Le monde de Lino

En 1963, Lino Aldini imaginait dans 37° Centigrades une société où il serait interdit de sortir de chez soi sans être bien couvert, sans thermomètre, vitamine C, pastilles contre la toux, antiseptique et antibiotiques. Une dictature sanitaire où la maladie serait l’ennemi public n°1 et la santé le bien suprême.

Nous n’en sommes pas là, bien sûr, et la manière dont le monde s’est arrêté de tourner pour préserver la santé des plus fragiles est admirable à bien des égards. La force d’une communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres.

Mais cette générosité ne doit pas nous empêcher de nous demander si la santé est effectivement le bien suprême. Nous mettons des milliards sur la table et la planète sous cloche – sans nous émouvoir par ailleurs devant les 25’000 personnes qui meurent chaque jour de la faim ou les 16’900 Suisses emportés chaque année par le cancer – pour protéger nos aînés du virus à couronne. Et pourtant, cela ne les empêchera pas de mourir un peu plus tard: l’âge moyen des victimes du Covid-19 en Suisse est de 82 ans, soit à peu près l’espérance de vie.

Oui, nos aînés vont mourir un jour. Oui, tous, nous allons mourir. Faut-il, pour repousser un peu l’échéance, vider la vie de son humanité? Le bien-être du plus faible n’est pas d’agoniser seul dans un home ou une chambre d’hôpital aseptisée, puis d’être hygiéniquement réduit en cendres sans que ses proches aient pu déposer un dernier baiser sur son front.

«Accompagner les mourants, enterrer ses morts, c’est le critère d’une société humaine dès la préhistoire. Nous y avons renoncé presque sans débat. Il y a là une transgression anthropologique extraordinaire», affirmait récemment l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau sur France Culture. Et nous l’avons fait facilement parce que nous avions déjà choisi de reléguer les plus âgés hors de la société, dit-il. Nous ne voulions pas avoir sous les yeux la vieillesse et la mort.

Nous tentons en effet d’oublier la Grande Faucheuse depuis plus d’un demi-siècle, affirme le sociologue Bernard Crettaz dans nos pages (10 à 13). La voici qui s’invite tous les soirs au 19h30. Elle nous interroge: «Que voulez-vous absolument vivre avant le point final de votre existence?». Si la réponse est «vivre en bonne santé», alors il nous faut logiquement consentir au monde de Lino Aldini. Sinon, nous devons remettre la santé à sa juste place, celle de moyen et non de fin.

«Ne pas attraper le Covid-19 n’est pas un but suffisant dans l’existence», tonne le philosophe André Comte-Sponville. Nous souvenir que nous sommes mortels devrait nous amener à chérir la vie davantage, pas à étouffer ce qu’il y a de merveilleux en elle, comme un baiser sur le front de nos aînés.

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