Ils construisent leur propre supermarché

Cette habitante du quartier des Vergers donne chaque mois au moins 2 heures et 15 minutes pour le Super- marché participatif paysan de Meyrin: «C’est la règle». Cette habitante du quartier des Vergers donne chaque mois au moins 2 heures et 15 minutes pour le Super- marché participatif paysan de Meyrin: «C’est la règle».

Avec la pandémie, une partie des Suisses ont délaissé les grandes surfaces. La Mini-Fève, premier supermarché alternatif de Suisse romande, cartonne à Meyrin (GE). Ailleurs, comme à Puidoux (VD), la vente directe à la ferme attire les foules. Non sans provoquer quelques tensions.

«A la Mini-Fève, même les masques sont faits maison», plaisante Françoise en nous accueillant à Meyrin (GE). En cette belle matinée d’avril, sa voix chaleureuse, le petit cœur dessiné au feutre vert sur le tissu blanc qui recouvre son visage et le sourire que l’on devine radieux derrière son masque nous feraient presque oublier le virus qui nous pourrit la vie depuis un mois.
«D’habitude, nous remplissons quelques étals devant l’épicerie, fait remarquer cette dame d’une cinquantaine d’années, mais depuis l’épidémie, nous avons installé plusieurs postes à l’extérieur avec des balances. Avant la crise, nous pesions les fruits et les légumes choisis par les clients. Maintenant, chacun s’en charge: ça limite les contacts et donc la propagation du virus.»
Lucie Buttex, 34 ans, salariée de la Mini-Fève, complète: «Seuls trois membres clients peuvent entrer en même temps dans le magasin. Il faut respecter le marquage au sol avec les deux mètres de distance et se désinfecter les mains avant de passer la porte».

Bientôt un grand supermarché

En gestation depuis 2014, l’épicerie participative paysanne de Meyrin a ouvert ses portes il y a deux ans dans un local de 60 mètres carrés d’une des arcades de l’écoquartier des Vergers. Imaginé comme le laboratoire de ce qui sera bientôt le premier supermarché participatif et paysan de Suisse romande – 500 mètres carrés dans un immeuble construit grâce à la Ville de Meyrin, au canton, à une fondation et à plusieurs coopératives d’habitation –, la Mini-Fève et ses 500 membres deviendra bientôt «La Fève». Un Supermarché participatif paysan (on dit «SPP» dans le jargon) qui rêve d’alimenter les 3000 habitants du quartier.
S’inscrivant dans la ligne du Park Slope Food Coop fondé à Brooklyn en 1973, de la Bees Coop, lancée en 2014 à Bruxelles, ou encore de La Louve à Paris, un des premiers supermarchés français coopératifs, «La Fève – Supermarché participatif paysan» est autogéré par ses clients et un groupe de paysans genevois. La moitié du conseil d’administration (4 membres sur 10) est composé de paysans.
Leur but? Reconnecter le consommateur au producteur, seul moyen, selon eux, de garantir à tout le monde des aliments sains respectueux à la fois de la terre et des hommes qui la travaillent. Une agriculture non pas industrielle et mondialisée, mais paysanne et locale.
En attendant de nouveaux locaux, tout ce petit monde semble à l’étroit dans la Mini-Fève. Comme pour la vente directe à la ferme (voir encadré ci-dessous), la demande en fruits et légumes frais a explosé depuis le début de la crise sanitaire. Désir d’éviter les files d’attente devant Coop, Migros et Liddle, volonté de soutenir les paysans ou besoin de se ravitailler en œufs, devenus moins accessibles depuis le 13 mars: les raisons de cet engouement changent d’une personne à l’autre.
«Nos membres, qui cuisinent plus souvent à la maison en ce temps de semi-confinement, achètent plus de nourriture, c’est logique, analyse Lucie Buttex en réajustant son masque de protection. D’autres découvrent l’épicerie et décident d’adhérer au projet. C’est très positif pour nous et pour tous ceux qui rêvent de reprendre le contrôle de leur assiette», s’enthousiasme cette historienne de formation en froid avec l’agriculture industrielle.

Casse-tête logistique

Mais ce succès inattendu entraîne quelques contraintes: «Avec l’augmentation de la demande, les paysans sont débordés dans les champs, ce qui modifie le rythme des livraisons et nous oblige à revoir notre organisation».
Les horaires ont dû être étendus: «C’est le seul moyen d’accueillir plus de gens tout en respectant la distance de sécurité. Avant, nous pouvions réassortir les étals en laissant le magasin ouvert. Là, c’est impossible: il faut fermer un moment pour ne pas dépasser le nombre de personnes admises en même temps dans le magasin».
Pas facile à gérer, donc. «C’est vrai. Sans compter qu’une bonne partie de nos bénévoles, âgés, sont des personnes à risque et ne peuvent plus venir nous aider. Quand ils passent nous saluer, on voit bien que cette situation les affecte. Ils sont tristes de ne plus pouvoir participer», explique Lucie Buttex avec un pincement au cœur.
Françoise, elle, n’est pas une personne à risque. «Comme le coronavirus m’a mise au chômage, j’ai beaucoup de temps; je viens plus souvent que d’habitude», témoigne cette réflexologue en encaissant la commande de Sylvain, un éducateur habitant le quartier qui est venu avec son fils refaire le plein d’œufs, de légumes et de bananes. «Nous voulons répondre aux besoins de base des habitants, commente Lucie Buttex, ce qui inclut quelques fruits exotiques, mais aussi du dentifrice, du papier de toilette et des milliers d’autres articles.»
Son bébé sur le dos, une éducatrice de la petite enfance impliquée dans le projet depuis longtemps pèse ses carottes: «J’habite là», dit-elle en montrant du doigt un grand bâtiment rouge appartenant à la coopérative d’habitation Codha-Voisinage avant d’emporter ses courses en souriant.

Deux heures par mois

Derrière elle, Marie et Hervé sont venus de Vernier à vélo. «Nous faisons un peu plus d’heures que ce qui est demandé», expliquent l’enseignant et sa femme, qui travaille dans le secteur du paramédical. Eux s’occupent surtout de réceptionner la livraison hebdomadaire des paysans.
Un jeune couple demande à être briefé. «C’est seulement la troisième fois qu’ils viennent, révèle Sam Breugelmans, salarié de la Mini-Fève qui s’occupe des nouveaux membres. Du coup, il faut leur expliquer deux ou trois trucs avec la caisse, et ensuite ça roule.»
Comment devient-on membre? Quelles sont les exigences? «Il faut acheter une part sociale (100 francs au minimum), répond Lucie Buttex. Cela permet de prendre part aux décisions et d’avoir accès à des produits frais de haute qualité souvent moins chers que dans les grandes surfaces. Nous demandons aussi à chacun de donner chaque mois deux heures et 15 minutes: au magasin ou chez soi, pour faire la comptabilité par exemple, selon l’agenda et les compétences de chacun.» Et si on n’est pas membre? «Vous pouvez aussi faire vos achats ici, mais ce n’est pas le but à long terme vu que tout le monde participe à l’effort pour faire avancer le projet.»
Le mot de la fin revient à Reto Cadotsch, qui rejoint le magasin peu avant midi. Figure suisse – et même européenne – de l’agriculture de proximité depuis qu’il a fondé la coopérative maraîchère des Jardins de Cocagne en 1978, ce paysan est l’un des premiers à avoir lancé le système d’abonnement au panier de fruits et légumes. C’est à nouveau lui qui, avec d’autres, est derrière la Fève et le projet alimentaire du quartier des Vergers.
«Quand les urbanistes conçoivent un écoquartier (quartier durable), dit-il, ils sont attentifs à l’isolation des maisons, limitent l’accès des voitures et favorisent la mobilité douce. Le problème, c’est qu’ils prennent rarement en compte la question de l’alimentation, qui est pourtant déterminante pour l’écologie.»
Et ce n’est pas l’Office fédéral de l’environnement qui le contredira. Selon lui, en Suisse, l’alimentation est le secteur de consommation et de production qui a le plus grand impact environnemental... avant le logement et la mobilité!
«A Meyrin, souligne Reto Cadotsch, cette prise de conscience a poussé dès 2014 le mouvement des coopératives d’habitation et celui des paysans militant pour une agriculture de proximité et durable à mettre l’alimentation au centre du projet d’écoquartier des Vergers.» Ce qui n’a pas empêché Migros de s’installer dans le coin...
«Pour l’instant, le genre de structure que nous défendons est marginal. Mais on ne peut pas prétendre sauver le climat en continuant de se fournir à Coop et à Migros; au contraire, c’est lorsque ces grandes enseignes seront marginalisées que les choses s’amélioreront.»

Ni Coop ni Migros

Selon ce paysan, la position dominante des deux géants de la distribution suisse leur permet de pratiquer, en toute opacité, des marges fantaisistes sur les produits agricoles. En particulier dans le bio: «Nos légumes sont en moyenne 30% moins chers que les leurs alors que nos marges sont beaucoup moins importantes et que nos paysans sont rémunérés dignement», assure-t-il.
Le pionnier de l’agriculture de proximité développe: «Au lieu de discuter le prix des denrées avec les paysans pour leur garantir des conditions justes toute l’année, Coop et Migros imposent leur loi. Quand ils ont besoin de vous, ils prennent votre production; quand ça n’est plus le cas, vous n’existez plus. Cela pousse les agriculteurs et les éleveurs à augmenter leurs rendements en utilisant des engrais de synthèse ou du fourrage importé du Brésil».
En remplaçant les travailleurs par des machines dans les fermes, ajoute encore Reto Cadotsch en faisant référence à la mécanisation du monde agricole, «nous augmentons la consommation d’énergie fossile, ce qui est un non-sens écologique». Un nonsens auquel le premier Supermarché participatif paysan de Suisse romande s’oppose. En prêchant par l’exemple qu’une autre voie est possible.

 

Un vigile à la ferme!

«Rappelez-moi dans une demi-heure, j’ai les mains dans la boue.» A la tête du domaine familial du Closy, à Puidoux, entre Lausanne et Vevey, Laetitia Roset-Forney turbine. Depuis la fermeture des restaurants et les restrictions touchant les commerces pour éviter la propagation du Covid-19, une foule de Vaudois refusant de s’agglutiner dans les rayons des supermarchés en ces temps de pandémie s’est littéralement ruée vers sa ferme.
«Les acheteurs ont afflué dans l’heure qui a suivi la déclaration du Conseil fédéral le 13 mars. Et depuis (cet entretien téléphonique a eu lieu le 3 avril, ndlr), ça n’a pas cessé!» C’est plutôt une bonne nouvelle pour cette maraîchère qui pratique la vente directe. «Oui, ça nous permet de nous faire connaître et notre clientèle a presque triplé...» Mais? «Cette hausse de fréquentation brutale s’est accompagnée de nouvelles règles sanitaires difficiles à mettre en place.»
Depuis le début de la pandémie, la police est venue cinq fois au moins vérifier que les mesures d’hygiène sont respectées.
«Une seule personne à la fois est autorisée à entrer dans mon local en libre-service. Les agents m’ont fait mettre des marques au sol et m’ont avertie que s’ils voyaient deux clients en même temps à l’intérieur, ils le fermeraient.»
C’est là que ça se corse: «Comme mon local est ouvert sept jours sur sept, j’ai été obligée d’engager un vigile. Je ne peux pas m’occuper des cultures et de la vente à la ferme et faire la police en même temps. Quand les œufs ont commencé à manquer, certains se sont permis d’aller voir dans mon poulailler s’il en restait! J’ai dû mettre des ficelles jaunes partout... et le soir, je dois me battre pour fermer le local à 19h alors que je commence ma journée à 5h le lendemain».
La maraîchère tempère: «Dans 90% des cas, les gens sont adorables et me laissent des mots gentils. Avec le travail à la maison et le confinement, les familles sont plus nombreuses autour de la table et il leur faut plus de nourriture; comme paysanne, je suis fière de répondre à ce besoin».
Un détail dérange néanmoins Laetitia Roset-Forney: «Dans les premiers jours de la crise, alors que tout le monde était pris de court, il était compréhensible que l’on ferme les marchés. Mais après? Qu’est-ce qui justifie qu’on laisse aux grandes surfaces le droit d’accueillir des clients et qu’on le retire aux marchés? Ceux-ci pourraient être organisés de manière à respecter les normes sanitaires». «Les autorités, qui auraient pu prendre en charge la sécurité, montrent qu’elles ne soutiennent pas les petits paysans, estime de son côté Reto Cadotsch. Fermer les marchés a été une solution de facilité.» A l’heure où nous mettions sous presse (9 avril), la réouverture de certains marchés paysans était en discussion dans plusieurs cantons.
CeR

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