Le fiasco de la lutte antidopage

L’Agence de contrôles internationale, installée à Lausanne, manquerait d’indépendance, selon Jean-Pierre de Mondenard. L’Agence de contrôles internationale, installée à Lausanne, manquerait d’indépendance, selon Jean-Pierre de Mondenard.

La lutte contre le dopage est un fiasco, regrette le médecin français du sport Jean-Pierre de Mondenard. Etudiant la question du dopage sportif sous toutes ses coutures depuis plus de quarante ans, il critique vertement le «peu de sérieux» des instances internationales.

Responsable des contrôles antidopage sur le Tour de France de 1973 à 1975 et auteur depuis de nombreux livres et articles, le docteur Jean- Pierre de Mondenard n’a de cesse de dénoncer les incohérences, l’«amateurisme », la communication mensongère, les conflits d’intérêts et les injustices qui jalonnent l’histoire de la lutte antidopage.

Quand les instances chargées de la mener se gargarisent de chiffres censés démontrer l’efficacité de leur action, il crie à l’imposture. L’Agence mondiale antidopage (AMA) avançait fièrement que 0,97% seulement des prélèvements analysés étaient anormaux (2702 sur un total de 278’047 échantillons testés). Le médecin cite le romancier américain Mark Twain: «Il y a trois sortes de mensonges: les mensonges, les sacrés mensonges et les statistiques».

Pour les dirigeants de l’AMA, le faible pourcentage de cas positifs recensés ces dernières années consacre l’efficacité de la lutte antidopage telle qu’elle est menée à l’heure actuelle; pour Jean-Pierre de Mondenard, il est au contraire le reflet de son inefficacité et de l’incapacité des contrôles à déjouer les stratagèmes d’un monde sportif professionnel où tous les athlètes ou presque sont médicalisés et la plupart soigneusement dopés.

SUBSTANCES INDÉCELABLES

«Prétendre que le sport de haut niveau est plus pur aujourd’hui qu’il y a vingt ans ne recouvre en rien la réalité, dit-il. C’est d’ailleurs en 2019 qu’a éclaté l’affaire Aderlass, à la suite des révélations du fondeur autrichien Johannes Dürr. Elle avait trait aux pratiques de dopage du médecin allemand Mark Schmidt et impliquait essentiellement une trentaine de skieurs de fond et de cyclistes. Des écoutes téléphoniques et des SMS ont prouvé que les sportifs concernés prenaient des hormones de croissance ainsi que de l’EPO et recevaient des transfusions sanguines. Aucun d’eux n’a jamais fait l’objet d’un contrôle positif depuis le début des années 2010. Le scénario fut similaire dans l’affaire Puerto, révélée en 2006 et qui, une fois de plus, ne fut pas mise au jour par les instances antidopage,mais par une enquête policière.»

Le médecin rappelle que treize ans se sont écoulés entre le moment où les athlètes ont commencé à recourir à l’EPO et celui où la lutte antidopage a été en mesure de les épingler. Pour les corticoïdes, l’écart serait de vingtet-un ans. De l’histoire ancienne? «Non, martèle notre interlocuteur. Elle reste d’actualité si ce n’est que les produits indétectables et les techniques ont changé!»

Les athlètes ont «le droit de se doper jusqu’à la limite légale».Selon lui, la répression ne fonctionne pas pour trois raisons principales qu’il cite sur son blog. Tout d’abord, «il existe toujours des substances indécelables (transfusions sanguines autologues, EPO génériques) ou borderline (dopants non listés tels que le tramadol – cependant interdit pour les cyclistes depuis mars 2019 –, la caféine, les anti-inflammatoires non stéroïdiens) ». Ensuite, «la lutte antidopage n’est pas effectuée avec la même pugnacité dans tous les pays»: les contrôles sont inexistants en Jamaïque, en Afrique et en Amérique du Sud et sont truqués par les instances antidopage dans d’autres pays, comme récemment en Russie. Enfin, toujours selon lui, «les fédérations nationales et internationales sanctionnent a minima ou blanchissent à tour de bras».

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Mais ce n’est pas tout. Portant principalement sur les glucocorticoïdes, les autorisations d’usage à des fins thérapeutiques, qui se justifient par le droit aux soins des sportifs, font l’objet d’une profusion de prescriptions abusives dans un but de dopage. Par ailleurs, des seuils ont été définis sous lesquels la consommation de certaines substances demeure légale, faisant dire à Jean-Pierre de Mondenard que les athlètes ont «le droit de se doper jusqu’à la limite légale». Enfin, de nombreuses substances interdites en compétition sont autorisées à l’entraînement, comme la cocaïne et les corticoïdes.

LA FAMILLE ANTIDOPAGE

17A EM01Le médecin français n’hésite pas à parler de clan quand il évoque les liens entre l’AMA, le CIO, le Tribunal arbitral du sport (TAS) et l’Agence de contrôles internationale (ITA) – créée en 2018, elle instruit aujourd’hui les affaires de dopage d’une cinquantaine de fédérations internationales. «Depuis des années, je dénonce l’incapacité des fédérations à lutter contre le dopage dans la mesure où elles sont juges et parties. L’ITA, fille de l’AMA, est censée répondre à cette carence, mais son indépendance est purement théorique», insiste-t-il. Pour étayer sa dénonciation de «connivence » entre les instances internationales antidopage réputées indépendantes, il se réfère à leurs organigrammes respectifs. Qui dirige le CIO? L’Allemand Thomas Bach, qui a exercé au TAS. Et l’ITA? La Française Valérie Fourneyron, qui a été en fonction à l’AMA.

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CIO, AMA, ITA, TAS: à ses yeux, tout se mêle et s’entremêle. De sorte qu’il parle de la «famille antidopage », la caractérisant en ces termes: le CIO est le patriarche dont l’AMA est la fille, le TAS le fils et l’ITA la petite-fille. Il stigmatise également la nomination de personnes incompétentes dans les hautes sphères de ces instances. Et de citer le cas de Roxana Maracineanu, ministre des Sports du gouvernement français entre 2018 et 2020, puis ministre déléguée, qui siège au sein du comité exécutif de l’AMA depuis le 1er janvier. «Les sportifs dopés tremblent déjà, ironise le docteur de Mondenard. L’ex-nageuse n’a aucune légitimité pour contribuer à la connaissance du dopage en dehors d’avoir passé des heures dans un bassin. Que connaît-elle de la pharmacologie et de l’hormonologie des drogues de la performance, de la médecine du sport, de la physiologie de l’effort? Cette nomination illustre parfaitement l’entre-soi des instances et surtout le peu de sérieux de l’AMA.» Et de conclure que «l’objectif des fédérations et des instances antidopage est de donner l’illusion qu’elles luttent pour éradiquer le dopage, mais de coincer peu d’athlètes afin de ne pas mettre en péril le sport de haut niveau».

Philippe Lambert

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