Au Mexique, le Día de Muertos mobilise toute la population et le temps se fige du 31 octobre au 2 novembre. Les familles se réunissent pour dresser des autels domestiques ornés de fleurs jaunes et noires et chacun se prépare au défilé en se grimant en squelette ou en arborant des têtes de mort.

En ce début novembre, dans la ville de Mérida comme partout au Mexique, la mort est présente à chaque coin de rue. Pourtant, la capitale du Yucatan est exempte de toute violence. L’Etat du Yucatan est même réputé le plus sûr du Mexique, car il n’intéresse pas les cartels mexicains de la drogue. Non, ici, chaque année, c’est une mort joyeuse et rédemptrice que l’on fête. Un syncrétisme multiséculaire entre théologie chrétienne de la Toussaint et croyances mayas de janal pixan, qui signifie littéralement le «repas des âmes» des défunts.
L’hyper-représentation de l’éternité immobile prend l’image vivante de grandes guirlandes de papier découpé aux couleurs vives qui sont tendues entre les maisons. Ces bannières de papel picado ajourées de squelettes et de crânes, flottent au gré du vent et projettent une ombre inquiétante sur les façades colorées des maisons coloniales. Partout en ville, des squelettes en céramique, vêtus d’élégants habits bourgeois du 19e siècle, allégories sépulcrales avec chapeau noir et éventail attirent le regard sur les vitrines des magasins. On distingue aussi à travers les portes entrebâillées des paliers domestiques des bougies qui sont allumées sur de curieux autels religieux surmontés d’une croix verte, car chez les Mayas, les êtres chers décédés sont toujours présents dans leur maison.

A la table des morts
Sur le chemin de la Grand-Place, face à ce grand déballage macabre, Pedro lance avec un sourire malicieux: «Ce n’est pas le temps qui passe, mais nous qui le traversons!». Poète et militant indigéniste, Pedro Pablo Chim Bacab dénonce depuis des années dans ses poèmes les conséquences de l’oppression coloniale espagnole dont son peuple porte encore les traces depuis la Conquista. A la fois chamane et érudit, fin connaisseur de la mythologie, de la langue et de la culture mayas, il travaille avec les ethnologues et les archéologues d’universités mexicaines et étrangères. Il explique que les rituels sont étroitement reliés à des cycles éternels, terrestres et célestes.


L’autel traditionnel fleuri, dressé d’une nappe immaculée blanche, est conçu comme un escalier allégorique à trois niveaux. Il détermine une cosmovision vieille de plus de 3000 ans qui respecte la géographie sacrée du monde maya. Il part du ciel, composé de treize strates, chacune ayant sa propre divinité, pour descendre jusqu’au royaume de l’inframonde. Au niveau le plus élevé se trouvent la croix verte de la renaissance avec les photos ou les portraits dessinés des chers disparus. Au milieu de cet escalier symbolique se trouve la table des défunts. C’est sur ce plateau intermédiaire qui représente les nuages que les membres de la famille déposent la nourriture qui sera consommée de manière spirituelle par las animas. «Ce que mangent les âmes c’est l’énergie transmise par les aliments, pas la nourriture elle-même.» Cette pitance est destinée à être ensuite physiquement mangée par les membres vivants de la famille. Les Mayas considèrent que ces aliments ne sont alors plus rien d’autre qu’une «enveloppe» dépourvue de sa fonction. Au sol se trouve le monde souterrain de Xibalba qui comporte neuf strates sur lesquelles règnent les neuf «Seigneurs de la Nuit».
La mort subversive
Le Día de Muertos, classé au patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO, était à l’origine une fête syncrétique entre deux religions fêtées dans plus d’une dizaine de pays d’Amérique latine. La fête mexicaine respectait la tradition chrétienne des fêtes de la Toussaint et les croyances en la renaissance de la vie après la mort des peuples comme les Aztèques ou les Mayas.

La fin du 19e siècle vit l’émergence du socialisme dénonçant l’élite mexicaine et les compagnies étrangères qui s’appropriaient les terres fertiles des communautés paysannes indigènes grâce à des lois d’expropriation. Virtuose du burin, le graveur Jose Guadalupe Posada porta un coup sévère à l’image de l’ordre social établi en brossant une critique cocasse de la société mexicaine au travers d’une série de 115 gravures grinçantes dont les squelettes endimanchés et goguenards ornaient les gazettes à trois sous. Les célèbres calaveras, têtes de mort festives et squelettes dansant, reprises sur les fresques sociales satiriques du muraliste Diego Riviera devinrent de redoutables armes visuelles pour abolir les frontières entre la vie et la mort, entre l’élite et le peuple quand le squelette égalisa tout un chacun et que, sous la peau, l’aristocrate et le paysan devinrent identiques.
Théorisée dans un pamphlet subversif par l’écrivain surréaliste André Breton et par Léon Trotski lors d’un voyage au Mexique chez Diego Rivera et Frida Kahlo en 1938, la mort devint une alliée révolutionnaire, capable de dire les vérités que les vivants ne pouvaient prononcer sans danger. Sur une fresque monumentale de Rivera, la mort sous l’aspect de Catrina (déclinaison féminine du mot catrin désignant une personne élégamment habillée) apparaît vêtue d’un chapeau à plumes, d’un boa et d’une belle robe au coté du muraliste et de Frida Kahlo. La Catrina trouva naturellement sa place au côté des calaveras (les crânes humains de Posada) jusqu’à devenir l’icône incontournable du panthéon de l’identité mexicaine préhispanique portée par la pop culture. Aujourd’hui, pas un défilé du jour des morts sans que des centaines de participants ne se griment en squelettes ou arborent des têtes de mort. Rois et reines de la fête, catrinas et calaveras sont partout. Crânes souriants et squelettes hilares portant haut-de-forme.



L’effet James Bond
La démocratisation visuelle du folklore du Día de Muertos aurait pu s’arrêter là, mais c’était sans compter sur la venue à Mexico de l’agent secret britannique 007 courant sur les toits de la place de la Constitution dans la spectaculaire scène d’ouverture du film 007 Spectre (2015). Son réalisateur Sam Mendez créa pour l’occasion une procession totalement fictive et délirante du jour des morts. Les millions d’entrées du film drainèrent au Mexique les Nord-Américains venus fêter le Spring Break ou Halloween et les visiteurs européens en quête de vacances exotiques. En 2016, désirant surfer sur le succès du film, les responsables du tourisme mexicain décidèrent d’organiser une procession avec des accessoires et des déguisements inspirés du long-métrage. Un défilé qui réunit plus de mille acteurs déambulant au milieu de marionnettes géantes en forme de crânes et de squelettes. L’année suivante, la parade devint un carnaval rivalisant avec celui de Rio ou de Venise. Sur un itinéraire long de plusieurs kilomètres, danseurs, chars, musiciens et acrobates défilèrent pendant près de cinq heures.
Aujourd’hui les effets du tourisme et de la mondialisation perturbent la lecture du Día de Muertos. Ainsi voit-on déambuler dans les rues des villes mexicaines des personnages sépulcraux grimés de toutes les façons. Amazones révolutionnaires zapatistes, caricatures grotesques de l’ordre social héritières du 19e siècle et squelettes endimanchés pour un bal «macabre» où se côtoient pêle-mêle Frankenstein, personnages d’Halloween, fantômes et silhouettes gothiques steam-punk portant de longs manteaux noirs avec un visage de cyborg rétrofuturiste.


Loin de ce consumérisme global et du charivari ambiant, les Mayas, imperturbables au tumulte de cette fête des fous, continuent de célébrer janal pixan dans l’intimité familiale avec une certitude totalement opposée à ce désordre. «Le Día de Muertos suit le cycle de la régénération des forces de l’Univers», rappelle Pedro Pablo Chim Bacab. Devant la cathédrale se jouent le pok ta pok, le jeu de balle mésoaméricain qui se pratique avec les hanches, et le k’ak’ kun, une version dont la balle enflammée ne doit jamais toucher terre, à l’image de la course du soleil autour de la Terre. Ces sports sont aujourd’hui fièrement réanimés et scénarisés en suivant l’iconographie des pièces archéologiques des musées. «Nous tenons à perpétuer notre identité et notre tradition de résistance joyeuse.»