Le Kunstmuseum bernois présente ses joyaux dormants. Ce n’est pas dans tous les musées suisses que l’on peut admirer autant de trésors remontant aux Primitifs italiens. Le goût d’antan y côtoie la grande peinture religieuse. Savamment.

Tomber en pâmoison devant Duccio di Buoninsegna et Fra Angelico, ces génies. Sentir le parfum de la phénoménale floraison du Trecento (14e siècle) et du Quattrocento (15e siècle) à Sienne et à Florence. Ecarquiller les yeux sur la Renaissance germanique avec Niklaus Manuel Deutsch et Lucas Cranach le Jeune. Transiter à l’âge baroque via des Hollandais et peut-être Nicolas Poussin pour finir nez-à-nez avec Jean-Etienne Liotard… Ce n’est pas tous les jours que l’on ressent de tels plaisirs. Eh bien ils ne se refusent pas!
Le Kunstmuseum de Berne, dirigé par Nina Zimmer, possède une très belle collection d’art ancien, de l’aube de la Renaissance à la fin des Lumières. Las, faute de place, l’institution de la capitale fédérale ne peut pas la montrer en permanence. De fait, cet accrochage bienvenu, dû à Anne-Christine Strobel, plaide pour l’évidence: la nécessité d’agrandir le bâtiment de la Hodlerstrasse.
La place pour exposer

Un projet que l’équipe de la directrice en partance a bien fait avancer, mais qui coince bizarrement au niveau politique local. Si La plénitude de la vie. Maîtres anciens. De Duccio à Liotard a tout pour convaincre les aveugles, il faut espérer qu’elle touchera aussi les récalcitrants de l’UDC et des Verts libéraux de la ville de Berne. La capitale suisse se doit d’avoir un bâtiment à la mesure de ses trésors de peinture ancienne – de même, son fonds d’art moderne, généralement mieux connu, rejaillira immanquablement suite à un agrandissement conséquent.
Que voit-on au premier étage du Kunstmuseum? Une septantaine d’œuvres de la main de trente-et-un artistes. Un ratio divers, équilibré, significatif sans être exhaustif. Des chefs-d’œuvre côtoient des peintures d’excellente facture. C’est simple: rien n’y est dispensable. Avec tout d’abord l’Italie. Que serait-on sans elle! La plus ancienne œuvre conservée par Berne est la Maestà de Duccio, le premier maître de l’école de Sienne. Datant de la décennie 1290, cette merveille ouvre sur deux siècles d’inspirations successives d’une florissante Renaissance.
De la Toscane à Berne
Peu de musées au Nord des Alpes détiennent ce type de Primitifs transalpins, qui plus est en bon état. Voici donc les premiers disciples de Giotto: Bernardo Daddi, avec entre autres un Christ et un Jean-Baptiste enfants, et Taddeo Gaddi, au style plus narratif, ont tous deux œuvré dans l’atelier du maître de la chapelle padouane des Scrovegni. Ils sont flanqués de noms moins connus mais non moins admirables tels Andrea di Nerio, Jacopo del Casentino ou le Maître de la Madonna della Misericordia. Voilà qui est exquis.

Vient le divin Fra Angelico avec la douceur insigne de sa Madonna col Bambino (vers 1445-1450); rien que pour elle, le déplacement à Berne s’impose… On s’achemine ensuite vers la Haute Renaissance avec deux œuvres de l’atelier de Botticelli. Qu’importe si elles ne sont pas de sa propre main, elles en ont la trace patente. Elles permettent aussi de s’approcher de la Renaissance germanique, qui obéit pourtant à d’autres logiques esthétiques.
Là, le Kunstmuseum fait fort avec le Bernois Niklaus Manuel Deutsch. Un personnage charnière de la Renaissance et de la Réforme. A la fois mercenaire, diplomate et peintre, cette célébrité locale – pas assez (re)connue hors de l’espace germanophone – resplendit avec notamment ses peintures sur saint Antoine en proie à la tentation. Cette plongée dans la Berne du début du 16e siècle bénéficie en sus de très beaux éclairages grâce à la présence du Maître bernois à l’œillet, que les amoureux de Konrad Witz ne peuvent qu’aimer.
Baroque et Lumières
Le baroque italien est peu présent en Suisse et c’est regrettable. Mais celui de culture germanique existe. Consolant, le Kunstmuseum rappelle que la Berne patricienne de l’Ancien Régime a couvé des talents en la personne de Joseph Werner le Jeune, qui peignit une grande et édifiante Allégorie de la Justice (1662), de Johannes Dünz ou d’Albrecht Kauw, dont les natures mortes rivalisent avec celles des Hollandais de la même époque. C’est l’occasion de souligner le caractère «bernois» de l’accrochage. Il est une grande satisfaction. Et il affermit naturellement le bien-fondé de l’événement.
On pourrait s’arrêter là que ce serait bien assez. Une septantaine d’œuvres suffisent à cette exposition dépourvue de suffisance. Plaisir visuel, palpitations ascétiques, leçons morales, émotions spirituelles, voluptés charnelles: il y a de quoi être comblé. Il faut toujours aller à la rencontre des œuvres, d’autant quand on les réveille de leurs fonds dormants. On croise alors un tableau attribué à Poussin et il touche moins qu’un Crispin van den Broeck. Les hiérarchies seraient-elles subverties? Là n’est pas la question. L’art ancien est riche de tant d’époques, de styles et d’artistes qu’il peut et même doit être embrassé avec la générosité avec laquelle Berne invite à le faire.
La plénitude de la vie. Maîtres anciens. De Duccio à Liotard. Kunstmuseum Bern, Hodlerstrasse 8. Du mardi au dimanche de 10h à 17h. Mardi jusqu’à 21h. Jusqu’au 27 septembre.