et le montant récolté a diminué d’un tiers en dix ans. Ainsi, la contribution à l’évêché «représente une charge significative». Elle est passée d’environ 102’000 francs en 2020 à un peu plus de 131’000 francs l’an dernier. A Genève, l’Eglise catholique romaine, qui vit essentiellement de dons et de ses revenus immobiliers, verse cette année 500’000 francs à l’évêché – c’est 100’000 de plus qu’il y a dix ans.
Des contraintes légales et budgétaires
La Fédération ecclésiastique catholique romaine du canton de Vaud (FEDEC) reçoit une enveloppe annuelle de l’Etat dont le montant est fixé par une convention quinquennale. Pour la période 2025-2029, il s’agit de 30,2 millions de francs – un montant que le canton a unilatéralement réduit l’an dernier dans le cadre d’économies budgétaires. «La contribution à l’évêché est déterminée dans cette convention. Nous ne pouvons pas la modifier», explique Marie-Denise Schaller, présidente de la FEDEC qui verse 750’000 francs à l’évêché – une contribution qui, en dépit de la diminution de l’enveloppe de l’Etat, n’a pas été réduite.
A Fribourg, les paroisses encaissent les 59 millions de l’impôt ecclésiastique. Elles en transfèrent vingt à la Corporation ecclésiastique cantonale (CEC), une moitié pour rémunérer leurs prêtres et agents pastoraux, l’autre pour financer les activités supra-paroissiales. Ce sont elles qui tiennent les cordons de la bourse: «Si nous inscrivons 700’000 francs au budget pour l’évêché, nous ne pouvons pas en verser 815’000 sans leur accord», souligne Marc Joye, responsable des finances de la CEC, par ailleurs mal pris entre les demandes de l’évêché et les efforts d’économies entrepris au sein de la CEC. Pour 2026, les paroisses ont pu s’accorder sur l’octroi de 50’000 francs supplémentaires. «Mais si on réclame plus d’argent, il faut dire pourquoi. En mars, pour la première fois, l’évêque et l’économe sont venus présenter leurs comptes à l’assemblée de la CEC. Cela permet une plus grande compréhension des besoins».
Le poids des abus
Pour boucler le budget, le diocèse compte beaucoup sur la traditionnelle quête de la Toussaint. En 2017, les médias se faisaient l’écho d’une collecte décevante de 600’000 francs. «En 2024, elle a rapporté 128’000 francs, glisse Gilles Gay-Crosier. Le produit des quêtes diminue parce que moins de personnes vont à l’Eglise et que l’image de cette dernière est écornée.» C’est l’un des effets de la crise des abus sexuels, qui entraîne par ailleurs de nouveaux frais. Sion a par exemple revu à la hausse le taux d’activité de son archiviste en raison des demandes liées à cette question. Les coûts devraient encore augmenter avec la création du tribunal ecclésial pénal et disciplinaire que souhaite la Conférence des évêques. «Il y aura une clef de répartition et on nous dira qu’il faut payer tant. Où va-t-on prendre cet argent?», interroge le chancelier.
A Fribourg, le coût de la prise en charge et de la prévention des abus est estimé à 765’000 francs par an (travail d’archives, contribution aux indemnisations, soutien à la commission d’écoute indépendante, actions de prévention, salaire des prêtres suspendus en cas d’enquête). Ce n’est pas rien dans un budget d’environ trois millions de plus en plus difficile à couvrir.

La situation est inquiétante et ils sont trois à la commenter dans le bureau aux murs jaunes de la chancelière Laure-Christine Grandjean, qui gère en outre la communication du diocèse. Jean-Baptiste Henry de Diesbach préside le conseil chargé des affaires temporelles, notamment financières, de l’évêché et Patrick Mayor est le responsable des ressources humaines. Ce dernier évoque une réunion du personnel qui a eu lieu quelques heures plus tôt: «La question a été posée: ‘Pouvez-vous garantir les salaires?’». «Depuis quelque temps, nous nous demandons tous les mois si nous aurons suffisamment de liquidités pour les verser», ajoute Jean-Baptiste Henry de Diesbach. L’an dernier, l’évêché a dû se résoudre à prononcer un licenciement pour des raisons économiques.
Le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg (LGF) possède quelques biens immobiliers qui rapportent un peu d’argent – il en a récemment acquis un en empruntant la totalité de la somme nécessaire – et reçoit les contributions des différentes corporations cantonales installées sur son territoire (lire encadré). Mais, même avec les versements de la mense épiscopale et d’autres fondations et structures, cela ne suffit pas et les fonds propres sont «proches de zéro». «J’aimerais que l’évêché ait des réserves pour tenir deux ou trois mois. Aujourd’hui, ça se compte en semaines, peut-être en jours», indique le responsable.
SITUATION STABLE À BÂLE
Les finances du diocèse de Bâle, dont fait partie le Jura pastoral, semblent en meilleur point que celles de Sion et de Lausanne, Genève et Fribourg. «La situation et les coûts sont stables depuis quinze ans», annonce au téléphone le vicaire général Markus Thürig. Les dépenses annuelles avoisinent cinq millions de francs. La contribution des dix corporations cantonales (Jura, Berne, Soleure, Lucerne, Schaffhouse, Thurgovie, Zoug, Argovie et les deux Bâle) représente un total se situant selon les années entre 3,3 et 3,8 millions. «Lorsque nous avons fait face à un déficit, ce qui est arrivé quelquefois, nous avons puisé dans des réserves. Mais le plus souvent, la différence est couverte par des quêtes et des contributions de fondations diocésaines.»
Cependant, le produit des quêtes a diminué de moitié en une dizaine d’années et le diocèse ne pourra pas compter sur une hausse des contributions cantonales pour financer la curie diocésaine: «Certaines corporations nous signalent que leur situation devient plus tendue et que cela pourrait remettre en question les sommes octroyées». Markus Thürig assure que l’évêché surveille de près ses dépenses – soumises, comme celles de tout un chacun, aux aléas du temps, par exemple en ce qui concerne le prix du gaz – et que si des économies devaient être faites au niveau du personnel – une cinquantaine de personnes se répartissent l’équivalent de quarante postes à plein temps –, cela engendrerait inévitablement une diminution des prestations.
La fin du tout-gratuit?

Les dépenses de LGF correspondent peu ou prou à celles de Sion. Le personnel représente 25 équivalents plein temps dont six sont refacturés – le salaire de l’évêque auxiliaire Alain de Raemy est par exemple pris en charge par le diocèse de Lugano dont il est actuellement l’administrateur apostolique. Parmi les employés figurent notamment l’official, chargé d’examiner les demandes d’annulation de mariage, et les exorcistes dont le travail, qui consiste essentiellement en de l’écoute et de l’accompagnement, représente un coût annuel d’environ 100’000 francs. Le traitement des dossiers de mariage – il faut notamment vérifier que les fiancés sont baptisés – représente aussi un investissement. «Le nombre de mariages a diminué, mais de nombreuses personnes qui vivent dans le diocèse se marient dans leur pays d’origine et les démarches se font ici. Cela représente 500 dossiers par année, et à quatre heures de travail par dossier, c’est déjà un poste à 100%», calcule Jean-Baptiste Henry de Diesbach.
Le travail s’accumule et le personnel doit se démultiplier. «On finit par ne plus pouvoir faire que les choses urgentes, remarque Patrick Mayor. Et tout ce travail fait partie des services que l’Eglise doit rendre, donc il n’est pas facturé.» Du moins pour l’instant. «Je suis convaincu que nous pourrions facturer 200 francs par dossier de mariage. Pour nous, cela représente un travail important, un tel montant ne représente pas une somme énorme au regard des dépenses consenties pour organiser un mariage», souligne Jean-Baptiste Henry de Diesbach. Le diocèse a déjà commencé cette année à facturer son travail de surveillance des fondations à but religieux.

«J’aimerais que l’évêché ait des réserves pour tenir deux ou trois mois.»
Ces réflexions rencontrent un écho à Sion. «Quand vous demandez un acte à l’état civil, vous le payez. Chez nous, vous le recevez gratuitement. Les gens comprendraient qu’on demande quelque chose», estime Gilles Gay-Crosier, alors que l’évêché est régulièrement sollicité pour des recherches généalogiques. La répartition des charges entre le diocèse et les paroisses – dont les communes couvrent au besoin le déficit des frais liés au culte – pourrait en outre être revue, pour le Valaisan: «Certains services financés par le diocèse profitent davantage aux paroisses. Ne devraient-elles pas en assumer le coût, du moins en partie?».
Vers des changements structurels
Inévitablement, la discussion sur les finances devient une discussion sur les structures. En Valais, la nouvelle Constitution aurait pu changer la donne en s’inspirant du modèle vaudois; le diocèse aurait reçu une enveloppe sur la base d’un contrat de prestations conclu avec l’Etat et il lui serait revenu de gérer l’ensemble des moyens et d’en reverser une partie aux paroisses. Mais les Valaisans ont rejeté le texte il y a deux ans. Dans le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, la volonté de l’évêque de centraliser certaines activités dans des pôles pourrait permettre des économies ou modifier une partie des flux financiers.
En attendant, les appels des évêques semblent rencontrer un certain succès. L’an dernier, celui de Mgr Jean-Marie Lovey a permis au diocèse de Sion de récolter 700’000 francs entre les dons et la quête de la Toussaint. Dans le canton de Fribourg, la lettre de Mgr Charles Morerod a suscité des dons allant de 50 à 25’000 francs pour un total de 94’000 francs au moment de célébrer Pâques. Mais «cela doit rester exceptionnel», assure Laure-Christine Grandjean. Les évêques ne peuvent pas inlassablement faire la manche.