Les oubliés de Noël

Josy, Christiane, Emile et Simone s’apprêtent à passer Noël dans la solitude. Mais cette année, leur amie leur a préparé une surprise étonnante.

«Prends garde, ne te laisse pas abuser par les milieux protégés, le confort de la serre. Il n’est de croissance qu’en pleine terre, pour une foi de plein vent, nue, exposée à toutes les rudesses du siècle.»

Elle termine sa lecture du jour dans la salle d’attente de la gare. Devant elle, la porte coulissante ne cesse d’aller et venir pour laisser passer une famille bruyante, une cycliste qui pousse son vélo, un employé de banque pressé, des touristes inquiets, des ouvriers ou un jeune homme au visage creusé par la fatigue. Elle lève les yeux. Décalée. Elle est ici, dans le courant d’air de la porte coulissante, et là-bas, dans le cocon de la lecture qu’elle a poursuivie avec obstination au milieu d’un va-et-vient incessant. Sentiment étrange: à la fois ici et là-bas, dans le réel et dans une étonnante proximité avec un auteur inconnu, neuf à ses yeux et à ses oreilles – car il y a de la poésie dans les fragments en prose de Sens et beauté de Philippe Mac Leod.

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Elle fixe son marque-page magnétique – elle y tient, ils sont si rares de nos jours! – sur la page où elle s’est arrêtée, referme le livre avec soin, le range dans son sac à dos et se lève pour prendre place dans la procession ininterrompue des passants de ce jour. Les mots de Mac Leod l’habitent, la ravissent, l’accompagnent. Ils dansent en elle, la rendent légère. Elle voudrait les offrir à tous ceux qu’elle croise, le pas pressé, les yeux baissés, le visages tendu. Comme pour leur dire que, oui, il y a dans l’obscur de nos vies des moments d’épiphanie, de naissance. Inattendus. Inouïs. Jaillis d’un mot, d’une phrase, d’un regard, d’un geste. Ils nous disent «cette chose incroyable que d’être là», de se lever, de marcher, de poser sur le monde un regard de tendresse, de tendre les mains pour recueillir l’offrande de l’instant.

C’est vrai: «Il est parfois un sentiment du réel qui nous envahit plus intensément, comme un éveil, une révélation, une naissance presque». Rares moments, trop rares, où tout coïncide en soi et autour de soi. Ils la surprennent toujours, la touchent, la mettent en marche. Au fond d’elle, quelque chose qui la pousse à donner et se donner.

D’autant que Noël approche et que ce monde semble en ignorer le sens. Bien sûr, en ce mois de décembre, il suffit de mettre le nez à la fenêtre ou un pied dans la rue pour savoir que la fin de l’année est à nos portes – la neige est tombée en abondance et des illuminations de toutes formes et couleurs mettent la ville en joie – et avec elle la fête qui fait briller les yeux des enfants et se retrouver les familles: Noël. Il suffit d’entrer dans un grand magasin pour être emporté dans une ambiance particulière, tous les articles ayant revêtu leurs plus beaux atours et la musique nous rappelant les Noëls de notre enfance.

Concerts et repas d’entreprises se multiplient, les retrouvailles sont à l’ordre du jour. Et qu’il fait bon déguster un chocolat chaud ou un thé à la cannelle dans un des nombreux bistrots illuminés du centre-ville! Car Noël c’est une ambiance, un air de fête, des sourires, des mains tendues, des cadeaux pour ceux qu’on aime, pour leur dire combien ils comptent pour nous.

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42A EM51 52Ce matin, comme tous les matins, avant de se rendre au travail, elle va à la messe dans la basilique proche de la gare. Elle aime ce temps suspendu entre le trajet en train et une journée de travail jalonnée de rencontres et de surprises. Un sas bienvenu dans lequel elle puise force et courage pour les heures à venir. Et le temps de l’Avent, cette attente de Noël inscrite dans la liturgie, la ravit avec ses «Viens Seigneur!» de plus en plus nombreux et insistants.

Oui, quelque chose se prépare au travers des textes qu’il lui arrive de proclamer. Une fête, un temps de réjouissance et d’action de grâce. Philippe Mac Leod toujours – ce qu’elle a lu tout à l’heure dans les courants d’air de la gare l’habite et germe comme une graine jetée en terre: «Dieu mêlé à notre vie, l’inaccessible, l’inconcevable glissés dans l’étroitesse de notre chair, voilà ce que le Christ est venu nous révéler, aussi est-ce en lui qu’il nous faut prier, toujours, quel que soit le vocable qui nous vient aux lèvres. Il est la porte. Il est le chemin ». Noël, Dieu venu se glisser «dans l’étroitesse de notre chair». L’image est belle, elle est surtout vraie. Celui qui a fait l’univers est présent dans la chair d’un nouveau-né, il se fait l’un de nous.

«La venue du Christ n’atteint son but qu’en nous éveillant au mystère qu’il a imprimé dans notre chair.»La messe est terminée. Un dernier instant de silence avant de se jeter dans la mêlée. Les escaliers, les pavés, le goudron, et le tram à attraper qui la conduira jusqu’au bureau. Dans sa tête résonnent les phrases de son nouvel ami, à l’unisson des textes bibliques du jour: «La venue du Christ n’atteint son but qu’en nous éveillant au mystère qu’il a imprimé dans notre chair». Qui se déploie dans le face à face de la prière et le vis-à-vis de la solidarité.

JOSY ET CHRISTIANE

Comme cette semaine, qui précède Noël. Semaine spéciale pour la jeune femme: chaque soir, avant de prendre le train pour rentrer chez elle, elle ira voir ses amis – les vrais, les pauvres de coeur, les rabotés de l’existence, qui passeront Noël seuls chez eux, en maison de retraite ou à l’hôpital. Pour chacun, elle a préparé avec soin et un brin de tendresse une carte colorée sur laquelle elle a inscrit une heure, quelques prénoms et en face de chacun le nom d’un personnage de la crèche. Des personnages qu’elle trimballe un à un dans son sac jour après jour.

Ce soir, la carte rouge et le berger avec ses moutons sont pour Josy le solitaire – par la force des choses, il est veuf et sans enfants et sa famille est bien trop loin pour qu’il la rejoigne, avec sa maigre retraite. La jeune femme le sait, il passera Noël dans son appartement du premier étage devant la télévision histoire de partager un peu de la joie et de la bonté du monde en ce jour spécial, et pour ne pas se sentir encore plus seul.

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Elle court le coeur léger: elle ne sera pas seule, Christiane, le soir de Noël.Elle sonne, attend. Quelques secondes et la porte s’ouvre. – Tiens, c’est pour toi! Un berger! Vois comme il est impatient d’arriver à la crèche... – Merci! Entre, je te prépare une soupe. Par ce froid! – Je veux bien, d’autant que ta soupe, j’en raffole! Josy était cuisinier. Dans une vie antérieure. Mais dès qu’il s’agit de régaler, ses mains se mettent sans peine à l’ouvrage. – Et avec le berger, cette carte rouge. Tu vois les noms? Christiane, Emile, Simone. Garde-la précieusement, avec le berger, pour le soir de Noël. – Oh oui! Je n’oublierai pas, sois-en sûre! – Merci pour la soupe! Tu n’as rien perdu de tes talents: quel bonheur! Elle redescend l’escalier en toute hâte le coeur léger: il ne sera pas seul, Josy, le soir de Noël. Le lendemain, c’est vers la maison de retraite qu’elle se dirige d’un pas décidé. Pas question de se mettre en retard, Christiane l’attend déjà. Elle a écarté le rideau de la fenêtre pour guetter son arrivée. Elle sonne, s’identifie, et dès qu’elle lève la tête, elle l’aperçoit au fond du couloir avec son fidèle déambulateur. Ses jambes la portent encore – pour combien de temps? Elle ne le sait pas, et ne se pose pas la question – et son sourire fait plaisir à voir. – Je suis là, et je remercie Dieu chaque matin pour le temps qu’il me donne! «Cette chose incroyable que d’être là.» Les mots de Mac Leod remontent en elle. – Pour toi, c’est la Vierge Marie! Prends bien soin d’elle. Et prie-la souvent: elle t’aidera. – C’est sûr! Quand je récite mon chapelet, je la sens si proche! – Avec elle, cette carte bleue. Regarde les noms que j’y ai inscrits: Josy, Emile, Simone. Tu te rappelleras? – Oui! Son oui résonne dans la salle à manger à présent déserte. En écho au oui de Marie à l’Annonciation. Drôle d’ange, curieuse proposition pour un oui salvateur. – Allez, je file! Il se fait tard et je ne veux pas rater mon train. La gare est proche, mais le train n’attend pas. Elle court le coeur léger: elle ne sera pas seule, Christiane, le soir de Noël.

ÉMILE ET SIMONE

Le lendemain, elle longe les murs blancs de l’hôpital, croisant des familles venues visiter un proche et des infirmières pressées par l’urgence. Là-haut, au quatrième, Emile l’attend, couché sur son lit: il a été opéré et il passera Noël ici le temps de reprendre des forces. Elle frappe discrètement contre la lourde porte en bois. – Entrez! Elle reconnaît la voix chaleureuse d’Emile. – Comment va notre malade? – Du mieux qu’il peut. Mais il trouve le temps long! – Tiens, pour toi c’est Joseph! Elle s’approche du lit et lui tend le personnage en bois à bout de bras: – Regarde comme il est fier et heureux d’accueillir Jésus! Et toi? Seras-tu aussi heureux? – Pour sûr! Tu sais, Noël, pour moi, c’est la plus belle fête de l’année. Je me souviens comme nous étions heureux, petits, de courir dans la neige parmi les flocons! Aujourd’hui, je ne peux même pas faire un pas dehors, avec ma jambe...Mais j’ai un compagnon unique et, crois-moi, j’en prendrai soin! – N’oublie pas de le prier: il sait écouter et confiera tes soucis à Jésus. – Oh que oui! – Il est venu avec cette carte jaune. Tu te souviendras de ces noms? Josy, Christiane, Simone. – Pour sûr! Elle reprend l’ascenseur, le long couloir blanc en sens inverse, quitte l’hôpital le coeur léger: il ne sera pas seul, Emile, le soir de Noël. Reste Simone, là-haut dans sa maison. Le lendemain soir, la jeune femme prend le petit train qui monte tout droit jusqu’au village. Tout au fond de la rue principale se dresse la belle villa illuminée – elle sait y faire, Simone, elle a été décoratrice d’intérieur! Elle sonne. C’est Leïla qui vient ouvrir, c’est elle qui est de garde cette nuit. A nonante ans passés, Simone ne peut plus rester seule. – Bonsoir Simone! – Bonsoir. – Comment ça va? – ... Elle dépose le petit Jésus sur la table. Simone écarquille les yeux et un sourire éclaire son visage. – Pour toi! – Mais... – Il n’attend que toi. Vois ses bras tendus, ses yeux brillants, sa bouche rieuse. Regarde bien! – Qu’il est beau! – Il t’apporte cette carte verte couleur d’espérance, avec quelques noms: Josy, Christiane, Emile. Tu n’oublieras pas... – Non, rassure-toi. J’attends Noël avec une telle impatience... Il est tard. Simone somnole. Elle serre samain dans la sienne, s’éclipse doucement. Dans la nuit étoilée, elle marche le coeur léger: elle ne sera pas seule, Simone, le soir de Noël.

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UNE ESPÉRANCE INOUÏE

Le temps a filé et ce soir c’est Noël sur la Terre. Elle contemple la crèche qu’elle a installée dans son salon: ils sont tous là, les bergers, Joseph, Marie, le petit Jésus. Les mêmes expressions, les mêmes visages que ceux des personnages qu’elle a donnés à ses amis. Elle le sait, en cet instant, chacun serre le sien contre lui, le contemple, lui adresse une prière, le sourire aux lèvres et le coeur en joie. Unis par-delà leur détresse, formant une chaîne de solidarité qui les réchauffe tous. Lentement, comme eux en ce moment, elle répète leurs noms en boucle: Josy, Christiane, Emile, Simone. Avec eux, elle forme une crèche vivante, au coeur battant, une crèche unique d’où germe une espérance inouïe. Qu’ils n’oublieront pas. Entre eux circule la joie de Noël. Entre eux se tisse un lien unique. Désormais, c’est ensemble qu’ils affronteront l’existence et ses aléas, portés par une Présence. Tout à l’heure, à la messe de minuit, le curé, à son tour, égrènera ces noms pour les confier à la communauté et les porter devant l’enfant de la crèche.

Mac Leod revient l’habiter de ses mots de feu: «Dieu n’a pas fait l’homme, il s’est fait homme. Nous n’avons pas bien entendu tout l’incroyable, tout l’inouï, tout le vertige d’une telle révélation – dont la rédemption n’est en réalité que le prolongement. Notre vie en serait bouleversée».

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