Soins infirmiers: quelle reconnaissance?

Certaines tâches qu’exécutent les infirmières peuvent paraître anodines, mais elles ont toute leur importance. Certaines tâches qu’exécutent les infirmières peuvent paraître anodines, mais elles ont toute leur importance.

Applaudis au balcon durant la première vague, infirmières et infirmiers ont retrouvé l’ombre. Ils réclament depuis longtemps, et le 28 novembre avec une initiative populaire, davantage de reconnaissance et de meilleures conditions de travail. Témoignages.

11B EM46Son sourire s’entend au téléphone: «C’est une nouvelle vie qui commence ». A la retraite depuis le 1er novembre, Chantal Ansiaux passe quelques jours en Belgique, pays qu’elle a quitté à la fin de ses études pour travailler en Suisse. Elle a anticipé de deux ans la fin de sa vie professionnelle. «S’il n’y avait pas eu tous ces à côtés administratifs, j’aurais continué jusqu’à l’âge officiel de la retraite. Ces tâches sont pesantes. On doit se battre pour avoir du temps», confie-t-elle.

MOINS DE TEMPS

«Par rapport à ce qu’on donne, je trouve qu’on reçoit peu.»La situation a changé depuis son arrivée à Martigny (VS) il y a 38 ans. Ses dix premières années constituent du reste la période de sa carrière qu’elle a préférée. «On avait du temps pour faire les choses, on pouvait mettre à profit ce qu’on avait appris», se souvient-elle. Qu’en est-il aujourd’hui, au terme de son parcours qui l’a menée à la Suva, à Lausanne et «dans tous les hôpitaux de la région et presque tous les services», les dernières années en oncologie? «Les patients voient bien qu’on ne passe qu’en courant dans les couloirs, décrit-elle. On a moins de temps pour être auprès d’eux alors qu’ils ont besoin qu’on les écoute.»

Face au manque de personnel et de reconnaissance, l’envie de quitter ce métier l’a «effleurée». Sans plus. «Je ne me voyais pas faire autre chose», dit-elle d’une voix qui révèle sa passion: «Il en faut pour faire ce qu’on fait». Mais qu’on ne lui parle pas de vocation même si elle a étudié dans une école catholique. «Je n’ai pas choisi ce métier pour l’exercer comme une religieuse, ce n’est pas du bénévolat. Par rapport à ce qu’on donne, je trouve qu’on reçoit peu», souligne-t-elle. En s’inquiétant pour les jeunes, pourtant motivés: tiendront-ils sur la durée? «Il faut qu’ils s’accrochent!»

SE FORMER, PUIS SE FORMER

11A EM46Les jeunes ne dédaignent pas la profession. Les hautes écoles de santé de Suisse romande ont enregistré 855 inscriptions l’an dernier et près de 1000 cet automne. Et ces étudiants ne sont pas naïfs. «Je savais vers quoi j’allais», précise Sophie Morand dans un tea-room proche de l’Hôpital cantonal, à Fribourg. Elle a rejoint le service d’orthopédie en septembre sitôt son diplôme en poche, à 37 ans.

Titulaire d’un master en journalisme, elle a d’abord écrit pendant cinq ans pour La Gruyère avant d’opter pour le domaine de la santé. Mais pourquoi donc? «J’ai dû répondre à cette question 1500 fois, rit-elle. Journaliste, j’aimais partager l’intimité des gens et j’avais envie d’aller plus loin. Et aussi de mettre la main à la pâte, d’agir.» Elle n’a jamais douté du bien-fondé de sa reconversion. Car, chose importante, elle trouve un sens à ce qu’elle fait, même dans «des choses qui peuvent paraître très prosaïques,mais qui ont leur importance. S’assurer qu’un patient se mobilise permet d’éviter des complications comme les escarres. Ce n’est pas rien, la qualité des hôpitaux est aussi jugée sur cet aspect ». Et d’ajouter au bout d’une demi-heure de discussion: «C’est un sacré plaidoyer». Elle sourit. «A la Haute école de santé, un module est consacré à l’argumentation en faveur de notre profession. Cela dit beaucoup de sa situation».

Sophie Morand ne la dépeint cependant pas uniquement sous un jour positif. Le temps passé auprès des patients est parfois court – «j’essaie d’amener de la chaleur lors de chaque moment à leur chevet» –, la reconnaissance du travail et de la formation fait défaut. Et il est «difficile de vieillir dans les soins infirmiers », confirme-t-elle. Elle n’en entend pas moins «rester le plus longtemps possible pour acquérir de l’expérience et en faire profiter l’équipe et les patients». Peut-être ailleurs, les possibilités étant nombreuses: «On peut se spécialiser, se diriger vers l’administration, les soins à domicile, la recherche, l’enseignement ou devenir indépendant».

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UN TRAVAIL PRENANT

«L’aspect financier a pris le dessus, l’administratif dépasse les soins.»Devenir indépendant, Rémy Briault l’a fait. Alors qu’il était infirmier au Centre neuchâtelois de psychiatrie, il a ouvert son propre cabinet à La Chaux-de-Fonds (NE) il y a trois ans. Pour essayer autre chose, se renouveler et se mettre un peu en danger, raconte-t-il en buvant un café à son bureau. Si, face à lui, deux sièges invitent à la discussion, il passe l’essentiel de son temps chez ses patients. «Cela donne une vision plus complète et permet de côtoyer la famille, les voisins, de voir comment la personne vit», détaille-t-il. Les personnes qu’il visite peuvent souffrir de troubles anxieux, de dépression ou de psychoses. Il lui arrive de pratiquer avec elles des exercices de respiration ou de faire les courses pour créer un lien «utile quand la personne va moins bien, si elle a des pensées suicidaires».

L’infirmier de 46 ans bénéficiait déjà d’une certaine autonomie lorsqu’il travaillait aux urgences psychiatriques, où «on garde encore du temps pour les patients». Frontalier – il habite Pontarlier –, il est venu à cette spécialisation par un concours de circonstances: son école de soins se trouvait dans un hôpital psychiatrique. Il y a obtenu son diplôme il y a vingt ans, a travaillé quelques années en France, puis en Suisse. «Les conditions de travail étaient meilleures ici. Etaient, parce qu’elles tendent à se dégrader un peu. L’aspect financier a pris le dessus, l’administratif dépasse les soins», regrette-t-il.

Indépendant, il confie à présent ces tâches à une fiduciaire. Sans forcément travailler moins qu’avant. «A l’hôpital, on ne comptait plus les heures supplémentaires et aujourd’hui je déborde allègrement. J’ai aussi des appels le week-end.» Le travail de nuit ne lui manque pas – «quand on est jeune, ça va. Je le supporterais peut-être moins bien maintenant» –, mais le métier reste difficile. Rémy Briault évoque les «montagnes russes émotionnelles qui peuvent user» inhérentes au travail avec l’humain, la maladie et la mort.

Mais cela n’enlève rien au beau côté du métier: «Il y a plein de petits moments où les gens vous remercient. Ça fait du bien de se dire qu’on les a portés, qu’on les a aidés à franchir une étape. Et ça arrive souvent. Heureusement ».

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Des sous et des coûts?

Avec son initiative «sur les soins infirmiers », l’Association suisse des infirmières et infirmiers (ASI) demande de la reconnaissance, assez de personnel qualifié, des mesures pour la formation, la possibilité de prescrire des soins et une «rémunération appropriée». Le salaire n’est pas la motivation première, assure Patricia Borrero, présidente de l’ASI Genève: «Il faut assez d’infirmières et qu’elles ne quittent pas le métier, ce que font 40% d’entre elles. Pour cela, il faut de bonnes conditions de travail». Elle évoque la dotation en personnel, la prévisibilité des horaires, la garde des enfants. Et l’autonomie: «Pour obtenir des bas de contention, une infirmière doit passer par un médecin qui peut facturer sa signature. C’est une perte de temps et d’argent». Pour Santésuisse, qui ne fait pas campagne, autonomie ne rimera pas avec économie en cas de oui. «Plus de soignants, cela a un coût. Et chaque fois qu’un nouvel acteur peut facturer directement à charge de l’assurance-maladie, il y a un surcoût: ceux à qui on enlève des compétences cherchent à compenser», soulève son porte-parole Christophe Kaempf. Opposés à l’initiative, la droite et le Conseil fédéral proposent un milliard de francs sur huit ans pour soutenir la formation. Patricia Borrero n’est pas convaincue: «Rien n’est fait pour garder les infirmiers. A quoi bon les former s’ils arrêtent ensuite? ». Prêt à entrer en vigueur, leur contre-projet permettrait aux infirmiers de facturer des prestations tout en surveillant l’évolution des coûts de la santé.

JeF

 

L’infirmière romande en trois questions

12A EM46Sociologue et professeur à la Haute Ecole de Santé Vaud, Philippe Longchamp a dirigé de 2014 à 2018 une étude sur la situation des soins infirmiers en Suisse romande. Basée sur des entretiens et près de 3000 réponses à un questionnaire, elle a été publiée l’an dernier aux Editions Alphil sous le titre L’Espace infirmier. Visions et divisions d’une profession.

Quelle est l’infirmière romande type?

Philippe Longchamp: – Elle n’existe pas parce qu’on en trouve dans des secteurs différents: le plus souvent dans les hôpitaux, mais aussi, et de plus en plus, dans des secteurs extra-hospitaliers. Il y a plus de 85% de femmes, mais on trouve un peu plus d’hommes dans les secteurs les plus médicalisés comme l’anesthésie, où ils sont majoritaires. Ils sont surreprésentés parmi les cadres et, à qualifications et qualités égales, gagnent environ 5% de plus que les femmes.

On a beaucoup parlé des salaires ces derniers temps, justement... Qu’avez-vous constaté?

– En équivalent plein temps, le salaire net est de 6400 francs, soit un peu plus que la moyenne suisse. Mais c’est une fiction: 65%des infirmières travaillent à temps partiel en raison d’obligations familiales ou de l’usure. Le salaire net réel est de 5200 francs. Elles gagnent 1000 francs de moins que les enseignants, les ingénieurs ou les architectes qui ont un niveau de formation équivalent.

Quel est l’impact de l’académisation de la profession?

– Il est difficile à évaluer, les filières master et doctorat n’ayant ouvert qu’il y a une dizaine d’années. Celles qui les suivent se retrouvent plutôt dans la formation. Dans les hôpitaux, elles ont un statut plus élevé: elles sont infirmières cliniciennes spécialisées, par exemple. Mais l’académisation présente un risque de perte de contact avec les patients et de scission au sein de la profession entre celles qui font de longues études et celles qui ont une formation de base. C’est pourquoi, en Suisse romande, on maintient une formation de niveau bachelor en haute école spécialisée. Mais le Jura bernois et le Valais ont ouvert des écoles supérieures, à l’image de la Suisse alémanique, créant un système à deux vitesses.

Recueilli par Jérôme Favre

 

 

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