Face à l’évolution démographique qu’une initiative de l’UDC, soumise au vote du peuple le 14 juin, demande de limiter, promoteurs et autorités s’attachent à bâtir de manière plus dense. Ainsi, en Suisse romande notamment, les projets de tours se multiplient. Ils ont leurs avantages et leurs opposants.

A Lausanne, dans le quartier de la Rasude, le projet d’une tour menée conjointement par CFF Immobilier et la municipalité a suscité des réactions de rejet. A la fin de l’année dernière, la mise à l’enquête de ce quartier a fait l’objet d’un millier d’oppositions. De son côté, la municipalité a rappelé que le site en question accueillera quelque 500 habitants et 1200 emplois dans un quartier qui accordera une place centrale à des espaces publics et qui prévoit la plantation de huitante arbres. Mais la logique des nombres ne suffit pas toujours pour convaincre du bien-fondé de ruptures dans une ville.
A Genève, le quartier Praille-Acacias-Vernets (PAV), où 12’000 logements sont planifiés d’ici 2050, prévoit une trentaine de tours allant de 90 à 175 mètres de hauteur. Située sur une parcelle en zone ordinaire, la première de ces géantes a commencé sa genèse avec l’organisation d’un concours d’architecture. L’investisseur, une société aux mains de Rolex, prévoit d’installer dans ce futur gratte-ciel des appartements de haut standing. Mais aussi des bureaux et des activités culturelles. Du sommet de cette tour, la vue portera quasiment jusqu’à Lausanne. Non loin, les caisses de pension publiques des cantons de Genève et de Vaud et les Retraites populaires ont lancé un chantier qui débouchera sur 319 logements.
Une skyline revisitée
La perspective de cette forêt de tours a déclenché des protestations dans les milieux de la protection du patrimoine. «Pour un PAV de qualité, non aux tours!»: tel est le titre d’une pétition lancée par SOS Patrimoine Contre l’enlaidissement de Genève le 10 mars. Elle a récolté mille signatures. «Il s’agit d’une première action contre ce projet mégalomane que toutes les associations de sauvegarde du canton jugent inapproprié», indique l’organisation. Dans son dernier numéro, l’association Patrimoine Suisse publie à son tour des montages sur lesquels les futurs gratte-ciel du PAV forment une skyline qui modifiera la vue classique de la ville du bout du lac surplombée par la cathédrale Saint-Pierre. «Notre critique se concentre d’abord sur les hauteurs envisagées, jusqu’à 175 mètres, ignorant les alentours, le contexte social et paysager qu’elles vont dominer», avancent les membres de cette association. Patrimoine Suisse juge aussi ces systèmes en hauteur défavorables en termes énergétiques, dénonçant un bilan carbone négatif avec des «expositions climatiques extrêmes». «Architecturalement, le taux d’effort constructif et la cumulation technologique produisent une très forte dépendance énergétique», estiment ses historiens et architectes.
Interrogée au sujet des tours du PAV, la conseillère administrative Marjorie de Chastonay (exécutif de la ville de Genève) a évoqué le droit à la ville. «Ce qu’on gagne en hauteur, on le gagne en espace au pied des tours. Autrement dit, je ne suis pas forcément fan des gratte-ciel, mais je ne suis pas non plus pour que les gens aillent habiter à Annecy ou plus loin encore, car cela crée de la pollution, du stress, des bouchons. L’idée est que les gens qui trouvent du travail à Genève puissent y habiter», a indiqué la Verte.

A Genève, des appartement proposés dans ce type de bâtiments hauts trouvent preneur immédiatement. C’est ce qui s’est passé avec la tour Atura, élevée sur ce qui était la caserne des Vernets. Les 256 logements proposés à la location dans cet immeuble de 26 étages et de 86 mètres de haut ont été pris d’assaut dès la publication de leur location sur le site Internet de la régie qui les commercialise. La ligne téléphonique et les inscriptions ont été coupées à partir de 5000 demandes. «L’intérêt des bâtiments hauts est leur économie d’usage du sol», résume Claudius Fruehauf, l’architecte de ce projet. En effet, les habitants du Quai Vernets, qui prennent possession de leurs logements ce printemps – ils seront 3000 au total – vont vivre dans un quartier dense. Ils bénéficieront cependant d’un accès piéton aux rives de l’Arve et d’un parc réalisé devant la patinoire des Vernets.
Dans un texte qui accompagne sa pétition, SOS Patrimoine fustige au contraire «un projet démesuré qui passe sous silence les problèmes d’une densification extrême et l’impact écologique d’un bétonnage aussi massif». Sondé sur le nouveau quartier des Vernets, Miguel Bueno, l’un de ses membres, a regretté le «manque d’originalité des bâtiments» et la coupe de plusieurs grands arbres en bordure de terrain.
ENTRE DÉMOGRAPHIE ET ÉCONOMIE
L’initiative «Pas de Suisse à 10 millions!» de l’UDC vise d’abord l’asile. Elle fixe un premier seuil dans une disposition transitoire: si la population résidente permanente dépasse 9,5 millions d’habitants avant 2050, les autorités doivent prendre «des mesures, en particulier en matière d’asile et de regroupement familial». Si la barre des dix millions devait être franchie, les personnes admises à titre provisoire ne pourraient plus obtenir d’autorisation de séjour ni être naturalisées. Et si la limite n’était toujours pas respectée deux ans plus tard, la Confédération devrait dénoncer l’accord sur la libre circulation des personnes conclu avec l’Union européenne (UE). Cette limite de dix millions pourrait toutefois être relevée dans le cas où les naissances seraient plus nombreuses que les décès. Au 2 avril, la Suisse comptait 9,14 millions d’habitants, soit un peu moins de 100’000 de plus qu’au 31 décembre 2024.
Inquiétudes de tous côtés
Le comité d’initiative déplore les conséquences d’une «immigration incontrôlée»: bétonnage, embouteillages, pression sur les loyers, criminalité, importation de «la culture islamique et des mœurs étrangères», baisse de la qualité de l’éducation. Pour la gauche, le PLR, le Centre et les milieux économiques, la prospérité de la Suisse serait en danger en cas de oui le 14 juin, car le recrutement de travailleurs étrangers, dans les soins notamment, serait limité. La dénonciation d’accords avec l’UE accroîtrait en outre la pression sur l’asile et menacerait la sécurité du pays, faute de coopération dans ces domaines. JEF
Malley voit grand

«Historiquement, les villes suisses sont basses. Très longtemps, il y a eu un refus culturel de la tour, avec cette idée que les immeubles hauts dénaturent le paysage», avait souligné dans l’Echo Magazine (EM08/2022) l’urbaniste Bruno Marchand, professeur à l’EPFL. Pour être acceptés, pointe ce spécialiste, ces projets doivent tenir compte de la dimension écologique. Ils doivent aussi être prolongés par des espaces publics vivants qui ne soient pas désertés la nuit venue, comme c’est le cas par exemple dans le quartier de bureaux de Pont-Rouge à Genève, qui accueille des tours de 90 mètres de haut. Lesquelles seront transformées en naines dès lors que les deux gratte-ciel du PAV prévus de l’autre côté du grand axe routier constitué par la route des Jeunes seront terminés.
Ailleurs en Suisse romande, les hauts projets se suivent et sont souvent an-crés à proximité de gares CFF où la régie fédérale possède des terrains qu’elle valorise en réalisant des opérations, puis en louant les surfaces. Voilà la Tilia Tower, haute de 85 mètres pour 27 étages: ce projet est situé au cœur du quartier de Malley sur la commune de Prilly (VD). C’est l’une des plus vastes friches urbaines en mutation en Suisse, d’une envergure de plus de huitante hectares, à la convergence des villes de Prilly, Lausanne et Renens, décline le maître d’ouvrage. La location de ses 222 logements – allant du studio à des appartements de 4,5 pièces – a commencé ce printemps. Ce bâtiment, doté d’une structure hybride bois-béton intègre aussi 160 appartements partagés ainsi que des espaces de travail et des commerces. Il vise de hauts standards énergétiques.
Non loin, on trouve Malley Phare, un édifice de 60 mètres de hauteur pour quinze étages. Ce projet est venu se poser au-dessus du complexe Malley Lumières. Il est en cours de finition. Ce «phare» est considéré comme la première tour en bois de Suisse romande. Elle arbore une façade photovoltaïque. Ces deux projets, situés près du viaduc de la Galicienne et du futur tram reliant le Flon, au cœur de Lausanne, à Renens font partie du réaménagement du quartier de Central Malley.
A Bulle (FR), deux projets prévoient à leur tour l’édification de bâtiments hauts dans les quartiers du Terraillet, au nord de la ville, et de La Pâla, à l’ouest.
L’opposition plus forte
Ces objets cochent toutes les cases relatives à une utilisation du sol qui concentre le bâti dans des pôles urbains innervés par le rail et d’autres transports publics. Ce qui répond au maître mot de la loi sur l’aménagement du territoire: bâtir au centre. Dans ce sens, le développement de tours s’effectue le plus souvent avec le soutien des communes qui voient dans les quartiers denses une réponse à la crise du logement et aussi à la congestion automobile.
Tous les projets de tours n’aboutissent cependant pas, comme la tour de l’Esplanade, à Fribourg, conçue pour dépasser en hauteur tous les bâtiments de la ville. Fribourg n’en a pas voulu et les CFF ont dû renoncer à ce dessein. Avec ses quinze étages et ses 68 mètres de hauteur, le bâtiment devait accueillir un restaurant, des bureaux et des surfaces commerciales. Autre ratage célèbre: la tour Taoua (90 mètres), prévue pour s’élever au cœur du quartier de Beaulieu, à Lausanne. Opposé au projet, le collectif «Beau-Lieu» avait eu gain de cause en 2014. «La beauté et la valeur de la ville résident dans sa situation géographique privilégiée. Taoua aurait hypothéqué ce capital en créant un précédent dangereux», estimaient les opposants. Ce référendum avait ratissé large, obtenant le soutien de la gauche, des Vert’Libéraux et de l’UDC.
À QUAND LES DIX MILLIONS?
L’idée que la Suisse puisse dépasser la barre des dix millions d’habitants ne relève pas tout à fait d’un fantasme politique: l’Office fédéral de la statistique l’envisageait déjà il y a quinze ans. Chaque cinq ans, il présente des projections démographiques et esquisse trois scénarios, l’un dit «haut», présentant des chiffres plus élevés, un «bas» et un scénario moyen ou «de référence». Selon les estimations publiées l’an dernier, la Suisse pourrait ainsi compter en 2055 près de 10,5 millions d’habitants (scénario de référence) en comptant avec une légère hausse du nombre des naissances – c’est l’un des trois paramètres fondamentaux avec la mortalité (qui devrait augmenter avec le vieillissement de la population) et la migration (qui devrait diminuer puis se stabiliser selon toutes les projections). Le scénario haut évoque une Suisse à 11,7 millions d’habitants en 2055 tandis que le scénario bas s’attend à un pic à 9,34 millions en 2045 avant une baisse à 9,27 millions dix ans plus tard. JEF