Historien des médias, François Vallotton publie Un siècle de radio-télévision. Le service public audiovisuel en Suisse romande. A l’approche de la votation sur la baisse de la redevance, il replace le service public dans le temps long: origines, crises récurrentes, tournants numériques – et des questions que le débat évite souvent.

A l’origine, la SSR est-elle une évidence?
François Vallotton: – Non, du tout. Dans les années 1920, les débuts de la radio sont marqués par des expériences locales et des initiatives privées avant que l’on se rende compte des contraintes: les enjeux techniques, l’attribution des fréquences, la coordination de l’offre. Très vite, une question s’impose: comment organiser un paysage radiophonique à l’échelle du pays, dans un cadre fédéral, multilingue, avec des sensibilités régionales fortes? La SSR, créée en 1931, répond justement à ces besoins d’organisation et de cohérence.
Pourquoi le fédéralisme est-il si central?
Parce que la Suisse ne se pense pas comme un centre unique qui «irradie» vers des périphéries. Dès l’origine, la radio, puis la télévision dès les années 1950, ont dû composer avec une réalité plurilingue et fédérale. Le service public ne pouvait pas être simplement centralisé à Berne ou à Zurich et diffusé vers le reste du pays. Il fallait organiser une véritable capacité de production dans chaque région linguistique, afin que chacune puisse se reconnaître dans l’offre médiatique.
Cela suppose aussi un mécanisme de péréquation: la région majoritaire, plus peuplée, contribue davantage au financement, afin que les régions minoritaires puissent maintenir une offre de qualité. Ce n’est pas seulement un choix technique ou économique, c’est un choix politique fort, qui touche à la cohésion du pays. Le modèle audiovisuel suisse est indissociable de cette logique fédérale: sans elle, il ne serait pas ce qu’il est.
L’AUDIOVISUEL EN PERSPECTIVE
La parution d’Un siècle de radio-télévision n’est pas un coup opportuniste lié à la votation du 8 mars. Elle s’inscrit dans un travail de longue haleine. François Vallotton consacre depuis des années ses recherches à l’histoire des médias et, plus particulièrement, à celle de la SSR. Ce nouveau volume constitue «une synthèse plus accessible» d’un chantier académique mené sur le temps long.
Le calendrier, reconnaît-il, a toutefois offert un contexte idéal: le déménagement de la RTS et le débat sur la redevance. L’occasion d’apporter «des repères historiques à un moment où le débat se durcit et se simplifie parfois à l’excès».
Le choix du format — court, dense, sans appareil critique envahissant — n’est pas anodin. Et le livre se veut aussi «augmenté». Pour prolonger la lecture, Memobase – le portail du patrimoine audiovisuel suisse, géré par Memoriav – donne accès à des archives radiophoniques et télévisuelles mentionnées dans l’ouvrage, ainsi qu’à d’autres ressources sur l’histoire du service public. L’analyse ne se contente donc pas de raconter: elle invite aussi à voir et à entendre les traces de ce siècle d’audiovisuel.
Ce détour par les sources dit quelque chose de la démarche de l’historien. Car, pour François Vallotton, le service public audiovisuel «n’a jamais été un objet neutre»: il est traversé de tensions politiques, économiques et culturelles. Eclairer ces lignes de force, dit-il, n’est pas prendre position, mais «mettre en perspective». Une manière, aussi, de rendre service au débat démocratique.
Un programme «national» a-t-il vraiment la même résonance à Genève, Zurich et Lugano ?
Pas nécessairement. C’est même l’une des particularités du modèle suisse. On peut produire un contenu pensé à l’échelle nationale, mais il ne sera jamais reçu de manière identique dans les différentes régions linguistiques. Les références culturelles, les habitudes médiatiques, les sensibilités politiques diffèrent. La Suisse romande regarde aussi vers la France, la Suisse alémanique vers l’espace germanophone, le Tessin vers l’Italie.
Le fédéralisme audiovisuel ne signifie donc pas uniformité. Il repose plutôt sur un équilibre délicat entre coordination nationale et autonomie régionale. La SSR n’a jamais eu pour mission de fabriquer une culture homogène, mais de maintenir un espace commun tout en respectant la diversité des contextes culturels. C’est cette tension permanente qui fait sa spécificité — et aussi sa complexité.
Le service public a-t-il toujours été contesté?
Oui, et c’est même un point important: un média organisé sur le plan national, financé collectivement, sera forcément contesté. Dès les années 1970, par exemple, la critique vient des deux côtés: une gauche plus radicale juge l’institution trop consensuelle, trop prudente, et une droite de plus en plus offensive l’accuse d’être trop à gauche. Cette double critique tient au fait que le service public occupe une place médiane: dès qu’il arbitre, il devient attaquable.

Qu’est-ce qui change ensuite?
La libéralisation des années 1980-1990 modifie profondément le contexte. On sort progressivement d’un monopole strict, on voit émerger d’autres acteurs, et la régulation s’affine. Les principes liés à l’équilibre, à l’impartialité, aux responsabilités éditoriales deviennent plus explicites et des mécanismes de plainte ou de contrôle sont mis en place. Autrement dit, le service public n’est plus seulement une institution «qui existe». Il doit se justifier dans un paysage concurrentiel désormais globalisé.
Et la partition de la redevance?
C’est un tournant souvent sous-estimé. A partir de la loi de 2006, une partie de la redevance peut être versée à des diffuseurs régionaux privés qui remplissent un cahier des charges. On change de logique: la redevance n’est plus uniquement associée à l’entreprise de service public SSR, mais à des prestations jugées utiles à la collectivité. Cela installe un système dual: un service public fort et des privés régionaux soutenus pour certaines missions.
Pourquoi 2015 est-il un moment clé?
Parce qu’on passe à une redevance véritablement universelle, décrochée de la possession d’un appareil. Jusqu’alors, on payait si l’on détenait une télévision ou une radio. Dès 2015, chaque ménage est soumis à la contribution, indépendamment de l’équipement. C’est cohérent avec l’évolution des usages: on consomme désormais la radio et la télévision via de multiples supports. Mais cette universalité a un effet politique: la redevance, même redimensionnée quant à son montant, est perçue comme arbitraire car imposée selon un barème uniforme. D’où le slogan des opposants: «Je paie pour ce que je souhaite consommer»… en faisant fi du rôle social et culturel du service public, difficilement monétisable.
Et cette contestation a fini par exploser en 2018?
Oui, c’est clairement ce qui s’est joué avec No Billag. Cette initiative a cristallisé une contestation portée notamment par ceux qu’on appelle les libertariens. A la logique de l’intérêt général et d’un service public au service notamment de certains acteurs minoritaires s’oppose celle du marché et de la loi de l’offre et de la demande.
La facture rend-elle la SSR plus vulnérable?
Oui, car elle matérialise le financement. Dans d’autres pays, la question peut être moins visible: en France, par exemple, la redevance a été supprimée et remplacée par un financement via le budget de l’Etat, ce qui change la perception du public. Mais la question ne disparaît pas pour autant: elle se déplace, notamment vers celle de l’indépendance et de la stabilité du financement. D’où les discussions, en Suisse aussi, sur d’autres modes de perception ou de financement, malheureusement occultées dans le débat actuel.
Mais les jeunes disent: «Je ne regarde plus la télé»…
C’est un argument qui pèse parce qu’il renvoie à des pratiques réelles. On observe une fragmentation des usages: on ne consomme plus forcément une chaîne, mais des contenus, souvent à la demande, sur téléphone ou ordinateur, avec un rapport très différent au «linéaire» et aux rendez-vous fixes. Il y a aussi l’habitude de la gratuité. Beaucoup ont grandi avec des plateformes, des réseaux sociaux, du streaming, sans paiement direct identifié — ce qui rend la redevance d’autant plus difficile à accepter, davantage d’ailleurs sur le plan symbolique qu’économique (on ne conteste pas le fait qu’il faut payer pour l’accès à l’internet).
Mais cela ne signifie pas que l’audiovisuel public n’a plus de rôle. La vraie question est plutôt: comment exister là où se trouvent désormais les publics sans perdre ce qui fait la spécificité du service public — la fiabilité, la capacité à hiérarchiser, le souci d’un espace commun? Quel que soit le résultat de la votation, il faudra renforcer la présence numérique, adapter les formats, repenser la distribution et recréer un lien avec ces générations. Une chose est sûre: on ne reviendra pas à l’écosystème d’hier.
LA REDEVANCE EN QUESTION
Le 8 mars 2026, les Suisses se prononceront sur l’initiative populaire «200 francs, ça suffit! (initiative SSR)». Le texte demande que la redevance radio-TV des ménages soit abaissée à 200 francs par an (contre 335 francs actuellement) et que les entreprises soient exonérées du paiement de la redevance. Il prévoit aussi que la SSR se limite à un «service indispensable à la collectivité».
En réaction à cette initiative, le Conseil fédéral a déjà décidé un contre-projet sous forme de révision d’ordonnance: la redevance des ménages doit être abaissée progressivement à 300 francs d’ici 2029, et, dès 2027, seules environ 20% des entreprises assujetties à la TVA paieraient encore une redevance. Le Conseil fédéral et le Parlement recommandent de rejeter l’initiative, estimant qu’elle aurait des conséquences importantes sur l’offre et le financement du service public audiovisuel.
Le chiffre de 200 francs vous paraît-il pertinent?
Le problème, c’est qu’on commence par le chiffre, alors que le chiffre devrait venir après. Une jauge fixée a priori est arbitraire: elle ne correspond pas à un modèle économique spécifique. On devrait procéder autrement. D’abord débattre du périmètre et des missions, ensuite construire des scénarios, les chiffrer, et seulement après discuter de la manière de financer. Là, les initiants inversent la logique, et cela biaise la discussion.
Que se passe-t-il si l’on sabre trop?
On risque de glisser vers un modèle où le service public devient marginal, même s’il produit encore des choses intéressantes. L’exemple américain est parlant: on peut y faire de la qualité, mais si l’audience est faible et si la visibilité est limitée, l’impact social et démocratique s’en trouve réduit. Le service public n’est pas seulement un producteur de contenus; il est aussi un organisateur d’un espace commun. Trop réduire, c’est fragiliser cette fonction.
Au fond, que devrait avoir en tête un votant?
Que le contexte dépasse largement une querelle de montant. On vit un bouleversement structurel. Effondrement de recettes publicitaires pour les médias traditionnels, concurrence des plateformes, nouvelles pratiques, fragmentation des publics. Dans ce cadre, la question est presque philosophique. Veut-on un paysage médiatique principalement guidé par le marché ou une logique mixte, avec un service public solide et des acteurs privés régionaux soutenus pour certaines missions? C’est ce choix qu’il faut rendre visible dans le débat.

François Vallotton, Un siècle de radio-télévision. Le service public audiovisuel en Suisse romande (Savoir suisse, 192 pages).