Intégration: partager l’essentiel

Fanny Murith, sa fille Amélie et Hamid Adeli forment un trio aussi joyeux que complice Fanny Murith, sa fille Amélie et Hamid Adeli forment un trio aussi joyeux que complice

Parce qu’il est difficile pour des migrants vivant dans un foyer d’expérimenter la culture locale, dans le canton de Fribourg, des parrains et marraines leur montrent ce que les Suisses font de leur temps libre, cuisinent ou offrent à leurs amis. Rencontre à Bulle.

Ils se donnent une longue accolade dans le vestibule – tout naturellement, comme on le fait entre proches. Puis s’installent autour de la table. Fanny Murith se sert un café; Hamid Adeli s’assied à sa droite, entre elle et sa fille Amélie, un verre d’eau devant lui. On perçoit chez le jeune Afghan une certaine réserve, sans doute due à notre présence, qui se dissipera au fil de la discussion.On imagine qu’il a pu être pareillement intimidé lors de sa première rencontre avec les deux Fribourgeoises sous l’égide de ParMi, une association qui organise des parrainages de jeunes migrants (voir encadré).

S’ENGAGER ET S’INTÉGRER

«On s’est vus quelques fois pendant un mois ou deux avant de signer notre engagement de parrainage début 2020», raconte Fanny. Il s’agissait alors de se rencontrer régulièrement pendant un an. «On a créé des liens et on a continué à se voir après cette période.»

La quadragénaire s’est interrogée sur l’origine de son envie d’agir et l’a retrouvée dans son enfance: «Ma maman avait aidé des boat people arrivés dans la région. Ma voisine et meilleure amie était une de ces migrantes. Je partageais beaucoup de choses avec elle, culturellement aussi», se souvient- elle. Professionnellement active dans le domaine social, elle accompagne aujourd’hui des jeunes en recherche de formation professionnelle, parfois des migrants.

Mais elle voulait en faire plus. Elle a bien songé, il y a quelques années, à accueillir des migrants chez elle, mais cela n’a pu se faire. Puis elle a emménagé avec sa fille dans l’appartement bullois dans lequel elle nous reçoit et découvert ParMi dans un article de La Gruyère, le journal de la région. «C’était une occasion de vivre mes valeurs et d’aider concrètement quelqu’un. Et je me suis rendu compte que c’était important pour moi de transmettre ces valeurs de partage et d’accueil à ma fille.» C’est un ami qui a parlé de ces parrainages à Hamid. Il y a vu l’occasion de comprendre la culture suisse, de connaître les règles du vivre-ensemble et de s’intégrer davantage. «J’avais aussi besoin de quelqu’un qui m’aide à améliorer mon français», dit-il. «Je ne sais pas si j’ai pu t’aider pour cela», rit samarraine. «Je suis à disposition pour des questions de compréhension. Je l’ai par exemple aidé pour son inscription au chômage», nous explique-t-elle. «Je ne savais vraiment pas ce qu’il fallait faire», acquiesce son filleul.

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SOUTIEN UTILE

Le jeune homme, qui fêtera bientôt ses 27 ans, a dû interrompre la formation qu’il avait entreprise en Suisse et s’est retrouvé sans emploi. Avant de se faire engager sur des chantiers où il «monte et démonte des portes et des fenêtres», décrit-il; un travail qui lui permet d’espérer un permis B. «Il a trouvé sa place tout seul, il a un bon réseau», souligne Fanny qui l’avait en revanche aidé à écrire son CV et sa lettre de motivation. Hamid lui a aussi demandé quelques explications avant de signer son contrat et... en découvrant sa première fiche de paie: les déductions qui réduisent le salaire peuvent en effet sembler bien étranges au néophyte, qu’il soit suisse ou migrant.

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AMITIÉ ORDINAIRE

«On n’a rien fait d’exceptionnel: on a passé du temps ensemble.»Leurs rencontres ne se limitent toutefois pas à l’accomplissement de tâches administratives. Même si l’arrivée du coronavirus a grandement perturbé le début de ce parrainage, «on n’a jamais coupé les liens», assure Fanny avant d’évoquer des promenades, la visite de la Maison Cailler et du Musée Chaplin, quelques séances de cinéma, des concerts, des grillades. «On n’a rien fait d’exceptionnel: on a passé du temps ensemble, des moments de convivialité», résume- t-elle. Comme des parties de Rummikub et de Yahtzee. «Hamid est aussi venu manger chez nous et a participé à des fêtes comme l’anniversaire d’Amélie.»

«Il nous a aussi invitées chez lui», signale justement la fille de Fanny, 12 ans. «On a mangé comme dans son pays, du poulet avec du yogourt à la menthe», précise-t-elle. Et sa maman d’enchaîner: «Quand Hamid vient ici, il mange peu. Après une raclette, il affirmait avoir assez. Mais quand on va chez lui, il remplit l’assiette!». Et Amélie de confirmer en mimant avec ses mains une pyramide de nourriture.

En moins de deux ans, le trio a eu le temps de se créer de bons souvenirs. «Chez Hamid, on mange assis sur les tapis. Il y en a plein», rapporte Amélie. «Alors qu’il a un superbe parquet», sourit Fanny. «Je suis très à l’aise sur les tapis», relève simplement Hamid. Le jeune homme vit dans un appartement mis à sa disposition à moindres frais par l’association Osons l’accueil. Sa marraine l’a aidé à le meubler; elle lui a trouvé un lit dans un magasin d’occasion et récupéré la télévision d’une amie qui en changeait, ce qui lui permet de regarder des films français – «C’est efficace pour la langue». «Je suis très content, maintenant», affirme-t-il. Cet appartement avec vue sur le Moléson est son premier appartement. Avant, il partageait une chambre d’un foyer avec trois autres migrants: «C’était difficile de dormir ».

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LOIN DE SA FAMILLE

Son histoire, Hamid ne l’a pas racontée tout de suite à Fanny. Qui n’a pas non plus abordé ce sujet dès les premières rencontres. «Le but n’était pas de le questionner sur son parcours migratoire. J’ai attendu qu’il en parle. On a pris le temps, ça s’est fait petit à petit, se souvient la marraine. Le but est d’être avec la personne dans ce qu’elle est aujourd’hui sans forcément revenir en arrière.» Hamid est tout de même prêt à partager avec nous un peu de son histoire. Sa famille a quitté l’Afghanistan, un pays toujours en guerre, pour l’Iran où les problèmes de permis de séjour étaient nombreux. «Pour que la police ne nous trouve pas, je travaillais comme couturier parce que beaucoup d’ateliers étaient dans des caves», raconte-t-il. «C’était une vie difficile, alors je suis parti.»

DE L’EXIL À LA FONDUE

Seul, laissant derrière lui sa maman, décédée depuis, et ses quatre frères. Commence alors une longue route qui le mène d’abord en Turquie, puis en Grèce – «on a loué un bateau, 1000 dollars par personne» –, en Macédoine, en Serbie, «en passant la frontière à pied», en Croatie, en Slovénie et en Autriche. «Comme je ne savais pas qu’il y avait une frontière avec la Suisse, je suis passé par l’Allemagne, confie-t-il de sa voix douce et discrète. Sinon je serais venu directement en Suisse.» Où il passe par plusieurs centres et foyers avant de s’installer dans son appartement en Gruyère.

Il évoque le passeport suisse lorsque nous l’interrogeons sur ses envies. «Mais je crois que ça prend un bout de temps», note-t-il, réaliste, en dégustant son premier éclair au chocolat apparu il y a peu sur la table. Amélie, enthousiaste, prévoit aussi de lui faire découvrir la fondue. «Pas trop, un petit peu», tempère le jeune homme. Le plaisir d’être ensemble est évident. «On a développé une belle relation d’amitié, se félicite Fanny. On ne se voit pas tous les jours, mais je sais qu’il est là au besoin et il sait que je suis là pour lui.» Oui,Hamid sait qu’il peut compter sur elles: «Quand ma famille me manque, j’appelle Fanny et Amélie. C’est comme une famille».

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Saluer quelqu’un dans la rue

12A EM50En 2015, en pleine crise migratoire, un centre pour jeunes migrants non accompagnés ouvre dans le quartier d’Alt, en ville de Fribourg. Ces jeunes partagent la place de jeux avec les jeunes du coin; des parents prennent l’initiative de les inviter à partager un repas chez eux et avec eux. «Les familles ont ensuite voulu partager leur expérience et l’ouvrir à d’autres qui ne savaient pas comment s’y prendre»: ainsi Zélie Schneider explique-t-elle la naissance, en 2017, de l’association ParMi dont elle coordonne les activités depuis près d’un an. Indépendante mais soutenue par le canton, celle-ci fait le lien avec les structures d’accueil et les autorités et accompagne les parrains et marraines – aussi bien des personnes seules que des couples, des amis, des familles ou des retraités. «Ce sont des personnes qui ont une vie stable tant pour pouvoir apporter de la stabilité que pour ne pas être surchargées. Il y a des récits difficiles, des demandes de permis rejetées», indique la Fribourgeoise. Les filleuls sont en grande majorité des jeunes hommes – peu de jeunes femmes quittent seules leur pays – de 16 à 23 ans, souvent érythréens ou afghans. «Ils apprécient de pouvoir parler français, de voir comment on vit en Suisse», note la coordinatrice. Et, surtout, «c’est important pour ces jeunes de se sentir chez eux ne serait-ce qu’en pouvant saluer quelqu’un dans la rue». Parfois, certains parrainages formés après analyse des envies et des centres d’intérêt ne fonctionnent pas – question de caractère – et prennent fin prématurément. Il arrive aussi que le lien se délite après le terme officiel du parrainage au bout d’un an. «Mais personne ne m’a jamais annoncé, au moment du bilan, que les rencontres allaient cesser», remarque Zélie Schneider. Si ParMi a accompagné près de 150 jeunes en quatre ans, elle souligne que d’autres associations ont développé des projets du même genre comme Be-Hôme à Neuchâtel, l’AMIC à Genève, juramigrants, 1 set de + à table en Valais ou PAIRES dans le canton de Vaud, une liste non exhaustive.

JeF

 

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