BD: Cosey prend congé de Jonathan

La piste de Yéshé met un point final à la quête de Jonathan, démarrée en 1975 dans les colonnes du journal Tintin. La piste de Yéshé met un point final à la quête de Jonathan, démarrée en 1975 dans les colonnes du journal Tintin.

Avec La piste de Yéshé, Cosey met le point final à Jonathan, sa série emblématique. En quarante-six ans et dix-sept albums, le dessinateur vaudois a instillé dans le neuvième art une exigence graphique et une quête personnelle aiguillonnées par l’amour du Tibet. Entretien conclusif sur les cimes de la BD.

27B EM45L’aventure de Jonathan a démarré en 1975. On a parfois dit de lui qu’il était un hippie paumé parti sur les routes de l’Orient asiatique. Est-ce le cas? Il semble plutôt être un enfant de l’après-Flower Power. Avec des préoccupations plus personnelles.

Cosey: – Je le trouve décalé par rapport aux idéaux de 1968 et de sa génération – au début du premier album, il est d’ailleurs amnésique. Il n’est pas politisé, comme beaucoup de gens à l’époque. Plutôt distant, réservé, pacifiste, il reste un idéaliste. Sauf que son idéalisme s’exerce sur un autre plan.

Lequel?

– La quête de soi.

Une quête ou une errance?

– Une quête (après réflexion). Une recherche intérieure qui se fait à travers des rencontres et des aventures. Grâce à l’amour de Jonathan pour la culture tibétaine et sa spiritualité ancestrale. Il parcourt aussi l’Asie: Inde, Cachemire, Népal, Japon, Birmanie, Tibet...

Des voyages à votre image?

– Tout comme moi, Jonathan a bien plus que des affinités passagères avec le Tibet. Il est mon double fantasmé: un Suisse, un Occidental, attiré par l’Himalaya et les hauts plateaux tibétains, les populations et les traditions de cette région du monde.

Quel a été votre premier contact avec le Tibet?

– Mmm... C’est Tintin au Tibet. A l’adolescence, je me suis plongé dans les livres des écrivains voyageurs attirés par l’Asie intérieure comme Alexandra David-Néel. Un amour pour une culture ou un peuple naît d’abord à travers l’imaginaire, la lecture, le rêve. C’est là avant tout (il montre sa tête et son coeur). On commence par idéaliser. Ensuite, il y a la confrontation avec la réalité. Difficile, car l’attente est souvent déçue. Je me suis rendu là-bas après les premiers pas de Jonathan: c’est en 1976 que j’ai pris l’avion pour New Delhi afin de me rendre au Ladakh, un territoire indien appelé «le Petit Tibet» en raison de l’importance qu’y a le bouddhisme tibétain.

Vous n’avez pas pris la route pour Katmandou par la voie terrestre!

– Non, je l’avoue (rire)! J’ai été émerveillé par ce que j’ai vu. L’Inde a été une vraie découverte. J’ai été comblé par les couleurs, les odeurs, les sons, toute cette vie. A l’époque, il y avait très peu de touristes. Ce voyage n’était pas facile, mais très riche.

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Vous avez évoqué le caractère peu politisé et non violent de Jonathan. Il est impossible de passer sous silence la politique quand on parle du Tibet, envahi par la Chine en 1950.

– Je suis profondément solidaire du peuple tibétain. Comme on a pu l’être de la France en 1940. la Chine est un titan qui opprime le Tibet, dépouillé, sans soutien, et ça dure... La dernière fois que je me suis rendu à Lhassa, la capitale historique du Tibet (en 2019), il y avait six caméras pour dix-huit personnes dans le bus; je les ai comptées plusieurs fois: ahurissant! Il y en a partout: la surveillance est totale. Tandis que les Chinois, endoctrinés, ne se posent pas de questions.

Vous êtes sympathisant de la cause tibétaine. Mais pas militant?

– Non, le militantisme, ce n’est pas mon truc... En outre, je ne vois pas la création au service d’une idéologie quelconque (il fait la moue). Les oeuvres à message vieillissent vite et très mal. J’aime cette phrase du prix Nobel de littérature Gao Xingjian: «La raison d’être de la littérature est la reconnaissance par l’homme de sa propre nature».

Gao Xingjian est un écrivain chinois, un ressortissant de l’Empire du Milieu qui écrase le Tibet...

– Le manichéisme, je ne l’ai jamais compris! Je trouve débile de croire qu’il y a une population méchante d’un côté et une population gentille de l’autre. C’est trop naïf. Je n’ai aucune animosité vis-à-vis des Chinois. J’aime d’ailleurs leur civilisation. Et puis, il y a des personnages chinois positifs dans Jonathan. Dans Et la montagne chantera pour toi, Yu, le pilote de l’armée, réalise ce qu’il a fait en bombardant des civils.

Il en prend conscience. Sa mort est un rachat.

– Il y a aussi la colonelle Jung Lan dans Celui qui mène les fleuves à la mer. Elle est l’amie d’un poète dissident, Li Fu, qui, après les manifestations de Tian’anmen, meurt sous la torture. Elle aussi va déciller ses yeux face à la réalité du régime communiste.

Avec Jonathan, vous avez amené la spiritualité dans la BD.

– J’ai grandi dans un milieu protestant classique. La religion, avec son côté institutionnel et son endoctrinement, ne m’intéresse pas. Je la distingue de la spiritualité, qui est une aspiration fondamentale de l’être humain. Elle m’intéresse autrement plus! Plusieurs traditions souvent très anciennes se rejoignent dans une quête comparable: l’Advaïta Vedânta, le bouddhisme chan, le zen japonais, le soufisme musulman de Rûmî, la mystique rhénane et catholique de maître Eckhart, etc. La spiritualité est une recherche, une expérience, quelque chose de presque scientifique. On essaie, on doute. La contemplation mystique refuse les affirmations péremptoires. Raison pour laquelle je trouve que la science est devenue la nouvelle superstition dominante. Quand on nous dit «C’est scientifique», il faudrait se taire et obéir comme si c’était la vérité absolue. C’est dingue! Les mystiques se posent la question de Dieu, par exemple. Quelle est sa nature? Comment le définir? Ils osent! C’est une vraie recherche, le contraire d’une proclamation dogmatique.

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Et la quête de Jonathan? L’a-t-il accomplie au terme de ce dernier album, La piste de Yéshé?

– Il est encore en chemin. Oh, ce n’est pas facile (rire)! Son pire obstacle réside en lui. Comme en chacun de nous. C’est notre ego, nos travers, nos illusions. On se fabrique nos problèmes. On a peur du bonheur. Le chercheur spirituel est comme un poisson dans la mer qui a soif...

A la fin, Jonathan revient vers son créateur. La gratitude est alors palpable. Un effet miroir ultime...

– Si vous l’avez ressenti comme cela, j’en suis heureux. La gratitude est un très beau sentiment. Dire merci est un signe d’humanité.

 

Cosey, Jonathan. La piste de Yéshé (Le Lombard, 56 pages).

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A genoux pour rien

Cosey: – Les politiciens et les hommes d’affaires de tous les pays se sont mis à genoux devant Pékin. Le marché chinois les a aveuglés en raison de ses promesses extraordinaires. A la façon d’une sorte de joujou immense. Mais rien ne dit que les gouvernements et les businessmen vont obtenir ce dont ils rêvent vu la poigne de Pékin. Ce marché tiendra-t-il toutes ses promesses? Ce n’est pas certain. Peut-être que tous ces gens se sont mis à genoux pour rien. Ce serait particulièrement décevant, triste et révoltant.

TK

 

De Hodler à Christo

28A EM45Jonathan contient plusieurs références aux beaux-arts. Dans L’Espace bleu entre les nuages, le vieux colonel anglais de l’armée des Indes, un personnage mémorable, cache sa collection d’impressionnistes dans son manoir perdu au fin fond du Cachemire. Il y a aussi cette allusion à Ferdinand Hodler dans Le berceau du Bodhisattva.

Cosey: – Un tout grand peintre! J’aime ses paysages lémaniques et alpins qui flirtent avec l’abstraction. Quelque chose me frappe chez lui.

Quoi donc?

– Les femmes qu’il peint ne sont pas tellement belles. Quand c’est le cas, il s’agit uniquement de Valentine, sa fameuse amante, malade et sur son lit de mort. C’est étrange alors que Hodler était un «homme à femmes».

Hodler élaborait ses toiles selon sa théorie du parallélisme et avait un dessin distinct. On observe aussi dans votre oeuvre un souci de la construction à l’intérieur de laquelle vous «lâchez» votre trait.

– J’ai besoin d’un cadre. D’une construction pensée dans le calme. Je la travaille beaucoup. C’est une composition cérébrale, un aspect intellectuel: perspective, profondeur, etc. Le trait, c’est autre chose: la personnalité pure, ce qu’on est, un acte senti, une évocation de la réalité, non son imitation. A l’inverse de la composition, le trait ne peut pas être construit.

«Le trait, à lui seul, exprime l’infinité», disait Hodler...

– Une très belle réflexion (méditatif). Je ne la connaissais pas. Merci.

Votre travail sur les espaces et les volumes rejoint votre goût de l’épure et vos blancs fabuleux.

– Les peintres japonais anciens y sont pour quelque chose. J’admire le travail formel d’Hokusai et de Hiroshige. Leur trait, à nouveau. Leurs aérations. Leur sens pur de l’épure.

Vous avez aussi rendu un hommage à Christo, qui vient de décéder, dans Neal et Sylvester.

– J’avais envie d’intégrer cette dimension de l’art contemporain dans un cadre exotique, au coeur des montagnes tibétaines. Je trouve son travail génial. En enrobant des monuments et des lieux inattendus, il permet de prendre conscience de l’importance des volumes, les donne à percevoir différemment. Le land art m’intéresse. Et j’admire James Turrell: son travail sur la lumière et ses Skyspaces sont incroyables!

TK

 

Jung et les Schtroumpfs

29C EM45Un autre ouvrage de Cosey paraît à l’heure où Jonathan s’arrête à son 17e album. Aquarelles, dessins sur le vif, au crayon ou à l’encre de Chine: A l’heure où les dieux dorment encore est un mélange de carnets de route et de journal intime du dessinateur. L’Asie est bien entendu la destination principale de ce beau livre destiné avant tout à ses fans. Mais Cosey met aussi le cap sur d’autres horizons, comme l’Espagne et la Grèce, sans oublier les Alpes suisses! En plus de dessins qui sentent le repérage et le motif ayant retenu l’oeil, le panthéon personnel de l’artiste convoque aussi bien Hergé et les Rolling Stones que Krishna, les Schtroumpfs et Carl Gustav Jung. C’est très bien fait. C’est du Daniel Maghen.

Cosey, A l’heure où les dieux dorment encore (Daniel Maghen, 304 pages).

TK

 

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A quoi reconnaît-on la valeur d’un engagement, plus encore d’un amour? A la fidélité dans la durée. C’est le cas de Cosey, gloire discrète et attachante de la BD. Depuis plus de quatre décennies, la passion du dessinateur vaudois pour le Tibet n’a pas varié d’un iota. Elle a commencé en 1975 avec les premiers pas de Jonathan. Elle s’achève aujourd’hui avec la dix-septième aventure – avant tout intérieure – de son héros qui n’a pas grand-chose d’héroïque, mais tout d’un de ces pèlerins du 20e siècle: un Européen idéaliste de l’après-1968, un Occidental éternellement jeune qui doute et qui cherche, en quête de sa propre voie spirituelle.


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