La modernité de Pissaro

Cueillette de pommes (1887-1888). Cueillette de pommes (1887-1888).

Camille Pissarro (1830-1903) est un peintre connu, lié à la fois à l’impressionnisme et au néo-impressionnisme français. Le Kunstmuseum de Bâle l’estime dans le cadre d’une grande rétrospective axée sur son rôle de catalyseur de la modernité

En finira-t-on jamais avec la modernité? Baudelaire, à qui nous devons la définition du concept, l’a identifiée de la sorte dans son essai Le Peintre de la vie moderne en 1863: «La modernité, c’est le fugitif, le transitoire, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable». Voilà qui est clair (ou presque). Le problème, depuis le poète des Fleurs du mal, c’est que l’idée de modernité s’est revêtue d’acceptions très diverses, imprécises et changeantes au gré des modes. Que signifie- t-elle au juste en 2021? Moderne, dans le langage d’aujourd’hui, exprime en général un avis poli qui reconnaît le caractère actuel d’une oeuvre. Point. Ou plutôt trois points de suspension. Mais encore?

DES ANTILLES DANOISES À PARIS

Voilà notre première interrogation sur Camille Pissarro. L’atelier de la modernité. Il y en a d’autres. Avec parfois une certaine dose de scepticisme qui oscille entre l’émerveillement et la moue face aux cimaises du Kunstmuseum de Bâle, pour une fois étonnamment chargées. Interprétons cette abondance d’oeuvres de qualité variable, voire inégale (on a cessé de compter après 150), comme une volonté de bien faire. Egalement comme un rappel insistant du rôle de Pissarro dans l’histoire de l’institution alémanique: Un coin de l’Hermitage, Pontoise est le premier tableau impressionniste à être entré au Kunstmuseum, constituant de facto le socle de sa collection moderne française.

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Ce natif de l’île antillaise de Saint-Thomas, alors danoise, a été un acteur important des avant-gardes contre les convictions académiques du 19e siècle. Il a été impressionniste et l’est resté après une parenthèse néoimpressionniste loin d’être passée inaperçue. Traiter de sa modernité – en regard du siècle où il créa –, comme nous y invitent les commissaires Christophe Duvivier, spécialiste de Pissarro, et Josef Helfenstein, directeur du Kunstmuseum bâlois, est donc pertinent.

Son aspect moderne n’est toutefois pas ce qui ressort le mieux de l’exposition. Pissarro y semble même une valeur on ne peut plus établie tant l’impressionnisme est devenu depuis longtemps un «classicisme moderne ».Manquent des références visuelles et des comparaisons esthétiques pour saisir ce que son art eut de significatif dans cette histoire faite d’oppositions et de reconfigurations. Le parcours du peintre est cependant bien retracé par la présentation chronologique, le meilleur résidant dans le noeud de ses relations artistiques: avec Pissarro, on côtoie en effet le hall of hame de la peinture française de la seconde moitié du 19e siècle.

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ÉCOLE DE BARBIZON

Autodidacte, l’artiste quitte les Antilles, et le négoce, qui ne lui convient pas (sa famille est riche), pour l’Europe après un séjour initiatique au Vénézuéla avec le peintre danois Fritz Melbye. En 1855, l’année de la seconde Exposition universelle, il s’installe à Paris. Il fréquente l’école de Barbizon; difficile de trouver meilleurs maîtres paysagistes que Camille Corot et Charles-François Daubigny.

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Pissarro apprend à peindre en plein air, se rend avec son chevalet dans la forêt de Fontainebleau en Seine-et-Marne. La nature est son grand sujet. Elle le demeurera de manière quasi exclusive avec douceur, couleurs et force figures paysannes dépeintes dans leurs travaux ordinaires. Bien que juif mais pas croyant – ses opinions anarchistes l’éloignent définitivement de la synagogue –, l’artiste n’est pas du tout intéressé par la peinture religieuse et les thèmes mythologiques.

Pissarro préfère fréquenter l’académie suisse, un atelier d’inspiration libre où il se lie d’amitié avec Claude Monet, Armand Guillaumin et surtout Paul Cézanne; il forme avec ce dernier une amitié aussi légendaire que celle du Provençal avec Emile Zola. De cette période formatrice, pré-impressionniste, il ne reste hélas pas grand-chose (une quarantaine de réalisations su rmille cinq cents), les soldats allemands ayant saccagé ses tableaux lors de l’occupation de sa maison près de Louveciennes pendant la guerre franco-prussienne de 1870.

AMITIÉS ARTISTIQUES

27B EM49Pissarro n’a pas hésité à tracer sa route hors du cadre très aisé de sa famille.Réfugié à Londres comme Monet, Daubigny, James Tissot, le sculpteur Jules Dalou ou le marchand d’art Paul Durand-Ruel, autre personnage cardinal de l’impressionnisme, Pissarro foule à nouveau le sol français l’an d’après, passant complètement à côté de la Commune, un comble pour un anarchiste. Mais son incubation impressionniste se concrétise bientôt, entre 1874 et 1886, avec les huit expositions phares du mouvement: il est le seul peintre à participer à toutes!

Durant cette période faste, il se lie avec Gauguin. Il rencontre van Gogh. Avec Mary Cassatt et Edgar Degas, il se passionne pour la gravure. «Père de substitution » avec sa barbe blanche broussailleuse, il est leur aîné en âge, pas forcément en talent. En tout cas, son travail plaît. Sa passion touche. Tout comme son implication et son obstination, admirées. Longtemps Pissarro a tiré le diable par la queue. Il n’a jamais rencontré le succès de Monet; plutôt celui d’Alfred Sisley, bien plus modeste, donc.

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28A EM49Surtout, Pissarro n’a pas hésité à tracer sa route hors du cadre très aisé de sa famille. Cela explique sa proximité avec Cézanne, lui aussi issu d’un milieu grand bourgeois. Son esprit d’indépendance et d’opposition le rapproche naturellement des néo-impressionnistes, des libertaires convaincus eux aussi. Ce flirt poussé, qui dure de 1885 à 1891, est basé notamment sur l’adoption de la technique divisionniste. Elle implique des procédés fort différents de ceux de l’impressionnisme: on n’étale plus les couleurs par de brèves et rapides touches épaisses; on procède avec des pointillés et de petites virgules à l’effet optique saisissant. L’exposition de Bâle éclaire lucidement cette facette scintillante de l’oeuvre de Pissaro.

PEINDRE À ERAGNY

Si Pissarro apporte beaucoup au néo-impressionnisme de Georges Seurat, Paul Signac et Maximilien Luce, il en retire tout autant. Son départ compte dans l’essoufflement de ce mouvement, au demeurant affaibli par le décès précoce de Seurat. Mais son approche ne pouvait coïncider totalement avec les souhaits de ces jeunes gens remuants. Signac, en théoricien lucide des néo-impressionnistes, le discernera, déclarant que «lui cherche l’unité dans la variété, nous la variété dans l’unité».

I28B EM49l est ainsi d’infimes nuances qui préparent de véritables ruptures. Pissarro avait beau être très ouvert d’esprit, sa nature profonde était impressionniste. A ce titre, ses tableaux peints à Eragny-sur-Epte représentent son summum artistique. Si Monet est associé à son jardin de Giverny, Pissarro a eu sa campagne d’Eragny, à mi-chemin entre Paris et Rouen. Ce lieu béni, qui influença ses enfants devenus peintres à leur tour, a la réputation d’être le berceau de sa meilleure période. Bâle le confirme. Pissarro y était en effet à la maison.

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