Finir ses études, trouver un travail, déménager, se lancer ou non dans l’aventure du couple: entre 16 et 25 ans, les jeunes vivent de grands chamboulements dans un monde où rien ne semble stable ou gagné d’avance. Les spécialistes se mobilisent pour que la transition se fasse en douceur.

Parmi les immuables: les changements auxquels sont confrontés les jeunes après leur formation, mais qui aujourd’hui s’opèrent dans un monde où l’avenir est sombre et incertain. A en croire les dernières études, notamment de l’UNICEF fin 2025, 52% des jeunes de la génération Z (nés entre 1995 et 2009) ressentent un malaise profond face aux crises mondiales à répétition. Un malaise qui s’ajoute aux nombreux défis et transformations liés à l’émergence de l’âge adulte. Celui-ci n’arrive pas soudainement, ni à l’âge légal de 18 ans ni à la puberté ni le jour de la majorité sexuelle. Les neurosciences situent entre 25 et 32 ans l’âge auquel le cerveau atteint sa pleine maturité.

Avant, c’est le grand huit. Dans son live Devenir adulte sans vriller (éditions Favre, 192 pages), la journaliste française Lena Couffin explique qu’avant la maturité du cerveau les zones émotionnelles ont un poids plus important. Ce facteur explique l’émotivité et l’impulsivité des jeunes, face auxquels les spécialistes demandent de se montrer patients, curieux et compréhensifs. Ensuite, vers la fin de la vingtaine seulement, le cerveau aura procédé à un élagage neuronal. «On observe une meilleure gestion des émotions, une capacité à mieux évaluer les risques, à moins se laisser influencer par les autres, et donc à prendre des décisions plus réfléchies», écrit Lena Couffin en citant les conclusions de neuropsychologues. L’hypersensibilité propre à la jeunesse se tempère, permettant aux adultes de faire face sans trop perdre le nord.

L’acquisition de l’autonomie, émotionnelle et financière, est un moment crucial du devenir adulte. Ecouter sa voix, suivre ses idéaux, apprendre à choisir et donc à renoncer, à se tromper sans sombrer et à prendre en compte le principe de réalité. Tout un programme qui mène à savoir, un jour, «qui on est, ce qu’on aime et ce qu’on vise dans la vie». Or, face au monde tel qu’il se présente, les jeunes sont moins impatients de devenir autonomes pour l’affronter. Lena Couffin et la cohorte de spécialistes ou d’études cités proposent notamment de limiter la surcharge informationnelle, de revenir au présent et au futur proche, de pratiquer la pleine conscience et d’agir: «Devenir bénévole, intégrer une association locale peut aider à retrouver du sens, en s’entourant de personnes qui partagent nos valeurs et en sortant de l’isolement».

«Un truc mythologique»

Lena Couffin est spécialisée dans les sujets liés à la psychologie et à la santé mentale. Editions Favre

«Etre adulte, c’est quelque chose d’un peu mythologique», déclare Arthur, 30 ans, sur une terrasse genevoise à côté de son épouse Leslie, du même âge. Le jeune fermier travaillant dans la permaculture se souvient avec humour de sa période «quand je serai grand». «On n’est jamais grand. On n’arrive jamais à ce moment où on a tout compris, où on sait tout ce que l’on doit faire et comment et quand.» Il se souvient avoir été fier de voter pour la première fois, mais révèle qu’il ne s’est senti adulte que le jour où il a fait semblant de maîtriser une situation qu’il ne maîtrisait pas. Le fake it until you make it des Anglais (feindre jusqu’à réussir)? «Peut-être, répond Arthur, mais surtout la prise de conscience que ‘tout le monde fait semblant’». Ce qui n’empêche pas Leslie, chanteuse et enseignant le théâtre à des enfants, de le revendiquer. «Je dis à mes élèves que j’ai tout autant le trac qu’eux, que je joue à la prof jusqu’à ce que j’éprouve la sensation d’en être une. Ça les étonne et ça les rassure.»

«Au final, estime Arthur, il n’y a pas de grand changement hormis qu’on devient responsables de nos choix, bons ou mauvais.» Et Leslie d’ajouter que «le seul changement net c’est qu’on paie nos impôts». Ces évolutions sont pourtant significatives, puis-qu’elles entrent dans le chapitre de l’autonomisation. La jeune femme se souvient que lorsqu’elle avait 15 ans, elle associait l’âge adulte àla liberté. «Mais avec le recul, pas du tout!».

Arthur et Leslie ont bien vu que devenir adulte c’était surtout payer un loyer, régler des factures, faire le ménage, les cour-ses… «Pour certains, se confronter à cette nouvelle autonomie revient à quitter une forme de sécurité émotionnelle et psychologique», souligne une des psychologues interrogées par Lena Couffin. Il y a pourtant à trouver dans l’autonomie une fierté et une force, une combativité et un autre type de sécurité, celui qui consiste à savoir qu’on saura rebondir, assumer, recommencer.

Les nouveaux défis

Les réseaux sociaux font exploser les points de comparaison et exercent une pression accrue sur l’idée de réussir. Outre rappeler que les profils Facebook, Instagram ou TikTok sont des versions idéalisées, filtrées et mises en scène des utilisateurs, Lena Couffin revient sur ce que signifie réussir sa vie: «Au final, être en accord avec soi-même».

Contacté, le psychiatre neuchâtelois David Jones conseille aux jeunes d’arrêter de se comparer. «Car le défi n’est pas vis-à-vis des autres mais de nous-mêmes!» Il exhorte aussi ses jeunes patients à oser, s’inquiétant d’une tendance à procrastiner induite par les réseaux. «Ils entrent dans un mode passif qui impacte leur capacité à agir et réagir.» David Jones tente de leur redonner le courage d’essayer, «comme lorsqu’ils ont appris à faire du vélo».

Lena Couffin rappelle qu’on n’accomplit jamais exactement ce qu’on avait imaginé et conseille aux jeunes de se détacher des attentes qui pèsent sur eux.

L’auteure de Devenir adulte sans vriller dédie aussi un chapitre fort inspiré à la vie amoureuse, à la peur de l’engagement et aux applications de rencontres aux possibilités infinies. On retient notamment qu’il faut s’ancrer avant de se laisser déborder par les sentiments.

De l’importance des liens

Au rayon monde du travail, on apprend que 89% des membres de la génération Z accordent une importance primordiale au sens de leur métier quand 41% ont refusé de postuler à des emplois en raison d’un décalage avec leurs valeurs. On repense à Arthur et Leslie qui ont atteint l’âge adulte sans se départir de leur appétit de vivre, probablement pour avoir choisi des métiers en accord avec eux-mêmes. Leur porte-monnaie attendra.

Pour arriver confiant dans la trentaine, il faudrait préférer à l’IA – consultée comme thérapeute par un jeune sur trois – un psychologue, les liens sociaux ou la famille. David Jones remarque pourtant que les parents sont nombreux à mal supporter d’être rejetés par leurs adolescents, qu’ils évincent à leur tour. «Or, le rejet est une phase normale du développement, ils doivent tenir la corde sur laquelle tirent les enfants, et non pas leur demander de s’occuper de leurs propres insécurités.» Les parents trouveront aussi dans Devenir adulte sans vriller de quoi (se) comprendre et aiguiller leurs jeunes.