Une nouvelle nébuleuse idéologique dynamise le second mandat présidentiel de Donald Trump, analyse le politologue français Arnaud Miranda. Cette néoréaction veut remplacer la démocratie par une néomonarchie élitiste et inégalitaire gérée comme un Etat-entreprise techno-futuriste. Quand la science-fiction rejoint la réalité, le danger est-il réel?

Arnaud Miranda analyse les «Lumières sombres», un phénomène encore mal connu dans le monde francophone. GALLIMARD
Depuis le retour de Donald Trump à la Mai-son-Blanche début 2025, le monde va de crises en sidérations. Quelque chose a changé dans les choix et l’entourage du président républicain. Mais quoi donc?

Arnaud Miranda: Nous assistons au grand jour à la reconfiguration idéologique du trumpisme. On ne peut pas se satisfaire de la «théorie du fou» pour expliquer les foucades du président républicain. Il faut se plonger dans les restructurations profondes de la droite et de l’extrême droite américaine afin d’y voir clair.

Quelles restructurations?

La seconde administration Trump n’a que faire des républicains traditionnels, déjà marginalisés durant son premier mandat. Les néoconservateurs, qui avaient connu leur heure de gloire sous George W. Bush, sont devenus minoritaires dans la grande famille de la droite élargie américaine. Refusant le relativisme culturel de la Nouvelle gauche des décennies 1960-1970, les néo-conservateurs, dont la plupart étaient à l’origine des intellectuels démocrates, ont peu à peu gagné les rangs du parti républicain. Ils l’ont nettement influencé durant la décennie 2000 au nom de l’interventionnisme armé (Irak, Afghanistan), des droits humains (libéralisme politique) et d’une démocratie conquérante face à «l’Axe du Mal» (rhétorique morale messianique).

Et aujourd’hui?

Il faut distinguer l’évolution entre le premier et le deuxième mandat de Donald Trump. Sa première administration s’est terminée sur un échec idéologique symbolisé par l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021. L’alt-right de Steven Bannon a alors montré ses limites. Teintée de conspirationnisme et de suprémacisme blanc, cette droite alternative extrême est nationale-populiste, chrétienne évangélique, antipolitiquement correct, anti-élite, anti-immigrés et isolationniste. Ayant eu le vent en poupe sous Trump I – elle reste le fonds de commerce du vote MAGA («Make America Great Again») –, elle s’est avérée incontrôlable. Et peu solide sur le plan des idées. C’est là que la néoréaction entre en jeu.

La néoréaction?

Elle apparaît à la fin des années 2000 et se développe obscurément au fil de la décennie 2010. Le néoconservatisme ayant échoué, il y a une place idéologique à prendre chez les républicains. La néoréaction n’est pas une école à proprement parler avec ses penseurs, ses universités et ses médias. Elle est plutôt une constellation intellectuelle numérique.

Washington, 16 mars: le président américain Donald Trump à l’écoute de son vice-président J.D. Vance. Les idées néoréactionnaires ont pénétré la Maison-Blanche. GALLIMARD
Où est-elle née?

Sur internet.

Sur internet… Est-ce possible?

C’est assez inédit dans l’histoire des idées politiques. Les penseurs de la néoréaction (abrégée en NRx), l’ingénieur informaticien américain Curtis Yarvin, le philosophe anglais Nick Land et d’autres comme Spandrell, Bronze Age Pervert ou Zero HP Lovecraft (la néoréaction est friande de pseudonymes), ont utilisé des blogs et des forums de discussion pour élaborer leurs idées. A l’écart du cadre académique, cette contre-culture intellectuelle se développe sur la toile. C’est la victoire d’un certain type de geeks, ces personnes fascinées par les technologies et les cultures populaires de l’imaginaire (Matrix, La Guerre des étoiles, Le Seigneur des anneaux, etc.).

Est-ce pour cela qu’on n’a pas vu venir la néoréaction?

En tout cas, c’est certainement pour cela qu’on ne l’a pas prise au sérieux…

Que prônent les néoréactionnaires?

Ils conspuent le progressisme, prôné par ce que Curtis Yarvin baptise «la Cathédrale», soit la collusion des universités et des grands médias. Ils rejettent les républicains traditionnels, en particulier les néoconservateurs. Et ils dédaignent l’alt-right en raison de son attachement démocratique au peuple.

Leur vision élitiste et anti-égalitaire, en partie basée sur le quotient intellectuel (Q.I.), s’oppose au populisme démagogique – hormis pour des questions stratégiques d’élection. Les néoréactionnaires vont aussi plus loin que les post-libéraux (Patrick Deneen, Rod Dreher), un courant de la droite catholique américaine qui, aussi bien pessimiste que soucieux d’un bien commun normatif, souhaite régénérer la démocratie jugée décadente.

Surtout, le cadre constitutionnel de la démocratie libérale ne leur convient plus du tout. Les néoréactionnaires le jugent dépassé, dysfonctionnel et même nuisible à une Amérique prospère, puissante et sécurisée. Il faut enfin comprendre que la néoréaction naît en large part dans des esprits séduits par le libertarianisme. Curtis Yarvin se présente lui-même comme un libertarien déçu.

Les libertariens? Qui sont-ils?

Structuré depuis les années 1960-1970, ce mouvement rencontre un écho particulier aux Etats-Unis. Radicalisation du libéralisme classique incarné par des penseurs comme Friedrich Hayek et Ludwig von Mises de l’école autrichienne d’économie, cette idéologie plaide pour le moins d’Etat possible (Etat minimal, le minarchisme du philosophe Robert Nozick), voire pour la suppression de l’Etat (l’anarcho-capitalisme de Murray Rothbard) dans un marché tout-puissant.

Un monde sans Etat ne serait-il pas une jungle chaotique?

Au début des années 2000, une frange conservatrice de libertariens fait ce constat: la démocratie est le régime le plus éloigné de l’idéal libertarien. Hans-Hermann Hoppe, disciple de Murray Rothbard, considère que la monarchie serait un moindre mal. Cette idée phare rencontre ensuite les rêves technophiles, voire transhumanistes de la Silicon Valley, un milieu californien où les libertariens ont pignon sur rue.

C’est dans la continuité de ces idées que naît la néoréaction. Ainsi, Curtis Yarvin, venu du libertarianisme, dépasse ce dernier pour appeler au remplacement de la démocratie par un Etat néomonarchique dirigé comme une entreprise, par un PDG-roi. «Le bien, c’est l’ordre», affirme-t-il, aux dépens de toute préoccupation morale.

De fait, les citoyens deviendraient des clients privés. Le contrat social serait nié. Et la souveraineté transférée à des entreprises omnipotentes (Sov-Corp).

Une néomonarchie autoritaire et techno-futuriste: on croirait de la science-fiction cauchemardesque…

La démarche idéologique néoréactionnaire implique un coup de force détruisant le cadre démocratique classique. Selon eux, cette conquête ne doit passe faire par le bas (élections), mais par le haut.

Par le haut? C’est-à-dire?

Par un coup d’Etat. Ou une prise de pouvoir par la tête. C’est en tout cas ce vers quoi les néoréactionnaires pous-sent l’administration de Trump II. Bien heureusement, ces idéologues ne sont pas à la tête de la Maison-Blanche. Néanmoins, certaines de leurs idées sont appropriées par la jeune garde trumpiste. Le vice-président J.D. Vance a cité Curtis Yarvin. Il a rencontré ce dernier par l’entremise du milliardaire Peter Thiel, cofondateur avec Elon Musk de PayPal. Le milliardaire techno-optimiste Marc Andreessen est aussi un conseiller informel de Trump.

D’autres exemples?

On décèle la marque de certaines idées de Curtis Yarvin dans les positions de l’actuel gouvernement américain: projet du département de l’Efficacité gouvernementale (DOGE), à la tête duquel avait été nommé Elon Musk, et qui prônait des coupes budgétaires massives dans une administration fédérale reprise brutalement en main (Etat minimal, licenciements à la pelle, fonctionnaires indésirables); projet de transformer Gaza en ville-entreprise afin de régler le problème israélo-palestinien («Riviera du Moyen-Orient», le contrat privé comme solution autoritaire futuriste); mercantilisme économique ravivé en néoimpérialisme (taxes douanières unilatérales); retrait américain d’une Europe «en déclin»; et mise sous pression des démocraties libérales (au profit des extrêmes droites). Le document sur la stratégie de sécurité nationale de Washington, dévoilé en décembre, porte aussi l’empreinte de la néoréaction.

Cela donne l’impression que les Etats-Unis sont en train de changer de régime…

Cela mène aussi à une autre idée phare de la néoréaction: l’accélérationnisme. Elle est promue par Nick Land. Un philosophe anglais venu de la gauche avant-gardiste. Un penseur fasciné par les métropoles asiatiques aseptisées, prospères et contrôlées par la technologie (smart cities) en opposition aux cités occidentales «sales, dangereuses et déclinantes» (en état d’«apocalypse zombie», selon lui). Nick Land a inventé le terme de Dark Enlightenment, les «Lumières sombres», en opposition aux Lumières du 18e siècle. Cette expression caractérise le projet néoréactionnaire qui veut en finir avec deux siècles de démocratie.

Cet intellectuel est fasciné par la force destructrice du capitalisme. Un tropisme déjà présent chez d’autres mandarins d’extrême gauche (Gilles Deleuze, Félix Guattari). Mais il en renverse la perspective. Au lieu de contenir les effets néfastes du capitalisme, il veut le pousser dans ses retranchements: c’est la théorie de l’accélérationnisme. Cette manière illimitée de provoquer le futur revient à hâter le chaos jugé fatal.

C’est fou!

Nick Land ne pense pas en termes de mieux ou de juste – la galaxie néoréactionnaire est ouvertement amorale. Il croit que l’accélérationnisme permettra au capitalisme, sur-stimulé par le développement fulgurant de l’intelligence artificielle, d’accoucher d’une post-humanité, une «ère des monstres», dit-il. Cette fusion de l’homme et de la machine rejoint les aspirations cybernétiques des transhumanistes. L’homme «augmenté» n’est-il pas un fantasme puissamment élitiste, narcissique et inégalitaire? Si Curtis Yarvin est le pôle politique de la néoréaction, Nick Landen est le pôle technologique. Ainsi les néoréactionnaires déploient leur projet anti-démocratique, néoimpérialiste et techno-futuriste sans vergogne.