Entre deux orages et canicules, l’ingénieur forestier le plus célèbre de Suisse nous emmène camper en forêt. Sentir battre le pouls de la terre à l’heure du réchauffement climatique et envisager l’avenir, sans défaitisme.

«Promenons-nous dans les bois, pendant que le feu n’y est pas», pourrait-on chanter en parcourant les jaunes clairières de Ferreyres (VD). Elles sont jaunes depuis longtemps, nous rassure Ernst Zürcher, ingénieur forestier, docteur en sciences naturelles, professeur émérite de la Haute école spécialisée de Bienne et chercheur en sciences du bois. «C’est un site naturel particulier à sol superficiel dans un endroit dit séchard.» Dans cette réserve de Pro Natura Vaud, les herbes poussent entre et sur de grandes dalles rocheuses.
On dirait le Sud, avec des buis enchevêtrés qui évoquent le maquis corse. Ça sent la paille davantage que l’herbe, mais aussi les fleurs, les fruits des prunelliers, heureusement pas le sanglier, mais on s’émerveillera à l’apparition éclair d’un chamois. «Ici, on est dans une région suffisamment pauvre, préservée grâce à cette pauvreté. Les dalles rocheuses produisent très peu. Les arbres ne poussent pas haut, faute d’eau. Les paysans ont donc laissé la région de côté, lui permettant de prospérer naturellement, se réjouit Ernst Zürcher qui réclame de laisser faire la nature: Elle s’adapte, elle est flexible.» Le lieu de notre campement bruisse de sauterelles, de cigales, quelques geais cèdent tranquillement la place aux chauves-souris signalant la tombée de la nuit, on cherche un petit périmètre pas trop sec pour monter les tentes.
La nature face au manque d’eau
Bien sûr, poursuit le chercheur, «les arbres et arbustes sont en déficit hydrique, mais lorsque les conditions deviennent difficiles, un arbre ne meurt pas d’un coup, il réduit simplement la voilure». Sacrifier des feuilles pour sauver les tiges et les bourgeons, renoncer éventuellement au haut de sa couronne, sécher en périphérie pour garder vivantes et saines les parties plus au cœur ou plus proches de ses racines permet à l’arbre non pas d’agoniser plus longtemps, mais de s’adapter et de survivre à de nouvelles conditions. «Il faut juste lui laisser le temps», demande Ernst Zürcher.
Nous observons les arbres, quelques chênes et érables d’à peine une dizaine de mètres de hauteur, petits mais verts. Au cœur des buis, nous apercevons également des feuilles et ronces vertes et bien portantes, entourées d’autres brunes et craquantes, qui se dessèchent à leur place. Au sein d’une même essence et encore plus en milieu forestier où cohabitent plusieurs variétés d’arbres, la nature collabore, échange, protège ou sacrifie, au nom du collectif.

Un collectif qu’on a tout avantage à préserver au lieu de créer des forêts artificielles où seule une essence est privilégiée. «Il ne faut pas abattre des arbres préventivement en pensant les remplacer par d’autres, insiste le professeur. Lorsqu’on sacrifie des essences, on crée une nouvelle situation où on expose le sol forestier à l’insolation. Pour conserver un climat forestier, il faut repérer les arbres qui s’en sortent le mieux dans les zones en situation de combat, et compléter par d’autres en mesure de résister.» Agir autant que ne pas agir. «Observer la forêt, ses lois, les comprendre et les appliquer.».
Il est pourtant temps d’intervenir, mais de concert avec le vivant, après l’avoir pillé et plié à nos besoins exponentiels. Parmi ces besoins, certes légitimes quand il s’agit de se loger et de se chauffer, il y eut celui de privilégier les résineux aux feuillus, plus droits, plus longs, déjà presque poutres et planches pour nos maisons. «Mais on peut très bien ajouter des résineux dans des forêts de feuillus, même en basse altitude, et jusqu’à une certaine proportion seulement. Le métier de forestier est de savoir quel est le juste équilibre pour garder des écosystèmes sains et équilibrés qui s’adaptent au réchauffement climatique.» Car les résineux sont les premiers qui brûlent, dans des forêts sacrifiées aux seuls humains.
Rattraper nos erreurs
«On a transformé des continents entiers, jadis entièrement recouverts de forêts», déplore Ernst Zürcher. Avec les résultats que l’on connaît: sécheresse, incendies, attaques de ravageurs. «Mais les ravageurs sont des correcteurs d’erreurs humaines, ils sont là pour nous dire que ça ne va pas; il faut les écouter plutôt que les noyer d’insecticides», patiente le chercheur.
«Lorsqu’on s’est rendu compte que les noisetiers étaient intéressants grâce à leurs fruits et leur bilan écologique, on en a fait des monocultures. Or, les noiseraies aiment être accompagnées de prunelliers, de cornouillers, d’aubépiniers, etc.» Prospérant désormais seuls, tant bien que mal, les noisetiers ont très vite subi les attaques d’insectes venus pondre leurs œufs dans les fruits. Les balanins sont des ravageurs pourtant inoffensifs lorsque les arbustes sont accompagnés d’autres essences, et d’une solution miracle qui fait «cot cot». «Les anciens mettaient des poules sous les noisetiers et tout était réglé. Elles picoraient les larves qui s’installaient dans le sol avant de retourner comme insectes ailés pondre leurs œufs dans les noisettes», résout le professeur. Car la faune est également un facteur essentiel d’une forêt saine. C’est aux insectes, aux oiseaux et aux animaux que l’on mesure son état. «Si elle bruisse et vibre et chante, c’est que tout va bien», parole de Ernst Zürcher.


Les poules, sous les noisetiers plutôt qu’en batterie! Que faudrait-il encore pour réparer le vivant? «Il suffirait de relativement peu, de forêts, de cordons boisés et de haies qui occuperaient 10% à 15% des territoires pour que l’eau reste et puisse se diffuser dans les cultures avoisinantes. Si on recrée des forêts partout où elles ont disparu, mais à petite échelle, on fait revivre nos cultures et les écosystèmes», s’enthousiasme Ernst Zürcher. Précisant que ces 10 % doivent constituer comme un maillage: des haies larges de quelques mètres pour que la vie sauvage puisse y circuler, environ tous les 100 mètres dans les champs cultivés. «Cela transformerait les paysages en aboutissant à nouveau à un réseau interconnecté de biodiversité qui encadrerait par ailleurs les ruisseaux et les rivières pour que l’eau reste au frais.» La bonne nouvelle, c’est que ça se passe déjà ici et là et que les paysans, jadis moqués pour leurs connaissances ancestrales, renouent avec elles après en avoir été privés. «Ce qu’il faut c’est qu’ils soient partout encadrés et encouragés politiquement à faire la transition, comme notamment dans le canton de Genève», propose Ernst Zürcher.
La nuit en tente est passée. C’est en marchant dès l’aube levante dans une nature aux parfums d’ailleurs ou de jadis que l’on va continuer à rêver. Direction Romainmôtier. Dans cette «forêt mélangée» moins menacée par le feu que les forêts artificielles de résineux, haute, dense et verte à mesure que l’on s’approchera des gorges du Nozon, on réinventera les vignes en pergola et des cultures maraîchères en dessous, au frais. On fera prospérer en imagination des arbres fruitiers non seulement pourvoyeurs de bois, mais de noix, de châtaignes ou de pignons, nourriture à simplement récolter plutôt qu’à produire en fertilisant et en labourant des champs épuisés. La cadence de notre marche parmi la beauté sera soutenue, Ernst Zürcher se moquera presque, lui qui a appris à avaler les kilomètres à pied depuis l’enfance et qui s’est rendu ainsi jusqu’à la mer, expérience qu’il relate dans Le pouls de la Terre, paru en 2023 aux éditions La Salamandre.
Les chants des anciens
C’est probablement aussi que presse le temps de changer de cap. Et de rendre à la nature un peu de tout ce qu’elle nous donne, et non plus de tout ce qu’on lui prend. Comment? «Avec du respect d’abord. Mais aussi du vibratoire. Lorsque l’on chantait dans les champs en semant ou en récoltant ce n’était pas seulement pour se donner du cœur à l’ouvrage, mais aussi pour en donner à la nature.» Et Ernst Zürcher de citer des études qui démontrent que les arbres prospèrent mieux au chant des oiseaux. «Ou au son des rivières, comme l’ont montré des expériences où des enregistrements de clapotis émis dans le sol ont eu un effet sur l’orientation des racines, comme de l’eau véritable.» A la question de savoir ce que l’homme peut rendre à la nature, Ernst Zürcher répond encore que «chacun de nous a quelque chose de très personnel à donner en retour. Chacun a son odeur, sa vibration. Sa voix».
Lui vibre probablement comme un nomade des temps les plus reculés, c’est du moins comme cela qu’il se sent quand il marche, en lien, connecté à la mémoire collective de l’humanité lorsqu’elle faisait corps avec la nature. En lien, et raisonnablement optimiste face à l’avenir. «Partout il y a des exemples extraordinaires, des paysans qui adaptent leur façon de travailler, des initiatives en faveur du vivant», souligne le chercheur, nous permettant de croire qu’un monde plus cohérent et respectueux de l’environnement est en marche, et qu’il a un futur. Il s’agira de notre prière, arrivés dans la merveilleuse abbaye de Romainmôtier.