ACAT: 40 ans contre la torture

Au Népal, les travailleurs non qualifiés ont cru au mirage du Qatar; aujourd’hui, les familles dont un proche est mort sur un chantier du Mondial cherchent en vain à obtenir réparation. Au Népal, les travailleurs non qualifiés ont cru au mirage du Qatar; aujourd’hui, les familles dont un proche est mort sur un chantier du Mondial cherchent en vain à obtenir réparation.

A Berne, l’Echo a visité la section suisse de l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT), née il y a 40 ans. A l’occasion de la journée des droits humains du 10 décembre, ses responsables dénoncent le chantier mortifère du Mondial de football au Qatar qui débute dans moins d’un an.

Sérieuses, déterminées, passionnées. Les trois responsables de la section suisse de l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT), qui souffle cette année ses quarante bougies (lire encadré), ont des demandes précises à faire. Et pas à n’importe qui. La présidente de l’ACAT-Suisse Christine Morerod, la secrétaire générale Bettina Ryser et la responsable de communication Katleen De Beukeleer prient en effet l’émir du Qatar d’«enquêter sur les décès ayant eu lieu dans le cadre des préparatifs de la Coupe du monde de football» qui se déroulera dans son pays du 21 novembre au 18 décembre 2022. Elles demandent à son altesse, le cheikh Tamim ben Hamad Al Thani d’«établir les responsabilités» et d’«accorder une indemnisation et une réparation équitables et adéquates aux familles des victimes».

GRACIÉS DE JUSTESSE

«Rien que ça!», lanceront les cyniques et les blasés d’un air moqueur. Sauf que cette démarche, maintes fois éprouvée, s’inscrit dans une longue histoire de lutte. La force de frappe et le travail de sape des associations de défense des droits humains ont fait leurs preuves en Afrique, en Amérique latine et en Asie, permettant notamment la libération de prisonniers politiques ou la réduction de peines injustifiées.

«En Suisse, nous sommes attentifs à la situation dans les prisons et dans les centres de requérants d’asile où les personnes sont vulnérables, précise Bettina Ryser en nous accueillant à Berne. En 2020, avec nos confrères luxembourgeois et un large réseau international d’ONG, nous avons contribué à éviter la peine de mort à deux frères de 19 et 21 ans en Biélorussie.» Le dernier Etat d’Europe, soulignent ses collègues, à appliquer encore officiellement la peine capitale. D’une balle dans la nuque, selon Amnesty international.

Et au Qatar? «La peine capitale n’y avait plus été appliquée depuis vingt ans. Mais en avril 2020, un ouvrier népalais a été exécuté par balles, répond Katleen De Beukeleer. Quant à la torture, qui couvre les traitements cruels, inhumains ou dégradants, elle y est bien présente.» Le dossier de campagne de l’ACAT Suisse sur la coupe du Monde au Qatar rappelle quelques faits édifiants. Grand comme deux fois le Valais, l’émirat, régi par la charia, compte 2,9 millions d’habitants dont 90% d’étrangers. La main-d’oeuvre, constituée presque intégralement de ces étrangers (Népalais, Indiens, Pakistanais, Bangladais, Kényans, Sri Lankais, etc.), est soumise à la kafala.

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CHRÉTIENS PERSÉCUTÉS

«Il est interdit de parler du christianisme devant des fidèles de l’islam.»Ce régime de tutelle oblige les travailleurs à obtenir le consentement de leur patron pour changer d’emploi ou sortir du pays. Un système qui pourrait expliquer en bonne partie les 6500 décès de travailleurs immigrés recensés par le quotidien britannique The Guardian au Qatar depuis l’attribution de la Coupe du monde en 2010.

«A l’origine d’innombrables violations des droits humains, la kafala a été suspendue récemment en raison des pressions internationales, rappelle Christine Morerod, mais rien ne garantit qu’elle ne fera pas son retour une fois le Mondial terminé.» Autre fait qui intéressera les lecteurs de l’Echo: l’index mondial de la persécution des chrétiens place le Qatar au 29e rang sur 50, la Corée du Nord étant en tête. «Il est interdit de parler du christianisme devant des fidèles de l’islam et les convertis, autochtones ou étrangers, sont discriminés et harcelés par la police», lit-on dans le dossier. L’homosexualité? Elle est illégale.

Dans sa pétition – qui sera lancée à l’occasion de la Journée internationale des droits humains le 10 décembre et qui récoltera des signatures jusqu’au 28 février avant d’être envoyée à l’émir –, la branche suisse de l’ACAT demande aux autorités qataries d’instaurer sur les chantiers une période de repos «proportionnelle aux conditions climatiques» (les températures peuvent atteindre 50°) et de «créer un système efficace d’enregistrement des décès et de leurs causes».

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BOYCOTTER LE MONDIAL?

Des requêtes qui en disent long sur le calvaire enduré par les centaines de milliers d’employés de l’émirat gazier. Pas seulement dans la construction, mais également dans le secteur domestique où les abus et la maltraitance sont monnaie courante. A tel point que Christine Morerod, pourtant fan de football et de l’équipe suisse, qui s’est brillamment qualifiée à Lucerne le 15 novembre pour le Mondial, n’arrive pas à se réjouir de l’évènement.

D’où la question suivante: le boycott. «A notre sens, répond le trio, il n’y a aucune raison de ne pas soutenir les appels au boycott.» Une position inverse de celle du syndicat UNIA qui, avec l’Internationale des travailleurs du bâtiment et du bois (IBB), assure avoir amélioré le sort des ouvriers en collaborant sur place avec les autorités du Qatar. «Il est délicat de critiquer le pouvoir en coopérant avec lui. De belles promesses et un semblant de réforme à l’approche du tournoi ne suffisent pas», estime Katleen De Beukeleer qui suit depuis longtemps les débats autour de la question en Allemagne.

«Un sondage commandé par Der Spiegel en mars 2021 a montré que plus des deux tiers des gens étaient favorables au boycott par la Fédération allemande de football; l’alliance allemande #BoycottQatar 2022, qui regroupe de nombreux fan clubs, appelle avec d’autres à une série d’actions permettant à chacun d’envoyer un signal aux grandes fédérations sportives et à l’émirat.»

Quoi qu’il arrive, les membres de l’association peuvent compter sur une arme dont peu d’autres ONG disposent. «C’est la spécificité de l’ACAT depuis sa fondation en France (voir encadré), explique Bettina Ryser: tout au long de l’année, en groupe ou chez nous, nous demandons au Seigneur d’aider les victimes.» «Tous les 26 juin, lors de la Nuit des veilleurs, nous prions pour les personnes persécutées dans le monde, conclut Christine Morerod. Cela nous donne de la force, nous encourage à continuer et permet d’alléger un peu les choses.»

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40 ans contre la torture

12A EM49Sensibiliser les Eglises au scandale de la torture et les motiver à s’y opposer: c’est dans ce but qu’est née en France, en 1974, l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT). A son origine? Deux femmes, Hélène Engel et Edith du Tertre, atterrées par le témoignage de Tulio Vinay, pasteur italien de retour du sud du Vietnam, où la torture fait des ravages chez les prisonniers politiques. «Je ne puis me dire chrétienne et continuer à vivre comme si je ne savais rien», affirme alors Hélène Engel, 73 ans.

Les deux femmes envisagent leur action sous l’angle oecuménique et font appel à des personnalités des Eglises catholique romaine, protestante et orthodoxe. De France, le réseau s’étend à une trentaine d’autres pays sur quatre continents. Fondée en 1981 par 75 personnes, la section suisse adopte cinq ans plus tard une résolution contre le renvoi des requérants d’asile risquant la torture dans leur pays; elle appelle la Suisse à observer strictement le droit international sur l’interdiction du refoulement. Un pas important est fait quand l’ACAT-Suisse décide de lutter également contre la peine de mort, en 1988. La section intervient d’ailleurs en 1992 auprès du Vatican contre le Catéchisme de l’église catholique, qui légitime la peine capitale «dans des cas particulièrement graves» (le pape François supprimera cette exception en 2018).

Attentive au sort des prisonniers à l’étranger mais également en Suisse, marquée par la guerre en ex-Yougoslavie, la branche suisse a fourni une aide financière à des centres offrant une thérapie post-traumatique à des victimes de tortures et de viols. Elle continue de le faire en Turquie avec un partenaire dans la ville à majorité kurde de Diyarbakir.

L’ACAT-Suisse relaie aussi des appels urgents auprès de ses membres: ils reçoivent des lettres «en faveur de personnes dont les droits fondamentaux à l’intégrité physique et psychique ont été lésés» qu’ils signent et envoient directement à l’autorité concernée pour faire pression et soutenir les familles et avocats des victimes. Torture à Abou Ghraib et Guantanamo, répression des Ouïghours au Xinjiang, détentions arbitraires au Mexique, persécutions au Burundi ou en Azerbaïdjan... les sujets de mobilisation ne manquent pas.

CeR

 

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