Aide à la presse: Bon pour les petits

De g. à dr. Stéphane Babey, rédacteur en chef de l’hebdomadaire satirique Vigousse, a reçu l’Echo dans ses locaux à Lausanne. Serge Gumy et La Liberté, l’un des derniers grands quotidiens romands indépendants, espèrent que les Suisses accepteront d’augmenter l’aide à la presse. De g. à dr. Stéphane Babey, rédacteur en chef de l’hebdomadaire satirique Vigousse, a reçu l’Echo dans ses locaux à Lausanne. Serge Gumy et La Liberté, l’un des derniers grands quotidiens romands indépendants, espèrent que les Suisses accepteront d’augmenter l’aide à la presse.

Le 13 février, les Suisses devront dire s’ils acceptent l’aide à la presse votée par le Parlement dans le sillage de la crise du coronavirus. Plus proche des titres indépendants que des grands groupes, l’Echo a demandé aux petits médias romands ce qu’ils pensent de la loi.

Un seul journaliste à 100%, six ou sept autres à mi-temps, de nombreux illustrateurs de presse payés au dessin pour un numéro écrit chaque semaine sur deux jours: le satirique romand Vigousse, avec ses 6000 abonnés, fait partie des poids légers de la presse romande.

«Nous sommes une toute petite équipe, confirme Stéphane Babey en nous recevant à Lausanne dans les locaux de la rédaction de l’hebdomadaire fondé par le dessinateur de presse Thierry Barrigue il y a 12 ans. Avec notre modeste chiffre d’affaires, les frais de port représentent une part importante du budget, explique le rédacteur en chef en entrant directement dans le vif du sujet. Le rabais offert par la Confédération sur l’envoi postal de nos exemplaires est essentiel. L’augmenter, comme le prévoit la loi sur laquelle nous voterons dans un mois, est une bonne manière de nous soutenir.»

FERMETURES ET SUPPRESSIONS

Aider à passer le cap de la pandémie qui a entraîné la suppression de postes dans les rédactions romandes; aider les médias à affronter la crise qui mine le secteur depuis longtemps: c’est de cette idée que le Parlement est parti pour voter une série de mesures de soutien sur lesquelles le peuple se prononcera le 13 février (voir encadré).

«Jamais on ne m’a dit: ‘ne critiquez pas l’Etat, sinon fini les subventions fédérales’.»Mais avec ce soutien accru de la Confédération, Vigousse ne risque-t-il pas de se retrouver sous la coupe de l’Etat? De perdre son indépendance? «Avant Vigousse, j’ai travaillé durant 15 ans au Matin. Pendant toutes ces années, il est arrivé que face à un sujet chaud, on nous dise: ‘Non, là on ne peut pas y aller, car l’entreprise ou la personne que vous dénoncez fait partie de nos annonceurs’. En particulier en fin d’année, quand les publicités rapportent un gros paquet d’un coup. En revanche, jamais je ne me suis entendu dire: ‘Aïe, là c’est l’Etat, on ne peut pas y aller car nous recevons des subventions fédérales.’ Jamais.»

Ce qui étonne l’éditorialiste habitué à déranger les puissants, c’est que «les opposants qui craignent de voir les médias inféodés à l’Etat ne voient en même temps aucun problème à ce que les journaux dépendent de grandes fortunes, de multinationales et d’annonceurs privés!». Stéphane Babey pense notamment à l’UDC Roger Köppel, éditeur de la Weltwoche, hebdomadaire financé par les milliards de la famille Blocher et fer de lance des référendaires.

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AIDER LES GRANDS GROUPES?

En parlant des grandes fortunes, est-il juste que TX Group (anciennement Tamedia, propriétaire de 24 Heures, la Tribune de Genève, Bilan, Le Matin Dimanche, etc.) et les autres mammouths de l’information plus ou moins standardisée comme Ringier (L’Illustré, PME, Blick...) reçoivent de l’argent publique? «On peut se poser la question, car les subventions, chez eux, ont vite tendance à tomber dans la poche des actionnaires plutôt que dans celle des rédactions.» Pourtant, précise le Jurassien installé à Lausanne, si le paquet d’aides a été si longuement débattu au Parlement, c’est justement pour éviter que les grands ne mangent tout.

«Au final, c’est un assez bon compromis puisque les petits recevront plus que les gros», dit-il en faisant référence au système d’aide dégressif prévu: plus les tirages des journaux sont élevés, plus les subventions sont basses, ce qui permet aux médias de moins de 40’000 exemplaires comme Vigousse ou l’Echo de recevoir le rabais postal maximum. A l’inverse, par exemple, du Blick qui bénéficierait d’une remise plus modeste.

Changement de canton. Et d’échelle. A Fribourg, La Liberté, éditée comme La Gruyère, Le Messager et La Broye par Saint-Paul Médias SA, est l’un des derniers grands médias indépendants de Suisse romande. Serge Gumy, ancien rédacteur en chef du quotidien fribourgeois et désormais directeur du groupe, signale l’importance du soutien à la distribution matinale: «C’est une grande nouveauté de cette loi. En plus de l’accroissement de la remise sur notre facture postale, le paquet d’aides prévoit de subventionner le portage matinal».

GRAND BALLON D’OXYGÈNE

C’est-à-dire? «La distribution postale est de plus en plus tardive. Pour éviter de perdre des abonnés qui se plaignent de recevoir leur journal vers midi, nous finançons notre propre service de livraison. Mais ce service nous coûte très cher. Et tous les quartiers, tous les villages n’ont malheureusement pas la masse critique suffisante pour justifier l’ouverture d’une nouvelle ligne de portage.» Seuls un tiers des quelque 31’000 exemplaires papier de La Liberté sont livrés par la poste. «Les deux autres tiers le sont par des porteurs qui nous assurent que le journal arrive dans les boîtes aux lettres tôt le matin.» Idem pour 40% des exemplaires du tri hebdomadaire La Gruyère.

Et le numérique? «Les trois quarts de nos abonnés le sont sur papier, qui reste notre principale source de revenus. Mais ils vieillissent et nous ne pouvons pas ignorer l’évolution technologique. La Liberté doit donc investir dans le digital.» D’où l’importance de l’aide au numérique prévue par la loi? «Ce serait un coup de pouce bienvenu qui nous permettrait de développer ce pôle en maintenant les ressources humaines actuelles.» Pas plus? «En raison de la Covid, l’année 2020 a été difficile au niveau de la publicité. Nous avons stabilisé la situation en 2021, notamment grâce aux aides d’urgence du canton et de la Confédération, mais pour l’instant nous ne voyons pas la publicité revenir. Un oui le 13 février ne freinerait peut-être pas cette baisse structurelle, mais il représenterait un grand ballon d’oxygène.»

UN POSTE EN PLUS

L’image plaît à Philippe Bach, rédacteur en chef du Courrier, dont d’autres titres aujourd’hui disparus (La Suisse, L’Hebdo, etc.) ont maintes fois prédit la mort. La résilience, le quotidien de gauche basé à Genève connaît: il vient tout juste de geler un poste de journaliste pour six mois afin de payer des factures. Philippe Bach espère néanmoins que le train d’aides à la presse sera accepté... ne serait-ce que pour que les abonnés, dont une bonne partie vit pourtant en ville, reçoivent le journal à l’heure le matin, et pas à 13 heures!

«Nous ne pouvons pas, comme La Liberté, assurer la livraison par nos propres moyens pour éviter des désabonnements. L’aide à la distribution matinale nous rendrait un grand service. » Et pour ce qui est du volet numérique? «Dans une petite structure comme la nôtre, si vous développez quelque chose, il faut rogner ailleurs. Notre adaptation au numérique s’est faite au prix d’un gros sacrifice: la suppression de l’édition papier du samedi. L’aide directe dans ce domaine serait une aubaine.»

11A EM02Cédric Jotterand, directeur et rédacteur en chef du Journal de Morges, finance déjà un poste à 30% pour le digital. Il voit donc cette aide d’un bon oeil si elle est bien utilisée. «Facebook, Instagram, ça peut servir si vous concluez de nouveaux abonnements», estime le patron de cet hebdomadaire qui n’offre pas d’alternative à ses 7000 abonnés: 89 francs par an pour tout le monde et libre à chacun de lire son journal sur papier ou écran.

ANTIVAX ET COMPLOTISTES

Certains référendaires, explique le journaliste, s’attaquent à «la grande presse» et oublient que ce sont les médias locaux, comme le Journal de Morges, qui risquent d’essuyer les plâtres. «Des élus locaux, qui semblent découvrir l’existence de l’aide aux médias, envisagent de tout remettre en question alors que notre hebdo est parfois le seul à parler d’eux. Ça m’inquiète.»

«Rien ne sert d’insulter ceux qui ne pensent pas comme nous.»De l’hostilité, Stéphane Babey en a aussi ressenti à Vigousse depuis le début de la pandémie. «Certains lecteurs pensaient que l’on partagerait forcément leur avis sur le vaccin. On nous a reproché de ne pas critiquer l’Etat sur tout et tout le temps. Ça a été difficile, mais on a tenu. Il y a eu des insultes et des désabonnements, mais aussi des félicitations pour avoir clairement pointé les raisonnements complotistes. Cette période nous a aussi rappelé qu’il ne sert à rien d’insulter ceux qui ne pensent pas comme nous. Et que la satire, ce n’est pas de l’insulte.»

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13A EM02

Philippe Bach a lui aussi reçu un flot de réactions courroucées: des lecteurs mécontents de la manière dont Le Courrier avait couvert la crise sanitaire. Et quelques dizaines de désabonnements. Le rédacteur en chef a même été pris à partie en pleine rue. «Nous savions notre lectorat critique et méfiant visà-vis de l’Etat, mais nous avons tout de même été surpris de la virulence des réactions. »

Serge Gumy admet qu’au début de la pandémie, les médias ont relayé les messages officiels de santé publique. «Nous journalistes sommes des généralistes, sans forcément un arrière-fond scientifique. Comme les politiques, nous avons appris sur le tas.» Ce contexte tendu n’est pas le plus propice au débat sur l’aide aux médias. «J’espère malgré tout que les Suisses auront remarqué l’importance de la presse durant cette crise non seulement pour vérifier, trier et hiérarchiser les informations, mais également comme espace de discussion. ».

 

Pourquoi cette loi?

La presse écrite souffre depuis des années de la chute des revenus publicitaires. Permettant de financer le travail des rédactions, l’impression et la distribution des journaux selon le modèle économique – 20 Minutes dépend totalement de cette manne tandis que l’Echo Magazine est presque entièrement financé par ses abonnés –, ces rentrées d’argent se sont taries durant les semi-confinements de 2020: la fin des séjours à l’étranger et des sorties au cinéma a entraîné la disparition des annonces dans la presse. Qui ne reviennent qu’à reculons. Conscient du problème avant l’irruption du coronavirus, le monde politique est passé à la vitesse supérieure pour sauver des titres menacés d’extinction. Après avoir octroyé au secteur, au plus fort de la crise sanitaire, une aide d’urgence en subventionnant totalement la distribution pendant un an, le Parlement a voté en juin un train de mesures visant à accroître l’aide publique aux médias durant sept ans, la faisant passer de 50 à 178 millions de francs par an au maximum. C’est sur ce paquet, combattu par référendum (lire page 12), que les Suisses voteront le 13 février. Environ deux tiers des millions de la Confédération iraient à la presse papier payante sous forme d’un rabais postal pour soutenir la distribution matinale et dominicale (plus chère que la distribution classique), celle des quotidiens et des hebdomadaires (dont l’Echo!) et celle de la presse associative et de fondation. La transition numérique est aussi facilitée: l’Echo pourrait en bénéficier pour développer son site et augmenter sa visibilité sur le Web.

CeR

 

«C’est la cigarette du condamné»

12A EM02L’immense majorité des médias sont pour le nouveau train d’aides à la presse. Certains le rejettent pourtant. Dans les trois comités soutenant le référendum déposé contre cette loi l’an dernier: des députés anciens et actuels, très majoritairement de droite (UDC) et alémaniques, dont des journalistes liés à la Weltwoche et la famille Blocher qui remettent en question tous les chiffres de l’Office fédéral de la communication, arguant que des «milliards» seront versés aux «magnats des médias». Ils estiment aussi qu’accepter cette loi reviendrait à inféoder les médias à l’Etat. A Martigny, le Confédéré, un hebdomadaire d’obédience libérale-radicale, est l’un des rares médias romands à partager ce point de vue. Vivant grâce à ses 1500 abonnés et à des chroniqueurs bénévoles, ce journal uniquement disponible sur papier vient de fêter ses 160 ans.

POURQUOI PAS?

Pourquoi ne pas se réjouir d’une aide renforcée à la presse? «Je ne remets pas en question le statu quo: le Confédéré bénéficie de l’aide fédérale, répond Victor Glassey, président du conseil d’administration et corédacteur en chef. Mais cette nouvelle loi ne résout rien. Elle se contente de repousser le problème de sept ans. C’est un susucre, la cigarette du condamné. La publicité siphonnée par les géants d’internet ne reviendra pas et l’aide à la transition numérique, à laquelle l’Etat semble vouloir nous forcer à travers cette loi, n’y changera rien.» Pire, dit-il, en «favorisant les médias digitaux», cette loi «renforce l’illusion de la gratuité de l’information». Si l’Etat voulait agir, l’ancien secrétaire général du PLR valaisan estime qu’il devrait plutôt le faire en obligeant Google et Facebook à payer pour les contenus rédactionnels des journaux qu’ils utilisent frauduleusement.

CeR

 

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