La lumière dans la nuit

Le Nouveau-Né (détail, vers 1648) Le Nouveau-Né (détail, vers 1648)

Cet ouvrage sur Georges de La Tour (1593-1652) est sans contredit le plus complet à ce jour. Grâce à l’excellence des reproductions pleine page, il est aussi le plus beau qui ait jamais été publié sur ce peintre lorrain du 17e siècle, un immense caravagesque!

Comment se fait-il que Georges de La Tour, dont les toiles ravissent aujourd’hui le monde, ait été si vite oublié après sa mort à Lunéville, non loin de Nancy, en 1652? Pourquoi son nom, longtemps absent de l’histoire de l’art, ne figurait-il sur le cartel d’aucun musée il y a encore un siècle? Difficile de répondre avec certitude. Peu importe d’ailleurs. Une certitude: la lente r37B EM51 52edécouverte depuis 1915 de ce peintre exceptionnel a pris le tour d’une saga policière avec des enquêtes, des interprétations et des rebondissements s’efforçant de faire la part du vrai et du faux.

Au corpus certainement incomplet des quelque quarante toiles authentifiées de Georges de La Tour s’ajoutent les questions sur leur création et, surtout, sur le sens à donner à leur déconcertante diversité. «Qui dirait, demande Jean-Pierre Cuzin, auteur de ce somptueux ouvrage paru chez Citadelles & Mazenod, que La Rixe des musiciens du J. Paul Getty Museum de Los Angeles et Le Nouveau-Né du musée des beaux-arts de Rennes sont issus du même pinceau?»

UNE VIE PARCELLAIRE

Un intérêt toujours plus affirmé porté aux scènes nocturnes et religieuses.Les informations biographiques sur Georges de La Tour sont en effet fragmentaires. Aucun autoportrait ne nous est parvenu. Qui était donc ce peintre lorrain? La reconstitution de son parcours (il se forma vraisemblablement à Paris et en Italie), de ses préoccupations et de ses objectifs artistiques reste encore à l’état d’ébauche. De tout cela, il faut être conscient. Ce que tente ce volumineux beau livre, avoue Jean-Pierre Cuzin, conservateur général du patrimoine et ancien conservateur au département des peintures du Louvre, est un peu l’impossible. Il s’agit de mettre en relation, en suivant un fil chronologique, le peu que nous savons de Georges de La Tour. Une démarche de connaisseur est ici privilégiée. Elle tente de distinguer les originaux des copies en examinant leur état de conservation. Et elle fait dire aux tableaux tout ce qu’il est possible d’être deviné à leur sujet en faisant ressortir leur originale beauté.

L’art de Georges La Tour est fascinant. Il l’est notamment par l’intérêt toujours plus affirmé porté aux scènes n37A EM51 52octurnes et religieuses. La lumière naturelle donne aux premiers grands portraits de gens communs, vêtus comme les Lorrains modestes du 17e siècle, une présence et un volume statuaire extraordinaires. Cet éclairage fait peu à peu place à des chandelles qui se dédoublent dans un miroir pour laisser dans une obscurité toujours plus dense ce qu’elles n’illuminent pas. La flamme de la chandelle, sur certaines toiles, n’est plus visible. Sa luminosité se concentre sur quelques traits du visage quand elle ne découpe pas un profil dans la nuit.

UNE OEUVRE DIVINE

Comment comprendre ses nombreuses Madeleines pénitentes, hors du temps, le regard intériorisé, tenant un crâne sur leurs genoux? N’a-t-on pas le souffle coupé devant Saint François en extase conservé à Hartford, dans le Connecticut? N’est-on pas sidéré par les chefs-d’oeuvre de Nantes, Le Songe de saint Joseph et Le Reniement de saint Pierre? Comment ne pas être admiratif devant L’Adoration des bergers du Louvre ou le Saint Jérôme pénitent, dit «à l’auréole», exposé à Grenoble?

Personne n’a encore su décrypter la puissance extrême du réalisme spirituel et symbolique de Georges de La Tour. Cette densité du silence, ce temps qui fuit... Epoustouflant! Dans la nuit, le mystère de la révélation divine et de notre existence éphémère est à nu. Alors l’aube de Dieu se fait désir. La Tour, dit Jean-Pierre Cuzin en guide de conclusion provisoire, nous met devant la question de la peinture telle que nous nous la posons depuis Manet. Avec un infime décalage entre la représentation de la réalité et le tissu pictural propre à chaque peintre.

La singularité de Georges de La Tour réside en tout cas dans le contraste saisissant entre ses tableaux diurnes et ses toiles nocturnes. «Le vieux monde se meurt. Le nouveau tarde à apparaître. Et dans ce clair-obscur naissent les monstres», disait Antonio Gramsci dans ses monumentaux Carnets de prison. Dans la grande aventure du clair-obscur du caravagisme européen, la grâce divine oscille entre les ténèbres de l’âme et l’illumination de la révélation.

Jean Borel avec TK

37C EM51 52Jean-Pierre Cuzin, La Tour (Citadelles & Mazenod, collection «Les Phares», 384 pages).

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