Justice sociale et climatique

Pour Dorothée Thévenaz Gygax, il est essentiel de sentir sa place dans un écosystème pour mieux en prendre soin. Pour Dorothée Thévenaz Gygax, il est essentiel de sentir sa place dans un écosystème pour mieux en prendre soin.

Depuis 17 ans, Dorothée Thévenaz Gygax a fait de la justice sociale et climatique son combat au sein d’Action de Carême. Rencontre avec la nouvelle représentante de l’évêque pour l’écologie dans le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg.

Née à Attalens (FR), diplômée en anthropologie et en psychologie sociale et cognitive, formatrice d’adultes, Dorothée Thévenaz Gygax, 47 ans, commence à travailler pour Action de Carême en 2004 comme attachée de presse et chargée de campagne. Depuis 2019, cette mère de deux adolescents est responsable du secteur sensibilisation de l’ONG. Fin septembre, la Fribourgeoise s’est vu confier une mission supplémentaire qui l’occupera à 10%: porter la thématique de l’écologie au sein du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg.

En quoi consiste votre nouveau poste, que vous êtes la première à occuper?

Dorothée Thévenaz Gygax: – Mon cahier des charges est encore en construction (rires). Trois missions se dessinent: constituer et coordonner un groupe de travail sur cette thématique d’ici début 2022 pour promouvoir l’encyclique Laudato Si’ (publiée en 2015, ndlr); initier avec ce groupe un projet ou un événement comme une table ronde; enfin, collecter les informations et mettre en lumière les initiatives écologiques qui existent déjà dans les paroisses.

Slide9

Les chrétiens que vous rencontrez se sentent-ils concernés par l’écologie?

La foi chrétienne nous appelle à la sauvegarde de la création.– Les opinions sont bien sûr variées, mais je remarque une vraie prise de conscience. Dans certaines paroisses, il existe déjà des groupes de réflexion autour de Laudato Si’. J’aimerais mettre en évidence le réseau EcoEglise qui propose un «diagnostic écologique» aux paroisses qui le souhaitent: quelle est l’empreinte du bâtiment, mais aussi comment la création est-elle thématisée durant la liturgie, quelles réflexions existent sur nos modes de vie, etc. Elles peuvent même à terme obtenir le label Coq vert – un système de management français créé par l’association oeco Eglises pour l’environnement afin d’améliorer la performance environnementale des entreprises. La foi chrétienne nous appelle à la sauvegarde de la création dont les êtres humains sont les gardiens, soit les «jardiniers» qui en prennent soin.

Pourquoi vous être engagée dans ce domaine?

– C’est le combat pour la justice sociale qui résonne aujourd’hui avec justice climatique, thème sur lequel l’ONG a lancé une campagne de quatre ans en 2020. Un chiffre m’a frappée: 10% des personnes les plus riches émettent la moitié des gaz à effet de serre mondiaux. Nous ne pouvons pas garder des modes de vie qui ont des répercussions sur les populations qui émettent le moins de gaz à effet de serre. Réduire nos émissions ici permet de garantir la sécurité alimentaire de nos partenaires au Sud, par exemple.

Action de Carême s’est fait remarquer par ses mobilisations politiques, notamment en faveur de l’initiative «Pour des multinationales responsables» en 2020. Est-ce son rôle?

– C’est une question de cohérence: on ne peut pas mener des projets pour améliorer les conditions de vie de nos partenaires au Sud et en même temps ne pas vouloir changer les structures législatives qui péjorent ces conditions. C’est le rôle de l’Eglise de défendre des conditions de vie dignes, d’être auprès des plus démunis et de porter leur voix. L’encyclique Laudato Si’ est inspirante car elle articule les dimensions sociale et écologique. Le pape invite à «écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres ». Les problèmes sont systémiques: on ne peut pas réduire la pauvreté sans garantir des conditions de subsistance suffisantes, ce qui implique des changements dans nos politiques énergétiques.

Slide10

Qu’attendez-vous de la COP26 qui se déroule en ce moment à Glasgow?

– Les accords de Paris adoptés en 2015 ont été un signal important, mais on voit que la Suisse peine à s’engager. AdC demande que notre pays atteigne l’objectif de zéro émission nette d’ici à 2040. Le contexte est très alarmiste: en sensibilisation, on parle beaucoup d’effondrement et de résilience à venir. Nous sommes dans l’urgence, mais en tant qu’ONG chrétienne, nous ne perdons pas de vue l’espérance. Ce que rappellent la COP26 et les rapports scientifiques, c’est que nous ne vivons pas sur une planète qui a des ressources illimitées, contrairement à l’idée que nous nous faisons, en particulier en Suisse.

C’est-à-dire?

– Nous avons construit un imaginaire de croissance infinie. On parle de l’environnement comme d’un espace autour de nous dans lequel puiser ce dont on a besoin, et non pas d’un écosystème dont on fait partie. Selon l’écophilosophe Joanna Macy, on peut adopter trois histoires différentes. La première consiste à être dans le déni: cette situation ne me touche pas ou me touche trop, donc je préfère ne pas y penser. La deuxième croit que les nouvelles technologies pourront nous sauver. La troisième, que nous invitons à adopter, implique un changement de cap: passer de l’acquisition infinie de ressources à la réelle prise de conscience des limites planétaires.

Comment faire bouger les choses?

– Tenir un discours culpabilisant ne fonctionne pas. Pendant plusieurs années, les campagnes d’AdC prenaient le ton de la dénonciation, par exemple en montrant l’accaparement des terres dans le Sud. Mais en tant que citoyen suisse, on peut se sentir démuni. Aujourd’hui, on cherche à toucher une dimension intérieure pour amener le public à faire un pas, même petit, en fonction de sa réalité locale et familiale. A se questionner: qu’est-ce qui me parle? Où est-ce que je me sens compétent pour agir? A chercher ce désir profond de prendre soin des autres, de la nature, des générations futures.

Téléchargez gratuitement
l'Echo de cette semaine!

Cette semaine, l'Echo Magazine vous
est offert au format PDF en inscrivant
votre adresse email ci-dessous.


Quelles actions concrètes sont développées pour atteindre cet objectif?

– L’ONG protestante Pain pour le prochain a créé le Laboratoire de transition intérieure qu’AdC a rejoint en 2019. Durant ces ateliers du «méditant militant», on essaie de travailler le rapport aux autres, à soi, à la nature, à plus grand que soi. L’idée est de repenser sa place dans cet écosystème. Il y a d’abord une phase d’introspection où je questionne ma place dans la création, ma responsabilité, mon lien avec le vivant. De là peut naître l’élan, le désir d’amener un changement. Deux attitudes me semblent importantes dans ce processus: la gratitude, un moteur puissant pour avoir envie de préserver ce pour quoi on est reconnaissant; faire sienne la souffrance du monde, c’est-à-dire ne pas rester au niveau intellectuel en lisant des rapports, mais écouter ses émotions: comment ces chiffres, cette information me touchent et m’interpellent?

Action de Carême organise aussi des «conversations carbone», des ateliers visant à réduire son empreinte carbone...

– Cela va plus loin que des écogestes. Il y a des plans d’action, oui, mais il s’agit de réfléchir à nos désirs et nos freins pour entamer des changements plus durables au niveau d’un système. Par exemple, si j’adore voyager, tout en sachant que prendre l’avion pollue, je peux me demander quelle est ma représentation du voyage et ce que j’y recherche.

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



Et ça marche?

– Tout n’est pas résolu après une conversation, mais l’idée est d’entrer dans un processus de réflexion sur nos modes de vie. Souvent on identifie les besoins qui se cachent derrières nos comportements et on peut trouver d’autres stratégies moins coûteuses en CO2 pour y répondre. Le soutien du groupe motive. C’est un objectif, mais la cohérence parfaite n’existe pas. Je vois par exemple que pour mes deux enfants, en pleine quête d’identité à travers le style vestimentaire notamment, la sobriété sur ce plan est plus dure à vivre. J’ai à coeur en tout cas de pousser ce type d’actions en tant que représentante pour l’écologie.

 

60 ans de coopération au développement

34B EM44L’oeuvre d’entraide catholique Action de Carême (AdC) est fondée en 1961 à Lucerne sur le modèle de l’organisation allemande Misereor (1958) qui reçoit son mandat de la Conférence des évêques. Active dans la coopération au développement, présente dans 14 pays d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie, l’ONG suisse défend avant tout le droit à l’alimentation. Elle est connue pour ses campagnes oecuméniques menées depuis 1969 durant le temps de carême avec l’oeuvre protestante Pain pour le prochain et Etre partenaire de l’Eglise catholique chrétienne. La démarche a pour but de sensibiliser la population à la solidarité Nord-Sud et de récolter des dons pour financer des projets d’entraide. Le président du Conseil de fondation est membre de la Conférence des évêques suisses.

34C EM44Pour son 60e anniversaire, AdC retravaille son logo: la croix prédominante se transforme en un personnage ou une croix centrale, l’hostie rompue devient un cercle brisé symbolisant la souffrance et l’injustice de notre monde. Le slogan «Nous partageons» devient «Eliminer la faim ensemble». Enfin, les dénominations allemande et italienne − trop connotées avec le terme «sacrifice» − empruntent le terme de la dénomination romande «action». Ces changements traduisent plus qu’un simple rafraîchissement, AdC constatant une méconnaissance de son travail en dehors des milieux religieux et une focalisation trop marquée sur la période du carême. Elargir le cercle de ses potentiels donateurs, rester un acteur reconnu dans la société civile, tel est l’objectif. Et le nom? Suite à un sondage, l’ONG a décidé de le garder, car il fortement lié à son identité chrétienne.

PrC

 

Articles en relation


L’énergie solaire en Suisse

Alors que les grands de ce monde se pressent à Glasgow pour parler sauvegarde du climat à la COP 26, les spécialistes suisses se sont retrouvés à Genève pour la remise du 31e Prix solaire suisse. Avec le même objectif: tenter de préserver la planète.


Les voitures électriques ont la cote

En 2020, les ventes ont augmenté de près de 50%. Et même de plus de 225% pour les véhicules hybrides rechargeables. Cela représente 14,3% du total des nouvelles voitures. Et cette tendance se confirme en 2021. Est-ce une bonne nouvelle pour le climat?


Réfléchir pour sauver

Bien des mesures politiques n’atteignent pas leur but faute de soutien populaire. Un manque de réflexion profonde n’y est sans doute pas étranger, comme le montre le débat sur le climat. Les solutions sur lesquelles on s’écharpe, à Glasgow comme en Suisse, reviennent la plupart du temps à une distribution de bons et de mauvais points, de carottes et de coups de bâton.

Téléchargez gratuitement
l'Echo de cette semaine!

Cette semaine, l'Echo Magazine vous
est offert au format PDF en inscrivant
votre adresse email ci-dessous.


NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



concours echo