La savoureuse audace des soeurs du Pâquier

Par la prière et le travail à la biscuiterie ou au jardin, chaque soeur apporte sa pierre à la vie carmélitaine. Par la prière et le travail à la biscuiterie ou au jardin, chaque soeur apporte sa pierre à la vie carmélitaine.

Voilà un siècle que les carmélites sont arrivées en Suisse. Contemplatives mais pas inactives, ces religieuses ont su s’adapter à leur temps tout en restant fidèles à leur vocation. Visite de leur oasis en Gruyère.

Sur une colline au-dessus du village du Pâquier (FR), face au féérique château de Gruyères, un lieu paisible en pleine nature, à l’écart du monde. Le bruit des voitures reste lointain, car ici dominent les oiseaux, les cloches des vaches gruériennes et un torrent qui chante quelque part dans les forêts alentours. Si le Carmel fête son centenaire en Suisse, ce n’est qu’en 1936 que les soeurs de cet Ordre se sont installées dans ce coin de paradis. «Les premières carmélites, venues de Narbonne, se sont établies dans le château de Lully (FR) en 1921», raconte Soeur Nadia, 42 ans. Elle nous accueille dans le parloir du monastère où règne un profond silence. «En relisant les chroniques et en voyant les difficultés du début, je sens la responsabilité de vivre ma vocation avec sérieux », poursuit-elle.

Les débuts de la communauté en Suisse n’allèrent pas sans défis. Aujourd’hui, elles sont onze à avoir choisi cette vie communautaire dont une postulante qui recevra l’habit le 8 décembre. «Dès ma première visite au Pâquier, j’ai trouvé la réponse à mon rêve», partage Soeur Nadia avec un sourire radieux. A 23 ans, la jeune femme avait lu le Chemin de perfection de Thérèse d’Avila et voulait mieux connaître sa règle de vie. Des visites régulières et un stage de trois semaines confirmèrent son désir profond. «Je finissais mes études d’assistante sociale. Je n’aurais pas pu attendre plus: comme quand on est amoureux, il faut que ça aille vite!», dit-elle en riant. Pourtant, Nadia avait aussi eu un coup de foudre pour Nathanaël, rencontré lors d’une retraite à Hautecombe. Mais l’appel de Dieu sera le plus fort: sans l’ombre d’un doute, à 24 ans, la jeune femme choisit cette vie de contemplation et de prière communautaire. «Certains chrétiens n’ont pas compris, disant que l’Eglise manquait de catéchistes et d’agents pastoraux. Au contraire, des non-croyants m’ont encouragée: ‘Vas-y si cela te rend heureuse.’»

33A EM43

UN STYLE DE VIE

«Tant que je suis en route avec Dieu, je n’ai pas envie d’aller voir ailleurs.»Nadia ne quitte plus le carmel. Au terme clôture, elle préfère celui d’«espace contemplatif». «Mon voyage est intérieur. Tant que je suis en route avec Dieu, je n’ai pas envie d’aller voir ailleurs, même si les soins ou la formation nous y obligent. Cela peut être dur de ne pas assister au mariage d’un frère par exemple. Mais on le sait en entrant et on rechoisit le Christ.»

33B EM43

La Valaisanne est convaincue de la fécondité d’une vie de prière pour l’humanité. «Plus nous sommes unies au Christ, plus notre vie porte du fruit. Tout décentrement de soi est fécond.» Soeur Nadia a adopté un style de vie qui trouve son origine chez les Frères de Notre-Dame, d’anciens croisés qui, dès le 13e siècle, vivaient en ermites sur le mont Carmel, en Palestine. De retour en Europe, ils sont rejoints au 15e siècle par les premières carmélites. Thérèse d’Avila réforme l’Ordre au 16e siècle. «C’est une vie de prière et de travail», explique Soeur Nadia. Qui détaille une de ses journées bien remplies commençant à 6h15 par l’oraison, une heure de prière silencieuse «en amoureuse avec Jésus». Puis les offices, la lecture spirituelle et le travail: biscuiterie, jardinage, services communautaires etc. «Tout se vit en silence pour maintenir un climat de coeur à coeur avec Dieu, même le repas où nous écoutons une lecture.» Chaque soir, toutefois, les discussions vont bon train durant trois quart d’heures d’un temps fraternel où les soeurs échangent des nouvelles de leur famille ou de l’actualité. «La joie est au rendez-vous », s’exclame notre carmélite avant de partir préparer le repas de midi pour ses soeurs.

33C EM4333D EM43

LES RECETTES DES SOEURS

34A EM43Après un temps de silence, Soeur Anne-Elisabeth, 57 ans, arrive dans le parloir avec du café et surtout un choix de biscuits maison, gagne-pain principal de la communauté. «Cette activité représente 80% de notre revenu, en plus de l’hôtellerie, de la décoration des bougies, des rentes AVS de quelques soeurs et de dons», informe la prieure de la communauté. «Autrefois, les soeurs gagnaient leur vie grâce à la broderie et la fabrication de drapeaux de sociétés. Mais cela ne suffisait plus. Quelqu’un nous a dit: ‘Tout ce qui se mange se vend’», se souvient la Schwytzoise d’origine. Cela débouche sur la naissance de la biscuiterie en 2007, en même temps que l’Association des Amis du Carmel créée pour les soutenir financièrement. «La recette des biscuits à l’anis, héritée de la grand-mère d’une soeur, a plus de 100 ans!», relève la prieure. Créativité et audace: ces ingrédients ont permis aux carmélites du Pâquier de lancer leur petite entreprise lors du Salon romand des Goûts et Terroirs. «Les gens imaginaient que nous vivions des dons et de l’argent de l’évêché. Nous avons participé à cette foire pour nous faire connaître et que les mentalités changent.» Cette incursion hors du carmel paie: quelques points de vente se constituent, la biscuiterie se fait connaître. Désormais, c’est au Marché monastique de Saint-Maurice qu’elles participent.

Téléchargez gratuitement
l'Echo de cette semaine!

Cette semaine, l'Echo Magazine vous
est offert au format PDF en inscrivant
votre adresse email ci-dessous.


 

Ce n’est de loin pas la seule adaptation à leur temps. Pour Soeur Anne-Elisabeth, ce centenaire met en lumière un «miracle de l’évolution»: «Nous ne sommes pas un musée: il s’agit de traduire l’esprit de Thérèse d’Avila pour aujourd’hui». La prieure est reconnaissante pour le dynamisme de ses prédécesseures qui ont eu le courage de changer, d’innover, tout en restant fidèles. En créant par exemple l’hôtellerie en 1982, un bâtiment proche du couvent avec cinq chambres individuelles et une cuisine pour des personnes souhaitant vivre un temps de retraite près de la communauté.

FOI EN L’APPEL

Des ajustements ont été faits à d’autres niveaux: la grille entre le choeur et la chapelle a été enlevée, l’habit simplifié et la liturgie s’est adaptée après Vatican II. L’obéissance est devenue plus active et responsable et toutes les soeurs ont été formées en sciences humaines. Les moyens de communication actuels ont leur place comme le Smartphone qui sert avant tout à payer les factures, QR Code oblige! Mais de tout temps, des intentions de prière leur ont été confiées: souffrances et difficultés de beaucoup sont ainsi présentées au Seigneur.

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



Midi, l’office du milieu du jour commence. La communauté se réunit pour prier et chanter. Soeur Nadia, ancienne membre du choeur mixte de Saint-Maurice, s’en donne à coeur joie. Et vit le moment présent, comme un rendez-vous d’amour, car «lorsque Dieu appelle, Il met le paquet et on craque!»

 

Revenir aux origines

34C EM43En 1914, une veuve française, Mme Delaître, achète le petit château de lully pour y installer une communauté priant pour l’unité des chrétiens en Suisse. Trois soeurs du Carmel de Narbonne y arrivent en août 1918. Très vite, des divergences naissent entre les carmélites et leurs bienfaiteurs qui veulent intervenir sur le choix des postulantes. Les soeurs repartent pour revenir le 28 septembre 1921. En 1929, Mme Delaître, devenue Soeur Saint-Michel, est dénoncée à rome comme quêteuse et visionnaire et le Saint office lui interdit de revenir au Carmel! S’ensuivront des années de grande pauvreté pour les soeurs, les donateurs leur ayant coupé les vivres. D’entente avec l’évêque, l’ordre fait appel à Mère Agnès, valaisanne, prieure du Carmel de Fontainebleau qui fait construire un monastère audessus du village du Pâquier et qui sera béni le 15 octobre 1936. La communauté y connaîtra enfin des années sereines et un rayonnement réel. Cette histoire mouvementée sera retracée dans un ouvrage historique annoncé pour septembre 2022 et soutenu par l’Association des Amis, forte de 620 membres. Pour marquer le centenaire, un livre de photographies sur la vie carmélitaine actuelle accompagnées de textes poétiques sera publié pour Noël. Des manifestations rythmeront encore cette année commémorative. Parmi elles, une messe radiodiffusée le 14 novembre, une journée portes ouvertes le 12 mars et un pèlerinage de lully au Pâquier le 19 juin. Un riche programme visible sur www.carmel-lepaquier.com.

PrC 

Articles en relation


Initiative «Trésors des monsastères»

L’initiative «Trésors des monastères» réunit des produits confectionnés par différentes congrégations de Suisse romande. L’idée en revient à un jeune Neuchâtelois, Loïs Auberson, pour qui l’engagement communautaire est une réalité concrète.


Johannes de Habsbourg: de la banque au sacerdoce

Johannes de Habsbourg a préféré le sacerdoce à l’amour d’une femme et à une carrière de banquier. Un parcours atypique.


Dérives religieuses: témoignages

La vie religieuse, qui devrait amener au bonheur de marcher avec Dieu, connaît des ratés retentissants. Quand une certaine vision de l’obéissance annihile la personnalité, par exemple. Un livre écrit par un chartreux met ce risque en lumière; et trois anciens religieux de suisse romande témoignent.

Téléchargez gratuitement
l'Echo de cette semaine!

Cette semaine, l'Echo Magazine vous
est offert au format PDF en inscrivant
votre adresse email ci-dessous.


NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



concours echo