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«Ne fuyons pas trop vite la solitude»

Le coronavirus confronte beaucoup d’entre nous à la solitude. Le coronavirus confronte beaucoup d’entre nous à la solitude.

Regarder le plafond est devenu notre principal loisir. L’Echo Magazine a demandé quelques conseils à un frère cistercien de l’abbaye d’Hauterive alors que la moitié du monde vit cloîtré.

En 1983, Henri-Marie Couette a débarqué avec ses valises à l’abbaye d’Hauterive, dans le canton de Fribourg. Le Français a choisi ce lieu pour y vivre jusqu’à sa mort. Devenu prieur de ce monastère cistercien, il a bien voulu répondre à nos questions par téléphone. Et raconter comment les moines vivent leur confinement perpétuel.

Les gens sont actuellement obligés de rester chez eux et tous les voyages sont suspendus. Vous, vous avez librement choisi de vous «confiner» à Hauterive voici bientôt 37 ans. N’en avez-vous jamais mar­re des murs de votre cellule?
Père Henri-Marie: – Je n’arrive pas à me lasser de cet endroit! D’abord parce que c’est un très beau monastère. Et puis ce sont toujours les mê­me murs, les mêmes arbres, mais les saisons les habillent différemment. La lumière fait vivre le cloître: en plein hiver ou en été, ça ne donne pas du tout le même effet! En ce moment, le printemps arrive, précoce. Je redécouvre chaque fois la beauté cette saison: ce n’est jamais pareil.
Quand j’étais dans le monde professionnel, toute la semaine, je me disais: vivement vendredi soir! Je vivais pour le week-end. Je ne me dis plus jamais ça parce qu’ici nous apprenons à habiter chaque moment.

hauteriveQuels conseils pourriez-vous donner aux personnes confinées qui n’ont pas l’habitude de rester chez elles?pere couette
– D’être attentives aux petites choses. A leur beauté. Ça dépend du lieu où on habite, mais on a tous plus ou moins la possibilité d’observer la nature. Hier soir, nous étions seuls en train de chanter le Salve Regina. Puis sont venus la sonnerie des cloches et le silence de la nuit. Tout d’un coup s’est élevé un chant d’oiseau. C’était fou! Le chant gratuit de cet oiseau perché sur un arbre à côté de l’église, c’était un moment d’éternité.
Utilisons nos sens: regardons comment cette fleur évolue chaque jour. Essayons d’être conscients de ce que nous vivons. Même au monastère, il nous arrive de courir! Alors parfois, au bas d’un escalier, je me dis: «Maintenant, tu vas prendre le temps de monter cet escalier». Le fait de ralentir nous aide à réaliser que nous sommes vivants.

Les croyants n’ont plus la possibilité de célébrer ensemble. Comment entretenir le dialogue avec Dieu au quotidien?
– Habituellement, nous sommes des consommateurs de temps. Le rythme nouveau qui nous est imposé nous sort du temps que nous maîtrisons et que nous voulons à tout prix organiser. Ce temps, je réalise que je le reçois d’un Autre. Il est lui aussi une créature de Dieu! Il m’est donné pour une seule chose: aimer. En en prenant conscience, j’entre en relation avec celui qui m’en fait le don. Je ne peux plus vivre les choses de la même manière.
On peut également prendre le temps d’ouvrir sa Bible et de méditer la Parole. Redécouvrons les psaumes! Ils con­tiennent beaucoup de cris d’angoisse: c’est l’expérience que font de nombreuses personnes aujourd’hui dans la solitude en ayant l’impression d’être abandonnées.

La solitude, est-ce une chose qu’il faut apprivoiser comme novice? Ou le moine n’a-t-il pas ce problème puisqu’il vit en communauté?
– C’est vrai que nous vivons en communauté, mais ça n’évitera jamais l’expérience de la solitude. Même quand on marié, chacun reste qui il est. On expérimente une solitude que l’autre ne pourra jamais remplir, car il est un être fini comme moi. C’est douloureux! Le premier conseil que je donnerais aux personnes qui en souffrent actuellement, c’est de ne pas la fuir.
Souvent, l’activisme est une manière de ne pas affronter la solitude. Parce que c’est compliqué de se retrouver face à soi-même avec toute sa finitude. Mais d’abord, c’est un aspect fondamental de la condition humai­ne. Ensuite, en découvrant que je ne peux pas être la réponse à moi-mê­me, je m’ouvre à l’autre avec un grand A. Même si cet Autre me don­ne parfois l’impression de me laisser mariner dans ma solitude!
On raconte dans la vie de saint Benoît qu’avant de créer sa communauté, il était ermite et «vivait avec lui-même sous le regard de Dieu». La solitude pour elle-même n’a aucun sens. Mais si je décide de ne pas la fuir, je peux descendre dans ce lieu secret en moi où Dieu habite. Ce n’est jamais totalement acquis! On l’apprend novice, mais durant toute sa vie de moine on peut être dérouté de se cogner à nouveau à la solitude.

A l’inverse, dans la vie communautaire, on est parfois agacé par les autres, comme les familles confinées actuellement! Comment se supporter?
– Nous avions à Hauterive un père qui n’est plus de ce monde et qui disait avec humour: «Oh, que ce serait bien la communauté sans les frères!». Expérience qu’on fait au monastère comme en famille. Ce sont souvent des choses dérisoires qui nous énervent: le frère pose le pot de confiture sur la table de telle manière plutôt que de telle autre. La première chose à faire, à nouveau, c’est de refuser la fuite. Notre pente naturelle, c’est de nous éloigner de ce qui nous fait mal. Mais si je prends la tangente, je n’avancerai jamais!
Quand le travers d’un proche nous agace, demandons-nous: «Le problème, c’est lui ou c’est ma réaction?». Je vous donne un exemple: sain­te Thérèse de Lisieux faisait oraison matin et soir dans la chapelle. Sa place était proche de celle d’une sœur qui faisait constamment un bruit désagréable, comme des coquillages qu’on frotterait l’un contre l’autre. Dans le silence, ça peut devenir obsédant! Son premier mouvement était de penser: «Comment se fait-il que cette sœur ne réalise pas qu’elle dérange tout le monde?». Puis elle s’est dit que si elle ne voulait pas être perpétuellement agacée, il fallait qu’elle parvienne à aimer ce bruit! Avec la grâce de Dieu, elle y est parvenue.

Comment demander pardon quand on a blessé un proche?
– La Règle de saint Benoît nous dit: «Ne te couche pas sur ta colère». Tu vas mal dormir, et ton frère aussi! Mieux vaut demander pardon sans tarder, surtout dans une vie confinée: il n’y a rien de pire qu’un silence lourd de reproches mutuels. Il faut casser la glace même si on a l’impression qu’on va s’humilier et que ce serait à l’autre de faire le premier pas. D’autant qu’il y a une joie profonde à pardonner et à être pardonné!

Y a-t-il une marche-à-suivre?
– Oui! Saint Benoît dit que si l’on a quelque chose de délicat à demander à l’abbé, on ne le fera pas n’importe quand. Evite de parler si tu es trop en colère ou si l’autre l’est. Et si l’on ne parvient pas à ouvrir le dialogue, la prière est un secours. Il m’est souvent arrivé de demander à Dieu de créer les circonstances favorables quand je me sentais des pieds de plomb pour demander pardon. Et Dieu répond toujours, car il n’attend que ça!

Pour vous, la situation actuelle change-t-elle quelque chose?
– Tous nos apostolats ont été suspendus: l’accueil à l’hôtellerie, les visites guidées, le magasin monastique,… Ça ne me gêne pas, car cela nous recentre sur le cœur de notre présence ici: la prière. Mais il y a une chose très étrange, c’est quand nous nous retrouvons dans l’église et que la nef est totalement vide. Les fidèles ne sont plus là. Ça nous renvoie au grand drame que vit l’humanité. Je le vis comme une sorte de stimulant pour la prière: l’intercession est très importante dans la vie des moines, et là, elle revêt un caractère d’urgence.

Vous penserez à nous pendant la semaine sainte! (L’interview a été réalisée avant Pâques, ndlr)
– Bien sûr! Pour nous aussi, ce sera un choc. Le Jeudi-Saint, pour le lavement des pieds, nous prenons toujours six moi­nes et six personnes de l’extérieur. Le faire uniquement entre nous dans une église déserte, ça va être terrible. Comme quand le pape a donné sa bénédiction urbi et orbi devant une place saint Pierre vide, seul sous la pluie. Nous serons les ambassadeurs de cette humanité en détresse qui ne peut pas être là. Ça sera très fort.

 

Confiné volontaire

La première fois que Frère Henri-Marie a poussé la porte d’un monastère, c’était à 16 ans pour réviser dans un coin tranquille. «Les moines m’avaient semblé heureux. Mais jamais je n’aurais pensé à cette vie pour moi!»
Quelques années plus tard, entré dans la vie professionnelle, l’idée de porter la tonsure le travaille pourtant. Militaire de carrière, il se voit confier une jeune recrue à former. «Le premier soir, je l’ai invité à boire un verre pour faire connaissance. ‘Que vas-tu faire après ton service militaire?’ Il me répond: ‘J’entre au monastère’. ‘Où ça?’ Il avait choisi le monastère en Bretagne où j’avais séjourné! Nous avons passé sept ou huit mois ensemble et la question s’est imposée à moi.»
Une personne de confiance à qui il s’ouvre le déconcerte en affirmant: «Si tu crois que le Bon Dieu va te prendre par la main pour t’amener à destination, tu te fais beaucoup d’illusions!». Cette personne a pourtant mentionné Hauterive en passant. Par un chaud mois de juin 1983, à 26 ans, Henri-Marie décide d’aller voir ce monastère en Suisse. «Ça n’a pas été le coup de foudre, mais j’ai eu la conviction intérieure: ‘C’est ici’. Au bout de trois jours, je me suis entendu dire au supérieur que je voulais entrer à l’automne! 37 ans plus tard, je ne le regrette pas.»
CMC

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