Bernard Crettaz: "Cette crise est un laboratoire vivant"

Bernard Crettaz Bernard Crettaz DR

L’Occident s’était déshabitué de la mort. Celle-ci revient dans son quotidien avec fracas. Le regard de Bernard Crettaz, thanatologue et ancien conservateur au Musée d’ethnographie de Genève, sur la pandémie.

Bernard Crettaz s’estime chanceux: confiné dans son appartement dans le quartier de la cathédrale à Fribourg, il termine d’écrire les livres qu’il avait laissés en plan. De sa retraite studieuse, le Valaisan observe notre société faire face à une menace mortelle. Ça tombe bien, c’est sa spécialité. Le sociologue est en effet l’inventeur des «cafés mortels», ces discussions de groupe autour du deuil pour que la mort ne soit plus un tabou.

Comment allez-vous?

Bernard Crettaz: – Bien, même si je ne mets pas le nez dehors, car je suis doublement à risque: j’ai 82 ans et je sors d’un infarctus. Je l’ai fait à la Toussaint: pour quelqu’un qui a consacré sa vie à l’étude de la mort, ça ne s’invente pas! Les cafés mortels sont suspendus, mais les gens n’arrêtent pas de mourir pour autant. Alors on m’appelle. Je passe bien deux heures par jour au téléphone.

Qu’est-ce qui vous frappe dans la situation actuelle?

– Ce drame qui atteint l’ensemble de la planète est un révélateur d’une richesse unique pour le sociologue que je suis! J’ai vécu l’arrivée du sida, la grippe aviaire, mais là, ça dépasse tout ce que j’ai connu comme laboratoire vivant. La Suisse qui se croyait forte, qui s’en était remise au pouvoir des experts et des infectiologues, à ceux qui nous font des annonces tous les soirs au téléjournal, la Suisse ne sait même pas produire des masques! Me frappe aussi cette manière de se jeter sur le papier de toilette: ça révèle à quel point nous sommes devenus accros à l’hygiène corporelle. J’ai vécu une époque où l’on utilisait les journaux et ça allait très bien!

Beaucoup prédisent des évolutions profondes après cette crise. Qu’en pensez-vous?

– Nous ne savons rien sur l’après. Les prédictions hésitent entre utopie et dystopie: va-t-on vers plus de solidarité, comme l’annoncent Boris Cyrulnik ou Edgar Morin? Les réseaux sociaux vont-ils faire émerger de nouvelles communautés de personnes qui se rencontreront dans la vraie vie autour de valeurs partagées, comme dernièrement les gilets jaunes et les militants du climat?

Ou au contraire notre besoin de sécurité va-t-il inciter l’Etat à mettre en place une société disciplinaire à la George Orwell? Ce qui, soit dit en passant, a déjà commencé: jamais le pouvoir n’est entré à ce point dans nos vies privées pour contrôler nos corps. Il nous dit comment nous laver les mains, comment tousser,... Les autorités fédérales savent où plus de vingt personnes sont rassemblées en nous localisant à l’aide de nos téléphones portables. On nous dit que c’est anonyme. Mon œil!

Vous penchez donc du côté des pessimistes?

– Pour l’instant, on ne peut qu’observer! C’est la première fois qu’on assiste à un arrêt de l’économie au niveau mondial. Soyez sûre que Marine Le Pen se prépare à la prochaine présidentielle sur ce thème! Et si le coronavirus atteint les prisons, va-t-on assister à un assouplissement du système carcéral alors que depuis la mort d’Adeline à Genève et de Marie dans le canton de Vaud, on était devenus plus stricts? Et dans les Eglises, les conservateurs vont-ils en profiter pour revenir avec la peur du châtiment? On verra!

Une chose a déjà changé: la conscience que tous, nous sommes mortels...

– Ça oui! Avant, je rencontrais des gens qui me disaient: «Crettaz, la mort, ne nous enquiquine pas avec ça: nous, on veut vivre». Aujourd’hui, devant cet ennemi invisible, même les plus je-m’en-foutistes se sentent concernés. Ça nous oblige à réfléchir: d’où vient le mal? Qui nous l’envoie? Dieu? La nature qui se venge ? Interrogations tragiques: car, nous savons, cette épidémie peut bien disparaître, d’autres reviendront.

Notre rapport à l’existence va-t-il changer?

– Peut-être. Mais peut-être prendrons- nous easyJet comme jamais. Que les gens diront: «Fichez-nous la paix, on ne veut plus en entendre parler!». Après la Première Guerre mondiale, on a joui à s’en étourdir. Après la Seconde Guerre mondiale, il y a eu les Trente Glorieuses durant lesquelles on a évacué la mort. Quand nous avons fondé la Société de thanatologie en 1982, des gens nous ont dit: «Vous êtes malades, laissez ça à des croque-morts ou à des pasteurs!».

La mort frappe à la porte d’un Occident qui n’y était plus habitué...

– Et de manière assez brutale. Nous connaissions la mort aux petits soins: il fallait que ça finisse bien. Avec le vieillissement de la population, un personnel innombrable s’est développé autour de la fin de vie. On peut choisir d’avoir recours à Exit, d’être inhumé ou incinéré, de disperser ses cendres dans le Léman, sur le Mont-Blanc, au pied d’un arbre,...

Cette sur-individualisation, voire ce narcissisme mortuaire, a fait naître tout un bricolage rituel. Là, c’est fini! La mort sympa, la mort choisie nous échappe. Il y a quelques semaines, j’ai assisté à la mort d’une de mes sœurs qui avait 89 ans. C’était avant la limitation des rassemblements à cinq personnes, mais déjà il y avait trois quarts de personnes en moins. Alors que la visite mortuaire, en Valais, c’est très important! Il n’y avait pas de chanteurs dans l’église bien qu’elle ait présidé un chœur.

Justement, comment vivre son deuil quand on ne peut plus visiter les mourants à l’hôpital et que les enterrements se déroulent à huis clos?

– Il nous faut inventer de nouveaux rites. Je le disais déjà avant le corona, quand j’assistais à une sorte de compétition entre frères et sœurs – c’était à qui resterait le plus longtemps auprès du père mourant! Certains se culpabilisaient de ne pas pouvoir demeurer jour et nuit au chevet de leurs parents. Si on ne peut pas être là, on peut écrire ce qu’on aurait voulu dire à la personne. On peut se mettre à genoux, allumer une bougie, écouter une chanson significative, se recueillir. Et plus tard, aller sur sa tombe.

La tradition catholique peut nous inspirer avec un tas de rites anniversaires qu’on pourra accomplir avec tous les proches du défunt une fois sortis du confinement. Et pourquoi ne pas organiser une grande cérémonie collective pour toutes les victimes du coronavirus en Suisse romande?

En attendant, cette situation est aussi une «chance» (mettez des guillemets!) de redonner du sens au moindre petit geste rituel. De faire plus simple, plus authentique, car on est privé de la grande mise en scène, des grandes orgues, des «pompes» funèbres.

Vous plaidez aussi pour les directives anticipées...

– Oui. Avec mon épouse, nous venons de les repréciser. Pour aider les gens, j’ai établi une liste de questions très concrètes que j’ai appelée «le tiroir de la mort».

Le tiroir de la mort?

– Ça date du temps de ma jeunesse en Valais. Dans le Val d’Anniviers, la mort n’était pas du tout taboue! Enfant, j’ai vu tous les défunts de mon village. Un jour, je devais avoir vingt ans, ma mère m’a appelé à Genève. Elle m’a dit: «Il faut que tu viennes. Avec ton père, on va t’apprendre ce qu’il faudra que tu fasses le moment venu».

Il y avait chez eux une commode avec un tiroir qui m’avait toujours été interdit. Ma mère l’a ouvert et en a sorti le contenu: il y était indiqué comment mettre la maison en deuil, installer le corps, aller chercher le curé, le menuisier pour le cercueil, les femmes pour la toilette, faire sonner les cloches,... Elle avait même préparé son faire-part et les habits qu’elle voulait dans le cercueil!

C’est un peu spécial!

– Ce n’est pas fini! L’après-midi, mon père m’a emmené à la cave. Il m’a montré le vin et le fromage qu’il faudrait servir après l’enterrement. Dans la génération de mes parents, on préparait son repas mortuaire en se mariant. Il m’a dit comment inviter les gens à la sortie du cimetière: «Venez au repas, il a laissé assez». Je me suis inspiré de ça pour mes questions. Il faut se demander: est-ce que je veux un enterrement laïc ou religieux? Une verrée ou non? Ce sera plus facile pour ceux qui restent. Tout en prenant deux précautions...

Lesquelles?

– Laisser de l’argent pour les funérailles et laisser le dernier mot aux survivants. Ce sont eux qui ont besoin de se recueillir sur une tombe, par exemple, même si on veut que nos cendres soient dispersées. J’ai même inventé un rite de désobéissance aux dernières volontés! On dit qu’elles sont sacrées: c’est faux! Ce n’est pas parce qu’on est mourant qu’on ne dit pas de conneries.

Vous avez travaillé toute votre vie sur la mort. Vous sentez-vous prêt?

– J’aimerais la regarder venir non en partant avec Exit, mais en arrêtant de me nourrir. Mais nul ne sait comment il s’en sortira, qu’il soit croyant ou non. Il est faux de dire qu’on meurt comme on a vécu. Ou alors, le Christ aurait eu une vie indigne!

J’ai arrêté de dire qu’il fallait «apprivoiser la mort». Les plus grands saints, les plus grands héros ne savaient plus rien au dernier moment, devant ce qui reste l’énigme totale. Le mur infranchissable. La grande inconnue. J’ai bagarré avec pas mal de curés: dans l’oraison funèbre, qu’ils n’y aillent pas trop vite avec le coup de la résurrection. Qu’on laisse la douleur! L’énigme! La souffrance! Moi, Crettaz, qui ai passé ma vie à parler de la mort, peut-être serai-je saisi par une angoisse à en hurler. On ne sait rien. Et c’est bien comme ça!

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