A Crêt-Bérard, à Puidoux (VD), un atelier d’iconographie réunit quelques participants autour d’un art exigeant, lent et profondément incarné. Entre silence, gestes précis et transmission discrète, chacun apprend à entrer dans la tradition sans s’y perdre.

Horticulteur paysagiste à la retraite, Jean-Pierre s’est révélé un véritable talent. IDR

«Toi, Maître divin de tout ce qui existe, éclaire et dirige mon âme, mon cœur et mon esprit; conduis mes mains afin que je puisse représenter dignement et parfaitement ton image, celle de ta très Sainte Mère et celle de tous les Saints, pour la gloire, la joie et l’embellissement de ta très-sainte Eglise.» La prière de l’iconographe, attribuée au moine grec Denys de Fourna au 18e siècle, est glissée dans le classeur de chacun des sept participants. Dans la salle mansardée de Crêt-Bérard, perchée au-dessus de la cour intérieure, la lumière arrive de face, douce et franche, idéale pour distinguer les nuances. Les tables sont alignées sous les fenêtres. Sur chacune: des feuilles, une planche, des godets, des petits pots de pigments, des pinceaux fins, parfois un chiffon roulé en boule.

Il est 9h15, la deuxième des trois journées d’atelier s’apprête à commencer. L’organisatrice, Françoise Hoegy, fait discrètement le tour de la salle. Elle ne donne pas de consignes à voix haute: elle s’approche, se penche, murmure. Le lieu n’est pas neutre. Entouré d’un parc, d’un cloître et d’une chapelle, il invite naturellement à la lenteur, à l’intériorité, à la création. Il enveloppe le travail d’un silence qui n’écrase pas, mais qui libère. Certains portent des écouteurs pour se couper du reste; d’autres préfèrent le bruit feutré de l’atelier: un couvercle de pot qu’on dévisse, la pointe d’un pinceau qu’on rince, le frottement léger d’un papier abrasif.

Transmettre sans s’imposer

Une autre femme quitte sa table de temps à autres pour prodiguer des conseils aux stagiaires. Il s’agit de Pascale Perret, devenue l’assistante de Françoise Hoegy il y a quelques années et destinée à assurer la relève. «Je ne suis plus toute jeune», sourit l’iconographe. Au départ, l’apprentie était une participante régulière, attentive et persévérante. Puis la maîtresse d’atelier a commencé à lui demander un coup de main: montrer un geste, répondre à une question, rassurer quelqu’un qui doute. «Tout s’est fait naturellement», raconte-t-elle. Françoise Hoegy, pour qui l’humilité n’est pas un principe affiché mais une posture naturelle, tient à préciser: «Je ne lui offre pas une formation. C’est comme ça que ça se fait traditionnellement. Le terrain et les autres élèves contribuent aussi à son apprentissage».

L’archange Gabriel prend forme sous le pinceau de Pascale Perret, dans l’un des panneaux de la Déisis qu’elle réalise. IDR

Depuis de nombreux mois, Pascale Perret avance patiemment sur une grande Déisis où le Christ en majesté est entouré de la Vierge et de Jean le Baptiste, accompagnés de deux archanges. Aujourd’hui, elle alterne entre deux icônes: la Mère de Dieu et le Précurseur. «Ça oblige à veiller à la symétrie et à l’équilibre, explique-t-elle. Mais c’est aussi très pratique: pendant qu’une couche sèche, je passe à l’autre.» Françoise Hoegy se penche sur le drapé de la Vierge, pointe un détail minuscule, presque invisible pour qui n’y a pas passé des heures. «Ça casse la continuité ici… Il manque un petit quelque chose.» Pascale Perret acquiesce, observe et s’apprête à reprendre. L’exigence n’a rien de brutal: elle se pose comme une évidence. On cherche la justesse, non l’effet.

Se laisser conduire

Françoise Hoegy raconte que l’iconographie n’a pas été une vocation soudaine. Elle a toujours aimé dessiner et peindre, mais elle n’imaginait pas consacrer sa vie à cet art sacré. Dans l’Eglise orthodoxe, dont elle fait partie, des proches lui répètent souvent qu’elle devrait écrire des icônes. Puis, à Paris, des amis l’inscrivent à un stage pour lui faire une surprise. «Je n’ai pas été convaincue tout de suite, se souvient-elle. J’ai cependant senti qu’il y avait là quelque chose à approfondir et j’ai donc cherché ailleurs.» Après plusieurs déménagements à travers la France, elle participe à un stage organisé par les Petites sœurs de Bethléem qui dialoguaient avec l’orthodoxie en invitant notamment l’archiprêtre Georges Nicolaïévitch Drobot, iconographe de renom originaire de Kharkiv en Ukraine. Là, tout s’accélère — ou plutôt, se clarifie. «Dès que je l’ai vu, j’ai tout de suite su qu’il allait pouvoir m’accompagner comme je l’espérais», se souvient-elle. Au fil des sessions, des rencontres et de discussions foisonnantes, l’archiprêtre lui confie qu’il ne peut plus gérer seul les deux groupes. Il lui demande alors de prendre une salle. «Il m’a mise devant le fait accompli», dit-elle sans amertume. De cette confiance naît une relation décisive: l’archiprêtre deviendra le guide de son chemin spirituel.

«Enseigner l’art sacré des icônes n’est pas évident, insiste Françoise Hoegy. C’est délicat, car il faut respecter la personne. Son cheminement et son dialogue avec son sujet puisqu’il est au final très personnel. Même si plusieurs personnes peuvent figurer le même saint, chacun aura son approche et les résultats diffèrent.» Le rôle de l’enseignante est moins de fabriquer une uniformité que d’aider chacun à entrer dans la tradition sans s’y dissoudre. «Pour celui qui enseigne, c’est important d’être attentif à l’expression de l’amour de Dieu de chacun», résume-t-elle.

En milieu de matinée, l’enseignante invite deux participants à la suivre dans les combles du bâtiment. Changement de décor: un grenier avec des planches stockées, un vieux piano, des cadres recouverts de draps et, au centre, une table placée sous une lucarne. Un filet de lumière tombe pile sur l’espace de travail. Louis et Anne, un jeune couple marié qui participe pour la première fois à l’atelier, découvrent les gestes de la préparation: humidifier légèrement la planche, recouverte de fines couches de levkas — un enduit blanc à base de colle animale, de craie et d’eau —, puis la frotter longuement à la pierre ponce afin d’obtenir une surface parfaitement lisse, prête à accueillir le dessin griffé la veille.

Diplômés en histoire de l’art, ils sont venus d’abord pour le geste et la beauté, mais pas uniquement. Ils attendent un enfant dans peu de temps. «C’est un moment pour se recentrer», explique Anne. Louis sourit: «Un peu de calme avant la tempête». Ils ont choisi une Vierge à l’Enfant — «presque une évidence», disent-ils. Une manière d’anticiper l’accueil, d’ouvrir les bras avant l’arrivée de leur enfant.

Aller jusqu’au bout

Jacqueline aime l’atelier, mais elle ne cache pas sa frustration face à la lenteur du processus. Elle voudrait parfois «un petit coup d’accélérateur». Puis elle se reprend: «Mes parents m’ont appris qu’il faut finir ce qu’on commence». Ce qui la motive n’est pas d’abord la dimension «retraite spirituelle». Elle aime discuter quand c’est possible, échanger des impressions, entendre les histoires des autres. Elle suit aussi, à Genève, un atelier plus rapide. «On avance davantage, mais la qualité n’est de loin pas la même, concède-t-elle. Ici, c’est plus approfondi.»

Françoise Hoegy aide Jacqueline en effaçant délicatement le menton du Christ sur son Mandylion d’Édesse. IDR

Et puis il y a les réalités concrètes: l’iconographie coûte cher. «C’est un hobby de luxe», glisse Micheline en mimant des guillemets. Car pour cette protestante curieuse qui a rencontré Françoise Hoegy il y a déjà plusieurs décennies, cette activité la nourrit bien plus que n’importe quelle autre. «C’est presque méditatif.» Entre les trois jours d’atelier, la pension éventuelle à Crêt-Bérard, les pigments naturels, les planches et les feuilles d’or, le budget grimpe vite. Elle sourit malgré tout: «Mais quand on aime, on ne compte pas». On investit ici dans du temps, de la matière, et une forme de patience devenue rare à notre époque.

Françoise Hoegy prévient d’ailleurs d’entrée les nouveaux: «Il ne faut pas espérer repartir avec une icône terminée». Car trois jours ne suffisent pas. Une icône se bâtit par couches, par reprises. Elle demande des itérations, des retours en arrière, des corrections. «C’est difficile de se dire: ‘ça y est, j’ai fini’, avoue Pascale. Quand on passe des centaines d’heures sur une icône, on devient perfectionniste. Mais on finit par y arriver et on est alors en paix.»