Les nouveaux défis de Lea Sprunger

Lea Sprunger est la première athlète suisse à avoir remporté un titre européen. Lea Sprunger est la première athlète suisse à avoir remporté un titre européen.

A bientôt 32 ans, Lea Sprunger découvre une nouvelle vie. Moins de quatre mois après avoir foulé pour la dernière fois le tartan, la championne d’Europe 2018 du 400 mètres haies aborde avec sérénité 2022 et ses défis: l’inconnu ne l’effraie pas.

C’est à Nyon (VD), non loin de son village natal, Gingins, où elle habite, que Lea Sprunger a donné rendez-vous à l’Echo Magazine. Elle entre dans le café un sac à la main, confiant qu’elle est allée acheter du matériel pour le ski, un sport qu’elle n’a plus pratiqué depuis plus de dix ans. Mais le temps est revenu de chausser des lattes: la pause universitaire – elle étudie l’administration sportive à Lausanne depuis l’automne dernier – lui en donne l’occasion. Lea Sprunger vit à un autre rythme depuis sa dernière course en septembre après avoir consacré vingt années de sa vie à l’athlétisme, battu des records et glané des médailles (voir encadré). Elle s’apprête à intégrer l’organisation d’Athletissima, le meeting d’athlétisme de Lausanne, et à fonder une famille – elle épousera son fiancé, Jonas, en juin. Elle le dit elle-même, elle a devant elle une page blanche à écrire.

2022 est-elle l’année de toutes les nouveautés?

Lea Sprunger: – Tout à fait. J’ai eu un petit aperçu en fin d’année,mais tout est nouveau de A à Z. Quand j’étais athlète, j’avais des plans très précis, je savais à l’avance où je serais durant toute l’année. Maintenant, c’est autre chose.

Vous avez dit dans les médias vous réjouir d’être confrontée à un tel imprévu...

– C’est vrai, et je ne regrette pas d’avoir mis un terme à ma carrière. Bien sûr, j’ai toujours un pied dans le monde de l’athlétisme, ce qui me rassure peut-être un peu, et j’avais pu préparer la suite. J’ai pu décider d’arrêter en 2021, faire mon deuil tout au long des étapes de ma saison et prendre congé des lieux et des personnes qui me sont chers. Maintenant, tout est nouveau. Je vais au-devant de beaucoup d’imprévus et de tournants, mais ce sont de beaux défis qui m’attendent.

Est-ce que cela vous fait peur?

«Ça aurait été plus simple de continuer l’athlétisme.»– Non,même si je sors complètement de ma zone de confort: ça aurait été plus simple de continuer l’athlétisme. Les résultats auraient été un peu moins bons, mais je serais restée dans la course et j’aurais pu vivre de mon sport. En m’asseyant sur un banc d’université, je n’ai pas choisi la facilité: il y a eu des moments de remise en question, mais c’est stimulant. Et mes études ne durent qu’une année, je ne prends pas un grand risque. Pour Athletissima, je connais l’événementiel, le meeting et les responsables, avec qui je m’entendrai très bien. Et je me trouve dans un environnement stable, je sais que je peux compter sur le soutien de mon fiancé. Je ne ressens ni peur ni pression; je suis assez sereine.

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Comme au départ d’une nouvelle course?

– On ne peut pas vraiment comparer. Même si on ne connaît jamais le résultat d’une course à l’avance, ça reste un 400mètres avec des obstacles et la même distance entre les haies. Le scénario se répète. Tandis que là, je suis dans mon starting-block et je ne sais pas combien de temps la course va durer ni à quelle distance se trouvera le premier obstacle. C’est plutôt comme débuter dans un nouveau sport. Dans lequel je peux utiliser beaucoup de choses apprises sur le tartan que j’ai développées au niveau du tempérament, du caractère et des valeurs.

Que pourrez-vous tirer d’autre de votre expérience de sportive de haut niveau pour faire face à vos nouveaux défis?

– Il y a des choses qui peuvent être stressantes parce qu’inconnues. Mais en tant qu’athlète j’ai appris à gérer le temps et la tension et à travailler pour atteindre un objectif. Je constate que je suis moins fatiguée que d’autres étudiants par la quantité de travail et moins stressée quand il y a un délai à respecter. A l’inverse, je dois apprendre à travailler en équipe pour certains travaux à l’Université. Même si on s’entraînait en groupe et si j’avais un staff, je pratiquais un sport individuel. J’étais seule responsable si je ne m’entraînais pas correctement ou si je ne donnais pas le meilleur de moi-même sur la piste. Dépendre d’autres personnes et que d’autres personnes dépendent de moi, c’est nouveau.

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Avez-vous l’impression de découvrir une vie normale?

– Oui. Les horaires de bureau, par exemple. L’université, c’est de 9h à 17h et il n’y a aucune souplesse dans cet horaire. Quand j’en parle à ma famille, à mes amis, je me rends compte que c’est le quotidien de beaucoup de gens (rires).

Votre vie d’athlète devait pourtant être très cadrée, non?

– Le cadre était très strict parce que je devais respecter mes heures de sommeil et de repas, mais mes horaires étaient plus souples. Je m’entraînais de 10 h à midi et de 15 h à 17h mais, en cas d’entretien ou d’obligation avec un sponsor, je pouvais m’entraîner seule ou commencer un peu plus tard. Le petit cadre qui m’est imposé par les cours et le monde du travail m’oblige à être disponible à certaines heures déterminées. C’est un défi, mais je m’y fais.

Votre nouveau quotidien a-t-il tout de même de bons côtés?

– Oui, c’est une vie plus agréable. Le vendredi soir, je suis en week-end et c’est un vrai week-end. Avant, je m’entraînais le samedi et je devais me reposer le dimanche. C’est aussi pour ça que j’ai arrêté le sport: je voulais avoir du temps pour mon fiancé, pour ma famille, pour mes amis. Maintenant, je l’ai. En revanche, il y a des aspects moins excitants. Il n’y a plus ces émotions fortes dues au sport, cette recherche de l’excellence, le fait de puiser dans ses ressources profondes pour réaliser quelque chose. Cela, je ne l’ai pas encore retrouvé et ça me manque un peu.

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Vous retrouvez néanmoins une grande liberté dans votre alimentation.

– A la fin de ma carrière, je me suis dit: ‘Ça va bien, je vais pouvoir manger n’importe quoi’. Je l’ai fait deux semaines et j’en ai eu assez. Je ne me sentais pas bien dans mon corps, qui a aussi souffert de ne pas reprendre le sport – mon organisme a dû comprendre qu’il y avait un changement. Et je mange de toute manière sainement parce que c’est ce que j’aime. Avant, le chocolat était mon petit plaisir, le seul que je m’accordais: c’était mon addiction. Depuis que j’ai mis fin à ma carrière, je peux manger tout le chocolat que je veux, mais je n’en ai plus envie. Ça s’équilibre. C’est vrai aussi qu’avant je ne buvais pas d’alcool, ou très peu. Maintenant, quand on cuisine un bon repas à la maison, je peux l’accompagner d’un verre de rouge et le vendredi soir je peux prendre une bière plutôt qu’un verre d’eau. Ce sont aussi des côtés agréables.

Et le sport?

– J’ai couru pour la première fois trois mois après la fin de ma carrière, et clairement plus lentement. Quand le sport était mon métier, je courais rarement dans de mauvaises conditions. A présent que je suis des cours de 9h à 17h, je ne peux faire de sport qu’à partir de 17h30. Et courir dans la nuit et le froid ne me motive pas. Et je suis une sprinteuse: courir longtemps n’est pas mon truc. Depuis que j’ai arrêté ma carrière, j’ai en fait peu pratiqué de sport. J’ai fait deux sorties à vélo et je suis allée grimper deux fois avec ma soeur. Je me réjouis qu’il fasse beau et chaud pour faire plein de choses!

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Vous avez mentionné plusieurs fois la fin de votre carrière. N’est-ce pas étrange d’utiliser cette expression? On parle aussi de vous, désormais, comme d’une retraitée...

– Retraitée, à 31 ans, ça fait un peu mal. Je ne me considère pas du tout comme une retraitée! Fin de carrière, je ne trouve pas ça étrange: j’aurai d’autres carrières ensuite.

Avez-vous des objectifs pour ces nouvelles carrières ou vous laisserez- vous surprendre?

– J’ai quelques idées de ce que j’aimerais faire, même si je peine à imaginer où je serai dans dix ans parce qu’il y aura beaucoup de nouveautés ces prochaines années. Je me vois bien garder un pied dans le monde de l’athlétisme. Je vais travailler à 30% pour Athletissima, mais mon but est d’obtenir un plus grand pourcentage et plus de responsabilités au sein de l’organisation. C’est un de mes objectifs de carrière, si l’on peut dire ça comme ça. J’ai aussi l’envie de fonder une famille, et ça deviendra une priorité dans ma vie. Il faudra trouver un juste équilibre.

Est-ce impossible de concilier sport de haut niveau et vie de famille?

– C’est faisable, beaucoup de sportives ont une famille. Mais c’est aussi compliqué, beaucoup de mamans n’arrivent pas à revenir. Personnellement, je ne voulais de toute manière pas mélanger les deux: je voulais me consacrer pleinement à ma vie d’athlète, ensuite à ma vie de famille. Mon fiancé était tout à fait d’accord avec ça.

On sent toute l’importance que la famille a pour vous.

«Chaque fois que je rentrais de l’étranger, j’aimais retourner dans la maison familiale.»– On est une grande famille de quatre enfants très liés. J’ai pratiqué l’athlétisme avec ma grande soeur, nos parents nous ont toujours soutenues, mon frère et mes soeurs m’ont toujours suivie. C’est mon ancrage. Quand je rentrais de l’étranger ou d’une compétition, j’aimais retourner dans la maison familiale. C’est là que j’arrivais à me ressourcer. Je l’ai dit un million de fois: mes parents ont été mon premier sponsor et mon plus gros soutien. Ils nous ont aussi véhiculés à gauche et à droite. Avec quatre enfants, ils ont fait le taxi à travers tout le canton d’abord, puis à travers toute la Suisse. Je leur dois beaucoup.

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Des athlètes ont dit, eux, vous devoir beaucoup. Aviez-vous conscience d’être un modèle?

– Je m’en suis un peu rendu compte durant les dernières années. En 2016, toute une génération d’athlètes a pris sa retraite et je suis restée. J’étais capitaine de l’équipe de Suisse, les plus jeunes posaient des questions, s’intéressaient et j’aimais bien partager mon expérience. On m’a dit plusieurs fois que j’étais un bon leader, que je faisais beaucoup de bien. Mais c’est aumoment d’arrêter que j’en ai vraiment pris conscience. J’ai reçu beaucoup de messages d’athlètes, de parents d’athlètes, de spectateurs qui m’ont dit des choses extrêmement touchantes. Là, je me suis rendu compte que j’avais fait du bien dans le monde de l’athlétisme. Sans faire quoi que ce soit de spécial, en étant moi-même.

C’est cool. Il y a quelque chose de très humain chez vous: on vous a vue plusieurs fois en larmes, que les émotions soient positives ou négatives. Cela a-t-il contribué à vous faire apprécier du public?

– Ça a pu jouer un rôle dans le sens où je n’ai jamais porté de masque – hormis sur la piste avec les concurrentes parce que ça fait partie du sport. Mais avec le public et les médias, j’ai toujours dit ce que je pensais, j’ai partagé les émotions que je ressentais. J’ai pleuré de joie, j’ai pleuré de tristesse et les gens se sont identifiés à ça. Ce n’est pas parce que je suis championne d’Europe que je suis différente des autres. Je pense que ça a touché les gens. Mais j’ai simplement été moi-même et honnête.

Et que peut-on vous souhaiter pour 2022?

– D’être aussi heureuse qu’à présent. Oui, juste le bonheur.

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«J’ai beaucoup appris de mes échecs»

12C EM01Interrogée sur son plus beau souvenir, Lea Sprunger n’hésite pas un instant: c’est son titre de championne d’Europe du 400 mètres haies remporté à Berlin en 2018. Elle s’était alors imposée en 54’’33, mais ce n’est pas ce chrono – elle a couru plus vite – qui en fait le meilleur moment de sa carrière. «A part mon frère, toute ma famille était dans les gradins. C’était beau de pouvoir partager ce moment avec les personnes qui me sont chères», confie-t-elle. Ce succès intervenait une année après une grosse déception à Belgrade aux Championnats d’Europe d’athlétisme en salle. Favorite, elle était en tête de la finale du 400 mètres; mais, à 100 mètres de l’arrivée, «il y a eu un bug entre ma tête et mes jambes et j’ai fini cinquième». Elle évoque cette «désillusion» et la «sacrée claque» de 2016 aux Jeux olympiques de Rio où elle est éliminée d’entrée lorsqu’on lui demande de quel événement elle a tiré le plus d’enseignements. «J’ai beaucoup appris de mes échecs», dit-elle, expliquant qu’une mauvaise performance était l’occasion d’identifier ce qu’il fallait modifier. «Chaque difficulté m’a aussi permis d’apprendre énormément de choses sur celle que je suis», ajoute-t-elle. L’athlète, trois fois en lice aux Jeux olympiques (Londres 2012, Rio 2016, Tokyo 2020) et championne d’Europe en salle du 400 mètres en 2019, s’en est aussi servie pour ajouter à son palmarès quelques records de Suisse dont ceux du 400 mètres et du 400 mètres haies.

JeF

 

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