La pinacothèque Giovanni Züst de Rancate rend un magnifique hommage au Tessinois Giuseppe Antonio Petrini (1677-1757). Le style de ce peintre du 18e siècle lombard doit autant au naturalisme clair-obscur du baroque qu’au chromatisme aéré du rococo. On admire.

Petrini? Vous avez dit Giuseppe Antonio Petrini? Le nom de ce peintre se heurte le plus souvent à l’ignorance, du moins à une gêne incrédule. Y compris chez les gens au fait des arts visuels. Pourtant, Petrini est l’une des gloires du Tessin ancien avec Giovanni Serodine et Pier Francesco Mola, qui l’ont précédé et sont plus directement en phase avec le caravagisme du 17e siècle. Pour dire leur importance, ces trois peintres se coudoient dans les salles permanentes du Louvre. Sans que les visiteurs suisses, hormis les Tessinois, ni d’ailleurs les autres ne les remarquent vraiment. Diantre! Comment est-ce possible?

Franchir le seuil d’une église au Tessin permet de se trouver nez à nez avec une toile de Petrini. On en voit un peu partout. A Balerna, à Biogno, à Melide, à Morbio Inferiore ou à Montagnola où est enterré Hermann Hesse. Au cœur de Lugano, l’église Sant’Antonio Abate conserve quatre splendides toiles du natif de Carona. Une des chapelles de Santa Maria degli Angioli, passablement visitée en raison du jubé peint par Bernardino Luini – les plus belles fresques de Suisse –, abrite un saint François stigmatisé de la main de Petrini. Le rencontrer n’est donc en rien inhabituel.

Seulement voilà, Petrini est un grand oublié des livres, des dictionnaires et des cours dispensés dans les amphithéâtres. Il fait partie de ces «vaincus victorieux», comme les a baptisés l’historien de l’art italien Flavio Caroli. Vaincus parce que longtemps négligés et pas encore reconnus à leur juste valeur. Victorieux puisqu’ils le seront un jour. A notre sens, on finira par regarder Petrini comme le chaînon manquant entre le Cerano et Giambattista Tiepolo.

Naturalisme rococo

Le style du Caronais se situe entre la longue expiration du caravagisme et les premiers élans du rococo. Cet étirement dans les mouvements comme dans le temps fait toute la singularité de sa palette. Petrini naît lorsque le vérisme de l’âge baroque en est à sa troisième sinon quatrième génération. De la sorte, il appartient à la queue de comète de la sensibilité caravagesque.

Il en a le naturalisme puissant, attentif, sérieux, un brin sévère. Ce goût-là charrie le réalisme psychologisant lombard apporté des décennies plus tôt à Rome et à Naples par le Caravage, tel le prophète d’un clair-obscur révélateur. Chez Petrini, cette manière sombre est subtilement tempérée par d’exquises douceurs chromatiques cillant du côté des luminosités vénitiennes. Il en offre une synthèse d’une puissante originalité. Sous son pinceau, ses tendresses s’épanouissent dans un rococo gracieusement aérien, dans des spatialités qui, surtout après 1730, ne contredisent pas le sentiment de réalité cher à la peinture lombarde et tessinoise – une équivalence à l’époque. Petrini y appartient corps et âme.

En admirant ses toiles, on pense aux Vénitiens Piazzetta et Pittoni, qui ont vécu à la même époque. On songe au Bolonais Giuseppe Maria Crespi, d’ailleurs élève de Piazzetta. Ou à un autre méconnu qui œuvra dans l’atelier de ce Crespi, à savoir Federico Bencovich, comme l’a déjà relevé Mina Gregori, une savante exceptionnelle. Enfin, impossible de ne pas y déceler la mémoire ténébriste de la Naples de Ribera, de Bernardo Cavallino et de Luca Giordano. C’est dans cet entrelac d’influences de premier plan que se trouve Petrini.

Le Tessinois a repris de ces prédécesseurs parthénopéens le goût des gens simples, des apostolados dans lesquels les disciples du Christ ressemblent à des personnes ordinaires, qu’il fréquentait chez lui à Carona et ailleurs, en Lombardie, dans le Piémont et en Valteline où il peignit beaucoup. A Rancate, on voit des savants et des philosophes qui n’ont rien à envier aux Esope et aux Diogène de Ribera et consorts. Petrini sait remarquablement cadrer. Il fait sentir qui il faut regarder parmi le peu de personnages qu’il aime représenter. Ses têtes sont de vrais portraits: on y perçoit des caractères, des personnalités, des êtres de chair qui vivent et meurent.

Riche en nuances chromatiques, ses peintures ont une beauté qui ne minaude pas la séduction. Ses ciels et ses rochers frappent par leur ancrage: reflets célestes et minéraux de Carona, son village. De même, on hume dans sa peinture la spiritualité de l’ordre somasque qui, au service des pauvres et des orphelins, a essaimé dans le Tessin de son époque. Toute cela vibre beaucoup.

Prêts majeurs

Pour s’en convaincre, il faut impérativement aller à la pinacothèque cantonale Giovanni Züst à Rancate, à côté de Mendrisio. Les commissaires Elio Schenini, directeur du lieu, et Laura Damiani Cabrini ont réuni plus de quatre-vingts œuvres de Petrini. Cela faisait trente-cinq ans qu’un tel effort n’avait pas été fourni au Tessin. Remarquable, il prouve qu’une institution relativement modeste peut monter une exposition d’un intérêt européen.

Tout le Tessin a prêté ce qu’il fallait. Une somme de trésors venant de privés, d’églises locales, du diocèse et des collections publiques comme le MASI et le Palazzo Riva de Lugano. Les autres n’ont pas rechigné: le Kunsthaus de Zurich, le Kunstmuseum de Bâle (Rebecca au puits, trop sombre, elle mériterait une restauration, 1717-1720), la Staatsgalerie de Stuttgart (Sant’Anna, 1740-1745), Pavie, la Fondation Carige de Gênes ou la galerie Canesso à Paris. Cela fait plaisir. Et chaud au cœur.

Grisonnes à l’époque de Petrini, les églises de Valteline (Sondrio, Delebio, Fusino, Rogolo) ne se sont pas vidées, mais c’est tout comme si l’on considère ce que l’on peut voir ordinairement à Dubino. Enfin, le Louvre a prêté Le Sommeil de saint Pierre (vers 1725). Un chef-d’œuvre grâce à ce crâne chauve et cette pose d’habitué de taverne assoupi. Il fait l’affiche de l’événement, car c’est bien de cela qu’il s’agit.

A Rancate, plus d’une toile aspire le regard en nouant la gorge d’émotion. Certaines confinent à la clairvoyance mystique telle La vision du béatifié Giovanni de Meda (église Santa Maria de Lorette à Côme, 1749-1752). Quels astres! Quelles têtes d’angelots! Quelles Marie-Madeleine! C’est la vérité du clair-obscur sur les ailes gracieuses du rococo. C’est du Petrini. Et c’est très grand.