Enfant du «mythe alpin» constitutif de la Confédération, le ski est lié à l’identité helvétique. Avec Grégory Quin et Laurent Tissot, Jean-Philippe Leresche analyse La civilisation du ski où montagne, sport, loisirs, pratiques, symboles, économie, politique et crise climatique s’imbriquent.

Crans-Montana, 1987: un grand moment d’histoire Suisse. KEYSTONE
Le titre de votre ouvrage est ambitieux: «la civilisation du ski» serait le propre de la Suisse, vraiment?

Jean-Philippe Leresche: – En s’appuyant sur les quatre critères de Fernand Braudel, figure majeure de l’Ecole historique des Annales, qui définissent une civilisation, nous avons réalisé que «le Skiland Schweiz» les remplit: il faut un espace défini – les Alpes couvrent la moitié du territoire suisse –; une société donnée, la nôtre; une économie particulière, celle des stations, des loisirs hivernaux; enfin une mentalité, avec des us et coutumes, des symboles, un imaginaire, une mémoire. Le terme culture aurait été restrictif. Nous estimons aussi que l’histoire suisse fait souvent l’impasse sur le ski alors que son importance est indubitable.

Les Autrichiens ne pourraient-ils pas également y prétendre?

On dit que le ski est une religion en Autriche. C’est vrai. Il faut voir ce qu’est Kitzbühel dans le Tyrol: le mariage fastueux de la «Wunderteam» et du concert du Nouvel An à Vienne! En comparaison, Adelboden c’est Paléo. L’importance du ski en Autriche est indéniable, mais le pays s’identifie à d’autres références, notamment le passé glorieux de l’empire des Habsbourg. La pratique du ski alpin présente aussi des dissemblances.

Lesquelles?

Les Autrichiens sont très bons pour pousser le ski professionnel: c’est le culte des médailles glanées par une élite. La Suisse, elle, a su faire du ski une activité pour Monsieur et Madame Tout-le-Monde. A l’image de notre système d’apprentissage dual, intégrateur, performant, démocratique. A la gare de Vienne, on ne voit pas de familles portant leurs skis. En Suisse, c’est partout le cas; rien de plus banal.

Jean-Philippe Leresche, Grégory Quin et Laurent Tissot. TK
Comment cette «civilisation du ski» a-t-elle démarré?

Le ski est l’enfant des Alpes, du «mythe alpin» constituant l’ADN du «récit national» de la Suisse: c’est l’idylle alpestre, la puissance protectrice de la montagne, la maîtrise des cols (l’emblème du Gothard) qui permet la communication entre le Nord et le Sud de l’Europe. A cet égard, notamment via l’alpinisme au 19e siècle, les Anglais ont joué un rôle important, à ne pas surestimer toutefois (encadré page 7). Il ne faut pas croire que le ski s’est imposé facilement…

Comment cela?

Il y a eu des débats, des incompréhensions. Les grimpeurs se sont demandé s’il était tolérable de randonner l’hiver. Parti de Scandinavie (le ski «nordique», le ski de fond), le ski – forcément alpin quand on en parle en Suisse – s’implante dans les Alpes helvétiques durant la décennie 1890. Il est à ses débuts essentiellement pratiqué par une élite de riches urbains, sportifs et protestants. Il fallait faire des efforts, il n’y avait pas encore de téléski! L’histoire du ski est d’ailleurs en bonne part celle de l’accessibilité de la montagne. Vient la Belle Epoque, ses hôtels luxueux, les trains à crémaillère. Depuis le milieu du 19e siècle, Saint-Moritz, Davos et Grindelwald attirent une clientèle aisée et cosmopolite grâce aux sanatoriums, au patinage, à la luge ou au traîneau. Cela change avec la Première Guerre mondiale.

La Grande Guerre?

Une première rupture. Avant le conflit, les militaires ont déjà réfléchi au potentiel du ski. L’armée s’en entiche complètement en 1914-18: c’est le moment du soldat-skieur. Une image de pilier de la Confédération. Une osmose entre la montagne, la neige, les citoyens et une nouvelle activité sportive. L’entre-deux-guerres profite de cet élan, du moins jusqu’à la crise économique.

Dans les prospectus publicitaires, le ski supplante alors les autres sports d’hiver. Le domaine skiable fraie son chemin. La Fédération internationale de ski est créée en 1924 durant les Jeux olympiques de Chamonix. Le premier téléski est construit à Davos en 1934. La dynamique de construction ralentit cependant du fait d’une mauvaise situation générale. Arrive la Seconde Guerre mondiale.

Que se passe-t-il donc?

Le discours sur le «réduit alpin» du général Guisan rejoint le vieux «mythe alpin». L’image du soldat-skieur vêtu et casqué de blanc s’impose à nouveau dans les consciences suisses. Il est le garant fédérateur de la défense. Le vigile de la neutralité sur ses lattes. En 1941, on invente le concept des camps de ski.

Ils sont appelés à une grande fortune auprès de la jeunesse de l’après-guerre…

Les camps de ski sont un des rouages de la démocratisation du ski en Suisse durant les Trente Glorieuses. C’est le temps de sa popularisation. On développe les infrastructures. La technologie joue un rôle déterminant. Téléskis, télésièges et téléphériques représentent une manne pour les stations. On parle bientôt d’«or blanc», expression apparue dans le plan neige français à l’orée des années 1960.

Avec la voiture et la télévision, qui retransmettent les compétitions, on bascule dans une autre dimension. Les années 1970-1980 représentent une apogée populaire, médiatique et sportive. Les clubs se multiplient, les ventes des skis sont faramineuses. De grands moments marquent la conscience suisse. Le duel entre Bernard Russi et Roland Collombin aux JO de Sapporo en 1972. Le triomphe de Crans-Montana en 1987 (lire encadré). D’autres moments mémorables suivent tel Saalbach l’an dernier dans le plus collectif des sports individuels.

Et aujourd’hui?

Le ski de compétition suisse se porte très bien avec sa figure de proue, le phénoménal Marco Odermatt. Mais le ski alpin en général va mal.

Mal? Pourquoi?

Sans neige, on ne peut pas skier! Or, le réchauffement climatique fait sentir ses effets. Ce défi majeur est posé à nos sociétés humaines, incidemment à la civilisation suisse du ski: ou l’on change nos comportements dans l’esprit des Accords de Paris, ce qui implique des efforts et des révisions de fond, ou l’on continue et tout se péjorera. Les projections scientifiques ne sont pas optimistes: d’ici une à deux générations, avec des augmentations de température de 3 à 4 degrés, le ski alpin risque de disparaître.

Les stations de basse altitude agonisent. Récemment, la station du Crêt-Meuron (1300 mètres) dans le Val-de-Ruz (NE) a toutefois ouvert ses portes: c’était la fête! Des chiffre sont révélateurs: en 1990, le pourcentage des domaines enneigés par des canons à neige était de 1%; en l’an 2000, c’était 7%; depuis 2005 (19%), on a pris l’ascenseur: en 2025, ce taux s’élève à 55%.

Des skieurs au repos, une télécabine, le Cervin: une image iconique de la Suisse. KEYSTONE
Inquiétant…

De même, les coûts souvent prohibitifs des abonnements journaliers de ski lui font perdre son caractère familial, intégratif et populaire. Le ski est en train de redevenir une activité pratiquée par des gens dotés d’un certain revenu. Aujourd’hui, Louis Vuitton fait de la publicité avec des arrière-fonds alpins. Et Prada habille des pylônes à Verbier ou à Celerina (GR).

On s’est éloigné du mythique bonnet Credit Suisse des années 1980…

La concurrence des autres sports, pas seulement de neige (snowboard, ski acrobatique, etc.), joue aussi un rôle. Il s’agit de capter de nouveaux publics, les jeunes. La médiatisation est un enjeu capital dans un monde saturé d’offres sportives et d’écrans. La montagne doit se réinventer. Le tourisme «quatre saisons» est-il viable? Le défi est d’harmoniser les divers récits constitutifs de la civilisation du ski: le discours originel des élites urbaines; les militaires; la démocratisation et la massification; la geste des héros sportifs; l’environnement bien entendu!

Les sportifs d’élite en sont-ils conscients?

Quelque chose se passe. Le profil des professionnels a changé. La majorité des athlètes ne sont plus des filles de restaurateurs ou des fils de paysans. Mieux formés, ils ont de plus en plus souvent un bachelor, posent davantage de questions. En 2023, la pétition «Protect Our Winter» a été signée par 110 athlètes dont Michaela Schiffrin, Michelle Gisin et Daniel Yule. De parents anglais (le caractère intégrateur du ski), le skieur du val Ferret (VS) est sensible au dérèglement climatique. Il y a une prise de conscience dans le milieu du ski, certes pas complète. La recherche de solutions uniquement technologiques laisse au demeurant songeur. La balle n’est pourtant pas que dans le camp du monde du ski.