Crise en Pologne: solidarité suisse

«Dans la forêt, la nuit tombe à 15h, explique Silvana. Le froid humide vous transperce. Les gens errent couverts de gerçures, les pieds en sang, perdant la peau de leurs extrémités.» «Dans la forêt, la nuit tombe à 15h, explique Silvana. Le froid humide vous transperce. Les gens errent couverts de gerçures, les pieds en sang, perdant la peau de leurs extrémités.»

De retour à Genève après une mission humanitaire risquée entre la Pologne et la Biélorussie, un couple témoigne de la détresse des milliers de réfugiés bloqués jusqu’il y a peu dans la forêt. Mais aussi de la solidarité, suisse et polonaise, qui réchauffe les coeurs et les estomacs.

De retour à Genève, Silvana Mastromatteo et Gérald Thomann n’en reviennent toujours pas. Installés dans une salle de la paroisse Sainte-Clotilde à la Jonction, ils repensent sans cesse aux scènes de détresse, de souffrance et de misère dont ils ont été témoins à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie lors de leur expédition du 4 au 12 novembre. C’est dans cette zone de 400 kilomètres de long sur 3 de large s’étendant de la Lituanie au nord à l’Ukraine au sud, fermée aux associations caritatives et à la presse depuis septembre, sillonnée par des hélicoptères, des drones et des milliers de soldats, que le couple a pénétré. Cofondateurs de l’association la Caravane sans frontières (voir encadré), habitués à apporter une aide d’urgence dans les endroits où la Croix-Rouge et Médecins sans frontières ne peuvent pas intervenir, Silvana et son mari ont cette fois volé au secours d’une partie des Afghans, Irakiens, Syriens, Yéménites et même Congolais bloqués dans les forêts glaciales et humides de l’est de la Pologne.

BISONS SAUVAGES

«Ce massif forestier d’habitude considéré comme un havre de paix, avec sa nature préservée et ses bisons sauvages, s’est transformé en zone de guerre», déplore Silvana. Le résultat d’un piège tendu par l’autocrate biélorusse Alexandre Loukachenko. Durant des mois, son gouvernement, aidé par des agences de voyages peu scrupuleuses, a poussé les candidats à l’exil à prendre l’avion de Bagdad, Ankara ou encore Dubai pour se rendre à Minsk. De la capitale biélorusse, leur assurait-on, ils pourraient, en quelques heures, rejoindre l’Allemagne pour y déposer une demande d’asile... Un mensonge.

L’un des migrants interrogés il y a deux semaines par La Repubblica expliquait que des soldats lui avaient remis une pelle, des cisailles et une hache avant de l’embarquer avec d’autres dans un camion militaire pour les amener vers la frontière polonaise où un guide en tenue de camouflage les attendait. «A l’instar d’autres Etats, Loukachenko se sert des migrants comme d’une arme, résume la volontaire genevoise. Il veut obliger l’Union européenne à annuler les sanctions imposées à son régime depuis la répression brutale de l’an dernier contre ceux qui avaient protesté contre sa réélection frauduleuse. Quant au gouvernement polonais, plutôt que de laisser les convois humanitaires venir en aide aux personnes mourant littéralement de froid, il a tout bloqué et refoulé les requérants d’asile, allant même jusqu’à pourchasser ceux qui n’acceptent pas de voir souffrir leur prochain.»

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ACTIVISTES MENACÉS

En Suisse, rappelle Gérald Thomann, héberger un sans-papiers revient à s’exposer à six mois de prison. «Mais en Pologne, c’est dix ans», souligne-t-il en frottant ses yeux encore fatigués par les 4500 kilomètres avalés en quelque jours pour transporter de Genève à Bialystok les habits chauds récoltés dans plusieurs cantons pour les victimes de cette crise. Les membres de Grupa Granica (Groupe frontière), nom du réseau de volontaires polonais engagé dans l’aide aux migrants et dont les coordonnées circulent parmi les réfugiés, risquent gros. Pour leur venir en aide, ces bénévoles attendent à l’orée du bois qu’un appel de détresse leur parvienne sur leur portable.

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«Nous avons vu des gamines de 22 ans marcher six heures en pleine forêt, raconte Silvana, de nuit, avec sur leur dos 20 kilos de bouteilles d’eau, de bocaux de soupes chaudes, de lait condensé, de couvertures de survie et de batteries pour recharger les portables. » Une fois les victimes en vue, tout se passe très vite. «Les affaires sont accrochées à une branche ou déposées contre un tronc, c’est tout. Si les caméras thermiques des soldats vous voient donner quelque chose à ces personnes ou leur parler, vous risquez d’être arrêté...»

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ACCOUCHER DANS LA FORÊT

Et lorsqu’une personne est blessée ou malade? «Le PCPM, un groupe d’intervention médicale polonais composé de médecins bénévoles, intervient. Samedi 13 novembre, durant une de leurs missions dans les bois, quelqu’un en a profité pour percer les pneus de leur ambulance.» Quelqu’un? «Dans ce genre de situation, très tendue, en pleine forêt, il est difficile de savoir qui est qui. On sait qu’un groupe de néonazis portant des uniformes militaires intimide et menace les sauveteurs.»

Très peu de migrants demandent l’asile. «Il faut qu’ils soient totalement épuisés, désespérés ou mourants pour le faire. Ils ne veulent pas rester en Pologne, mais aller en Allemagne.» En cause: le règlement Dublin qui prévoit le renvoi automatique vers le premier pays européen dans lequel un demandeur d’asile a été enregistré.

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B«Une femme a accouché dans un bois en tranchant le cordon ombilical avec ses dents.»«Plusieurs cas ont été documentés qui montrent que les gardes-frontières polonais, après avoir permis à une personne dans un état grave d’être soignée à l’hôpital, l’ont aussitôt reconduite dans la forêt. Plusieurs femmes enceintes mal en point – dont une a accouché dans un bois en tranchant le cordon ombilical avec ses dents – ont été admises dans une maternité avant d’être renvoyées de l’autre côté de la frontière avec leurs nourrissons. En Amérique latine, j’ai travaillé dans des zones où régnaient des conditions dramatiques, mais jamais je n’aurais pensé voir un tel degré d’inhumanité en Europe. Durant la crise dans les Balkans en 2015, nous pouvions donner du pain aux réfugiés, leur parler librement: c’était dur, mais jamais on ne nous a interdit l’accès aux gens en détresse.»

Soumise aux pressions internationales entraînées par ce désastre humanitaire qu’elle a créé de toutes pièces, la Biélorussie organise depuis le 18 novembre des vols de rapatriement pour Badgad et les autres villes d’origine des migrants. A l’heure où nous mettions sous presse, des centaines de personnes ayant pourtant payé chèrement leur voyage jusqu’aux portes de l’Europe avaient déjà été renvoyées. Des milliers d’autres avaient été parquées dans des hangars. D’autres encore se cachaient à Minsk en attendant de pouvoir passer en Europe.

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250 SOUPES BIEN CHAUDES

Qui sont ces activistes qui tendent illégalement la main à leur prochain? «Beaucoup d’intellectuels, des étudiants, des avocats, deux anciennes résistantes âgées, une animatrice de radio, un professeur d’université, une enseignante, etc., répond Silvana. Ces Polonais craignent la dérive du parti xénophobe Droit et Justice (PiS), au pouvoir depuis 2015 et qui jouit d’une forte popularité en Podlachie, voisine de la Biélorussie.»

Comme elle et Gérald, d’autres étrangers, Français, Italiens et Allemands, se sont relayés pour soutenir l’effort des bénévoles polonais. Lors des interventions des médecins, un vaste réseau international de coopérants a permis, via une traduction en direct par téléphone, de communiquer avec les patients ne parlant la plupart du temps ni anglais ni polonais. Des citoyens habitant dans la zone d’exclusion se sont aussi mobilisés. «Dans un village, raconte Gérald, des femmes ont préparé 250 soupes qui ont été apportées encore chaudes dans la forêt.» Silvana Mastromatteo et Gérald Thomann ont dû repartir avec une partie de leur cargaison d’habits, trop clairs et donc trop facilement repérables dans la forêt.

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«Aux abords de la zone interdite, une voiture de police nous a suivi et nous a fait signe de nous arrêter. Quand l’agent a vu ce que nous transportions, il a dit à voix basse: ‘C’est incroyable que ce soit des étrangers qui doivent venir jusqu’ici pour apporter de l’aide’.» Avant de regagner Genève, le couple a fait halte dans la ville polonaise de Lublin où la Croix-Rouge a récupéré le surplus de vêtements.

 

Solidarité suisse et polonaise

12B EM47Genevois, Vaudois, Valaisans et Zurichois se sont mobilisés fin octobre pour récolter et envoyer des vêtements chauds en Pologne. «L’opération a eu tellement de succès que le camion parti de Genève le 3 novembre n’a pas pu emporter toutes les affaires, raconte Sandra Golay, présidente du Conseil de la paroisse Sainte-Clotilde à la Jonction (GE). Le lendemain, Silvana et Gérald, de la Caravane sans frontières, ont fait un autre voyage avec une semi-remorque pleine à craquer d’habits, de vivres et de médicaments.»

12C EM47Depuis, un autre véhicule a été envoyé en Pologne avec des produits de première nécessité. «Sans les bénévoles de la paroisse, suisses ou étrangers – la communauté polonaise s’est mobilisée –, nous n’aurions pas pu réunir autant d’affaires ni réussir à les trier», souligne Sandra Golay. La Caravane et la paroisse collaborent étroitement depuis le début de la pandémie pour venir en aide aux sans-abri et aux personnes laminés par la crise sanitaire à Genève. Pour pallier le manque de repas chauds offerts aux plus démunis le dimanche, la paroisse s’est mobilisée de mars à mai. «Ces dimanches solidaires, explique Sandra Golay, reprendront en janvier, car de nombreuses personnes souffrent toujours de la faim et du froid.»

CeR

 

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