L’art brut en Suisse

Vue de l’exposition Ecrits d’art brut – Langages & pensées sauvages organisée par Lucienne Peiry. Vue de l’exposition Ecrits d’art brut – Langages & pensées sauvages organisée par Lucienne Peiry.

Des deux côtés de la Sarine, plusieurs expositions valorisent les créateurs d’art brut. A Bâle, le Musée Tinguely expose leurs écrits. A Lausanne, le MCBA se focalise sur Aloïse Corbaz. A Martigny, la Fondation Gianadda traite de Bernard Dubuffet, inventeur du terme d’art brut.

On ne le répétera jamais assez: la Suisse a joué un rôle très important dans l’histoire de l’art brut. Le voyage de Jean Dubuffet en Suisse durant l’été 1945 est déterminant à cet égard. Entre Lausanne et Genève, Berne et Bâle, cet artiste originaire du Havre visite des hôpitaux psychiatriques, des prisons et des musées d’ethnographie, se liant avec des médecins qui s’intéressent à des «fous» créant avec trois fois rien.

Fin août, Dubuffet invente le terme art brut. Ce champ de recherche est alors balbutiant, marginal. Il ne va cesser de gagner en respectabilité à mesure que le plasticien français déploiera son énergie, qu’il a grande, à son service. Quand il songe à faire don de sa riche collection, Dubuffet pense naturellement à Lausanne. C’est chose faite avec l’ouverture en 1976 de la Collection de l’art brut, d’abord dirigée par Michel Thévoz avant que Lucienne Peiry n’en prenne les rênes de 2001 à 2011 (c’est aujourd’hui au tour de Sarah Lombardi).

TINGUELY ET L’ART BRUT

Infatigable Lucienne Peiry, qui a la passion et la sagesse de creuser un sillon de merveille, de douleur et de vitalité: le vaste champ de l’art brut. Nous la retrouvons en tant que commissaire au Musée Tinguely à Bâle pour une exposition hautement recommandable. Ecrits d’art brut – Langages & pensées sauvages s’appuie sur son livre (il en est d’ailleurs le catalogue) paru au Seuil il y a un an sur ces «graphomanes extravagants» que peuvent être les créateurs d’art brut (EM08, 2021).

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«Une chance, se réjouit l’historienne de l’art valdo-fribourgeoise. Ce projet a été présenté durant le premier confinement, au printemps 2020, dans des circonstances difficiles. Le directeur Roland Wetzel a d’emblée été enthousiaste! Il a pris le risque de le faire.» Un risque payant puisque le public accourt, demandeur de visites, ce qui témoigne de l’intérêt pour l’art brut. Cela ne peut que réjouir Lucienne Peiry, «touchée de se retrouver au Musée Tinguely ». Pourquoi donc? «Jean Tinguely se passionnait pour l’art brut. Très curieux, il en collectionnait des oeuvres. Il connaissait Giovanni Battista Podestà, un céramiste, peintre et sculpteur lombard sur lequel j’ai réalisé mon mémoire de fin d’études universitaires, ma licence. Tinguely m’a même aidé financièrement à le publier!» Lucienne Peiry ajoute qu’elle vient de faire visiter l’accrochage à Jean-Sébastien Tinguely, un des fils du créateur fribourgeois. Il n’y a pas de hasard...

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Il y a aussi des «confluences», estimet-elle. Des sensibilités qui se rejoignent in fine. De l’aube de l’enfance où Lucienne, gamine, admirait la «machine à Tinguely» à l’Exposition nationale suisse de 1964 au présent où, en historienne de l’art confirmée – son ouvrage L’Art brut chez Flammarion est une référence indispensable –, elle présente les écrits de treize auteurs d’art brut en passant par les années 1980 quand, étudiante, elle échangeait des réflexions sur les créateurs des marges avec le prestigieux artiste suisse.

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CONFLUENCES DE GOÛTS

Tinguely aurait sans doute aimé cette exposition. Grâce à la scénographie de Sarah Nedir, on va à la rencontre des «tableaux écrits» de treize auteurs qui ont vécu en marge de la société. Le Romain Fernando Nannetti qui grava ses hiéroglyphes étrusques sur les murs de son asile carcéral toscan (EM20, 2020). Le Brésilien Arthur Bispo do Rosário avec ses capes cérémonielles et ses textiles magiques, un artiste que Tinguely aimait beaucoup, tout comme Podestà et le Bernois Adolf Wölfli, auquel le Zentrum Paul Klee a rendu récemment hommage.

Il y en a bien d’autres, comme la spiritualiste française Laure Pigeon et la Jurassienne Constance Schwartzlin-Berberat avec les allitérations poétiques de ses «recettes de cuisine». Il y a aussi un homme dont on retient le nom avec d’autant plus d’émotion que Lucienne Peiry vient de lui consacrer un précieux ouvrage, Le jardin de la mémoire d’Armand Schulthess. Un Neuchâtelois qui, à l’âge de 50 ans, en 1951, quitta son confortable emploi au Département fédéral de l’économie publique et incidemment la modernité de la civilisation citadine. Il se retira dans la nature, à Auressio, au-dessus de Locarno, dans le Val Onsernone. Au milieu d’une châtaigneraie tessinoise, il mena une existence ascétique digne d’un ermite. Il y créa une sorte de «jardin encyclopédique », suspendant sur les branches et les troncs des arbres des plaques de métal consignant des bribes du savoir universel, l’astronomie et le cinéma passionnant Armand Schulthess tout autant que le japonais, les peines de coeur ou la cristallographie. Rien que pour ce Monsieur, qui inspira Corinna Bille pour sa nouvelle Le Propriétaire et Max Frisch pour L’Homme apparaît au Quaternaire, le voyage à Bâle s’impose. En la compagnie des ouvrages boussoles de Lucienne Peiry.

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Ecrits d’art brut – Langages & pensées sauvages. Musée Tinguely, Paul Sacher-Anlage 1, Bâle.Ma-di: 11h à 18h. Jusqu’au 23 janvier.

& Lucienne Peiry, Le jardin de la mémoire (Editions Allia, «Petite collection», 80 pages).

 

Quelle définition?

L’art brut désigne les créations d’autodidactes. Son équivalent en anglais? Outsider art, l’art des outsiders. En espagnol? Arte marginal, l’art des marginaux. L’art brut serait-il celui des aliénés et des internés? Attention: la dimension de la maladie psychique chez ces créateurs n’est pas exclusive. Lucienne Peiry préfère employer «trois mots-clefs: silence, secret, solitude» pour définir l’art brut, car c’est dans le cadre difficile de ces trois «s» que leurs créations peuvent être identifiées. Elles témoignent le plus souvent d’une imagination foisonnante dont la forte dimension symbolique ouvre l’intériorité humaine sur le cosmos.

TK 

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