Le loup guette les chèvres

Serge Kursner est connu pour son excellent fromage. Ses chèvres de sélection, de race Alpine chamoisée, ne peuvent pas être remplacées aisément. Serge Kursner est connu pour son excellent fromage. Ses chèvres de sélection, de race Alpine chamoisée, ne peuvent pas être remplacées aisément.

Le loup guette les chèvres de Monsieur Kursner. A Gimel, au pied des forêts du Jura vaudois, l’éleveur cherche le meilleur moyen d’éviter le pire. Son cas révèle la complexité de la gestion du retour du grand prédateur en Suisse. Et un manque de soutien flagrant.

11A EM44Comme tout le monde ou presque en Suisse, Serge Kursner garde un souvenir impérissable du match de la Nati, le 28 juin. En raison de la victoire époustouflante de Yann Sommer et de ses coéquipiers aux tirs au but contre la France à l’Euro de football, mais pas seulement. «A la mi-temps, j’ai été obligé de sauter dans ma voiture pour rejoindre mes chèvres. Là, je les ai mises à l’abri à l’étable et je suis retourné en quatrième vitesse à la maison pour voir la fin du match», raconte l’éleveur en nous accueillant aux abords de sa ferme de Gimel, au pied du massif du Jura sur la route menant au col du Marchairuz.

Souriant sous sa casquette «Vacherin AOC Mont-d’Or», plein d’énergie malgré des signes de fatigue et de préoccupation, Serge Kursner, vêtu d’un pantalon militaire et chaussant de gros souliers de travail, se poste au milieu de la route. Appuyé sur son bâton de berger, l’agriculteur de formation spécialisé dans l’élevage caprin fait signe aux voitures de stopper. Aidé d’une employée, il escorte ses protégées à travers le bitume alors qu’un vent froid se lève.

ATTAQUE IMMINENTE

Par ses jappements et ses allers et retours incessants autour du troupeau, Ziva, un border collie, aide à conduire une partie des 160 chèvres vers la ferme. 16h30: c’est l’heure de la traite! Le lait travaillé dans l’heure donnera des fromages haut de gamme au lait cru, frais ou affinés.

«Avant, reprend Serge Kursner en caressant une de ses chèvres, je pouvais passer mes soirées en famille, sans interruption, car mes bêtes dormaient à l’extérieur jusqu’à la traite du matin, à 5h30. Mais depuis l’an dernier, ça a changé. Ma vie sociale s’est réduite. Je ne peux plus souper chez des amis ou aller au restaurant.» A cause du loup? «Exact. Au printemps 2020, les observateurs de la Fondation Jean-Marc Landry – mandatée par le canton pour accompagner les éleveurs et analyser le comportement des loups vis-à-vis du bétail – sont venus frapper à ma porte. Ils m’ont averti qu’il y avait un fort risque d’attaque sur mes chèvres et qu’il était préférable que je les rentre durant la nuit.»

Contrairement à d’autres éleveurs moins coopératifs ou disponibles, Serge Kursner a obtempéré. «Le problème, c’est qu’en plus d’allonger ma journée de travail, cela me coûte cher.» Pourquoi? «A l’extérieur, les chèvres qui mangent le soir et pendant la nuit se nourrissent de l’herbe des pâturages. Mais comme je dois les garder à l’intérieur, je suis obligé de leur donner le fourrage que je leur réserve pour l’hiver. Du coup, je dois acheter pour 5400 francs de fourrage supplémentaire par an.»

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LE FOURRAGE, C’EST CHER!

Une somme que le maître-chevrier, prêt à faire certains sacrifices, pensait raisonnablement pouvoir se faire rembourser par le canton. «Malheureusement, nous ne pouvons pas entrer en matière, explique Frédéric Hofmann, chef de la section chasse, pêche et surveillance de la Direction générale de l’environnement (DGE) à l’Etat de Vaud. Il nous faut d’abord procéder à une analyse de vulnérabilité de l’ensemble des pâturages du Jura.»

En cause: le risque de créer un précédent qui obligerait le canton à rembourser d’autres éleveurs. Non seulement pour le fourrage – qui pourrait vite représenter un montant important avec des fermes plus grandes élevant des vaches autrement plus gourmandes que des chèvres –, mais également pour dédommager les heures de travail supplémentaires que nombre de paysans consacrent aux déplacements du bétail à cause du loup. Le canton, qui reçoit très régulièrement des demandes d’indemnisation dans ce sens doit bien réfléchir avant d’ouvrir le robinet d’aides publiques. Et être certain que les fonds à disposition puissent payer tous les potentiels ayants droit.

Très sollicité depuis que le loup du Jura vaudois fait parler de lui (encadré ci-dessus), Frédéric Hofmann estime qu’un temps de réflexion est nécessaire pour coordonner la mise en place de mesures pérennes. «Des rencontres pour trouver des solutions auront lieu prochainement avec Prométerre, l’Association vaudoise de promotion des métiers de la terre, et les représentants des éleveurs.»

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LES CLÔTURES AUSSI

En attendant, Serge Kursner doit protéger son bétail. Il y a quelques jours, le préposé cantonal à la protection des troupeaux et expert à Prométerre, Jean-François Dupertuis, est passé le voir pour l’informer des possibilités d’améliorer ses clôtures. Une fois de plus, le résultat surprend.

Pour soutenir les éleveurs confrontés au retour du loup, l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) finance 80% de ce type de matériel (pas l’installation), mais seulement dans les parcs destinés à protéger le bétail, la nuit, dans les pâturages de montagne. «Les chèvres de Monsieur Kursner ne sont pas concernées, explique Jean-François Dupertuis, car elles se trouvent en plaine. Dans ce cas, seul le matériel pour renforcer les clôtures existantes est financé à raison de 70 centimes par mètre linéaire.»

Une première estimation montre que le coût du matériel supplémentaire nécessaire à la protection des chèvres (fils, isolateurs additionnels, piquets trop courts devant être remplacés, etc.) revient en réalité à... 3 francs le mètre! «Les 70 centimes de la Confédération représentent dans le cas de Monsieur Kursner à peine 25% des coûts», calcule le préposé. Qui souligne que les dizaines d’heures de travail nécessaires à l’adaptation des clôtures ne sont pas couvertes non plus. En tout, le maître-chevrier devrait mettre de sa poche entre 12’000 et 15’000 francs.» Et même s’il choisissait dans l’immédiat de ne clôturer qu’un parc pour y réunir ses bêtes la nuit, la facture resterait salée pour cet indépendant.

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«Je n’ai rien contre le loup, déclare Serge Kursner. Ni contre les représentants du canton qui tentent de me rassurer et qui me soutiennent. Mais j’ai besoin de réponses et de solutions concrètes tout de suite.» A l’inverse des bovins de 200 kilos, ses chèvres ne peuvent pas se défendre. Et un loup, dit-il, pourrait en blesser ou en tuer une dizaine facilement. «Si je perds plusieurs chèvres à la fois, c’est toute mon exploitation, des années de travail et ma retraite qui se retrouvent en péril, car j’élève des bêtes au patrimoine génétique de très grande valeur difficilement remplaçables. » S’ils ne sont pas livrés, ses clients chercheront ailleurs, conclut l’éleveur en songeant aux commerçants, épiciers et restaurateurs dont il a su gagner la confiance au fil du temps. Ce soir, ses chèvres dormiront une fois de plus à l’intérieur.

 

Qui paie?

A Gimel et dans les autres villages du coin, on ne parle que de ça depuis des mois: le loup a été aperçu au Marchairuz, dans le massif du Risoud et sur le Mont-Tendre. La présence d’au moins deux meutes a été confirmée. Cet été, 13 bovins et 4 chèvres ont été tués dans le Jura vaudois et 28 moutons et 6 chèvres ont succombé à ses attaques dans les Alpes. Des chiffres pas forcément choquants si l’on prend en compte l’ensemble du cheptel vaudois dans les alpages – environ 1500 bêtes – et si l’on rappelle que la pneumonie tue plus de bêtes d’élevage que le loup.

Les propriétaires des bêtes concernées n’en sont pas moins durement touchés et les autres très inquiets. La polémique, alimentée par des images choc dans la presse, rappelle que le retour du loup a un coût. Qui paie et comment? La nouvelle Loi sur la chasse, qui prévoyait une moindre protection du loup et qui a été rejetée par les Suisses en 2020, ne le dit pas. «Les mesures spécifiques de protection des troupeaux de bovins et leur financement ne sont pas définies actuellement par l’Office fédéral de l’environnement», confirme Frédéric Hofmann.

CeR

 

Les cantons sous tension

12A EM44La gestion du retour du loup en terre vaudoise met le canton sous tension. Les paysans sont inquiets pour leur bétail, leur moyen de subsistance. Chargées de faire respecter la volonté populaire de protéger le loup et de veiller au bien-être des éleveurs, les autorités marchent sur des oeufs. Quant au budget alloué par la Confédération pour améliorer la protection des troupeaux, il reste pour l’instant dérisoire. Les défenseurs des animaux, eux, se relaient depuis fin août dans les forêts et les pâturages pour empêcher les tirs de régulation octroyés par Berne au canton: le 9 octobre, 150 «pro-loup» se sont rendus au col du Marchairuz pour manifester; un mois plus tôt, un «feu d’alerte et de solidarité» brûlait à Mollens (VD) pour exprimer le ras-le-bol de 250 bergers et éleveurs.

A la même période, des randonneurs ont pris peur en apercevant une louve dans les Grisons où le canidé a aussi fait des dégâts. Et en Valais, Le Nouvelliste n’a pas hésité à parler de «carnage » fin juillet: le grand prédateur serait responsable de plus de 120 attaques sur des moutons et des agneaux. Certaines initiatives, si elles ne règlent pas tout, aident à calmer (un peu) les esprits. Dans le Vieux Pays, qui votera le 28 novembre sur l’initiative «Pour un Valais sans grands prédateurs», près de 200 bénévoles de l’organisation pour la protection des alpages suisses ont apporté durant tout l’été leur aide aux éleveurs dans des pâturages à Entremont, dans le Val de Bagnes, au Trient et sur les hauts de Nax. L’occasion pour ses membres, la plupart citadins, de découvrir la réalité de la vie paysanne.

«A Nax, raconte Jérémie Moulin, étudiant en biologie à l’Université de Lausanne et président de l’organisation, un éleveur qui avait été confronté à des attaques de loup s’est tourné vers le service de l’agriculture qui l’a redirigé vers nous. En quelques heures, nous avons trouvé trois bénévoles et nous y sommes restés deux mois.» Aucune attaque n’a été enregistrée sur les alpages protégés par l’association.

CeR

 

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