Spécial Toussaint: Dans l’intimité

Les funérailles, Anna Ancher, Copenhague Statens Museum for Kunst. Les funérailles, Anna Ancher, Copenhague Statens Museum for Kunst.

La crise sanitaire a imposé avec cruauté des funérailles en cercle on ne peut plus restreint, augmentant la douleur des familles. Avant la pandémie, les obsèques dans l’intimité avaient pourtant la cote. Et ne devraient pas la perdre.

18A EM43Le jour où sont écrites ces lignes, La Liberté contient six avis mortuaires, dont trois avertissent que la cérémonie a déjà eu lieu en présence de proches. Le phénomène n’est pas nouveau: l’abbé François-Xavier Amherdt regrettait déjà en 2001 dans les colonnes du Matin Dimanche les funérailles «dans la plus triste intimité». Mais en vingt ans, celles-ci se sont multipliées. Elles représentent aujourd’hui entre 10 et 20% des obsèques dans le canton du Jura, selon Jérôme Voisard qui travaille dans l’entreprise familiale de pompes funèbres à Delémont.

Il l’explique par deux phénomènes: l’envie d’intimité, d’une part, et la progression des cérémonies laïques d’autre part. Celles-ci ne peuvent le plus souvent pas accueillir un grand nombre de personnes, faute d’infrastructure. «Il est difficile de trouver une salle de la taille d’une église où l’on accepte la présence d’un cercueil. Les propriétaires n’en veulent par exemple pas si la salle doit accueillir un mariage dans les jours qui suivent.»

AUTRES TEMPS

Si le développement des cérémonies laïques – qui concerne aussi les mariages – suit le déclin du religieux dans la société, la recherche d’intimité est elle aussi due à une évolution sociétale. «Le deuil était autrefois public, on portait des vêtements de deuil», rappelle Sonja Kmec, professeure adjointe à l’Institut d’histoire de l’Université du Luxembourg.

Sans signe extérieur, sans ouverture à la collectivité – les veillées au domicile du défunt ont aussi largement disparu –, la mort est devenue une affaire privée qu’il est difficile d’appréhender. «Les gens semblent embarrassés, ajoute la spécialiste. Une amie qui a perdu son mari très jeune me confiait que les gens ne savaient pas comment lui parler.»

Le deuil est ainsi déstabilisant également dans son aspect pratique. Professeure de science des religions à l’Université de Zurich, Dorothea Lüddeckens le confirme: «De nombreuses personnes ne savent pas ce que l’on attend d’elles ni ce qu’elles veulent: faut-il de lamusique, peut-on se passer de prière, qui prend la parole, faut-il ensuite un grand repas tous ensemble?».

LE REGARD DES AUTRES

A cela s’ajoute, dans nos régions, une certaine pudeur. «On montre peu les émotions en public et même au sein des familles», glisse-t-elle. Un constat valable également au Luxembourg – où «on évite encore plus de parler de la mort que de politique», assure Sonja Kmec – qu’il faut toutefois nuancer. Certains peuvent avoir une culture émotionnelle différente, par exemple les personnes originaires du Sud de l’Europe, ou une compréhension plus large de la famille. «Si on ne connaît pas les cousins de ses parents, on ne les invite pas à leurs funérailles. Mais on le fera si on les rencontre régulièrement lors de fêtes de famille», relève Dorothea Lüddeckens.

Ce que les deux chercheuses ont étudié, les hommes de terrain le confirment. Patron des Pompes funèbres générales, qui disposent de dix succursales dans le canton de Vaud, Edmond Pittet évoque aussi la distension des liens sociaux. Un enterrement se fera plus facilement dans l’intimité si le défunt était âgé et avait perdu beaucoup de relations ou si sa famille est dispersée dans le pays ou le monde.

«Aujourd’hui, on prend la décision pour soi. On vit moins dans la communauté, on se sent moins redevable envers elle», remarque l’entrepreneur qui rencontre quelque 300 familles endeuillées par année. Il accrédite la thèse de la disparition d’une certaine «pression sociale» que mentionne Dorothea Lüddeckens. «Il y a quelques décennies on était poussé à organiser une grande cérémonie. Il fallait montrer qu’on avait choisi le plus beau cercueil, qu’on offrait la plus grande collation», raconte-t-elle.

Téléchargez gratuitement
l'Echo de cette semaine!

Cette semaine, l'Echo Magazine vous
est offert au format PDF en inscrivant
votre adresse email ci-dessous.


Cela n’a toutefois pas complètement disparu. Jérôme Voisard «le ressent encore dans les petits villages. Les familles veulent un enterrement traditionnel, mettre un faire-part dans le journal même si elles n’ont pas beaucoup de moyens. A Delémont et de plus en plus à Porrentruy, cela ne fait plus partie de la réflexion.On fait une grande ou une petite cérémonie en fonction de son envie.» De l’envie de la famille? «Quand il y a une cérémonie en cercle restreint, c’était souvent le voeu du défunt», corrige le Jurassien. «S’il n’a fait part de son souhait par écrit, il l’a souvent dit un jour ou l’autre à un proche et ce sont des choses qu’on retient », complète Edmond Pittet qui se souvient d’une veuve se rappelant du désir émis par son mari lors d’une discussion... vingt ans plus tôt.

LA FIN DES CIMETIÈRES

La crise sanitaire a provoqué des situations douloureuses.En restreignant un temps les cérémonies à 5 personnes dont le célébrant, la crise sanitaire a provoqué des situations douloureuses et créé un choc. Une telle jauge n’empêchait plus seulement les collègues de travail, partenaires de sport ou amis de faire leurs adieux au défunt, mais aussi des membres de la famille proche; la limite n’a parfois même pas permis d’accueillir l’ensemble des enfants. De quoi inverser la tendance et retourner à des obsèques toujours ouvertes à tous? Les spécialistes en doutent. Edmond Pittet relève au contraire que les familles se sentent à présent libres de renoncer à une grande cérémonie à l’église et préfèrent se réunir après crémation pour la dispersion des cendres du défunt, sans liturgie ni grand rassemblement.

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



Les incinérations, largement majoritaires en Suisse, ont d’ailleurs contribué à bouleverser les habitudes. «Les cérémonies se terminent à la sortie de l’église », note Jérôme Voisard dans son bureau de Delémont. On ne va pratiquement plus au cimetière, ou plus tard pour le dépôt de l’urne.» Et pas toujours, précise Edmond Pittet. Il estime que les cendres sont dispersées dans la nature dans 30% des cas. Dans la moitié des cas, elles le sont dans le jardin du souvenir d’un cimetière, sans stèle ni plaque. Si un défunt incinéré sur dix rejoint une tombe existante, il n’en reste plus qu’un qui reçoive un nouvel emplacement: «Les cimetières se vident, tout simplement ». La tradition du recueillement devant la tombe des proches défunts le jour de la Toussaint pourrait ainsi elle aussi, à terme, disparaître.

 

 

Sentiment d’exclusion

«Le plus grave, pendant la pandémie, était de ne pas pouvoir dire adieu au mourant, d’en être éloigné», commente Sonja Kmec, de l’Université du Luxembourg. Cela vaut pour tout enterrement dans l’intimité, dont sont notamment exclus amis et collègues. Qui n’apprennent parfois le décès qu’après la cérémonie. Jérôme Voisard recommande d’ailleurs la publication du faire-part après des funérailles dans l’intimité: «Ça évite les appels et les questions à la famille». Il lui arrive d’être contacté par des personnes qui savent que son entreprise s’occupe d’un défunt et auraient aimé se rendre aux obsèques. Ces funérailles en cercle restreint peuvent être d’autant plus problématiques que «les liens émotionnels sont parfois plus forts avec les amis qu’avec la famille», selon la spécialiste des sciences des religions Dorothea Lüddeckens: «On peut être plus éloigné d’une soeur, que l’on ne voit que quelquefois par année, que de sa meilleure amie qu’on appelle chaque jour. Mais qui ne sera pas invitée aux obsèques». Ce qui laisse «un sentiment d’inachevé et de mise à l’écart», regrette Agnès Telley qui accompagne des personnes en deuil au Centre Sainte-Ursule à Fribourg. «Tout un monde qui a eu des contacts avec le défunt est touché, ajoute-t-elle. On le voit aux enterrements: des connaissances qui n’avaient pas revu la personne depuis des années y assistent.» La Fribourgeoise recommande alors de se rendre sur la tombe du défunt ou à l’endroit où se trouvent ses cendres pour en prendre congé, «d’où l’importance de déposer les cendres dans un lieu accessible».

EN COMMUNAUTÉ

Le diocèse de Sion soulevait en 2003 déjà dans ses directives pour la célébration de funérailles dans l’intimité que cette pratique est aussi «dommageable pour la famille du défunt dans son processus de deuil». Prêtre du diocèse et professeur à l’Université de Fribourg, François-Xavier Amherdt souligne que les obsèques ouvertes à tous permettent aux proches de confier leur peine et de parler du disparu. Les rites partagés «manifestent notre appartenance à un groupe social» et «assurent une fonction psychologique de sécurité et de reconnaissance»: la présence de personnes extérieures à la famille apporte du soutien et montre que le défunt était connu et aimé. Tout cela, assure le Valaisan, contribue à franchir les différentes étapes du deuil, du choc et de la colère à l’acceptation et à la «joie de redécouvrir un sens à la perte» dans une perspective chrétienne.

JeF

  

Un deuil plus difficile

«Le deuil, je pense que je ne l’ai pas encore fait»: Vincent a perdu son papa, âgé de 96 ans, à la fin mars 2020. Il l’emmène à l’hôpital un jeudi, sans savoir qu’il ne le reverra plus. Parce qu’on suspecte un cas covid, l’accès à la chambre lui est refusé le lendemain. «Je l’ai appelé, il était en larmes. Comment le réconforter à distance? Je me sentais impuissant», confie Vincent.

Le dimanche, l’hôpital lui apprend son décès. De la chambre dans laquelle il a dû se mettre en quarantaine, il prévient sa famille, puis l’entourage, contacte les pompes funèbres. Sans vraiment savoir ce qu’il est possible de faire – «les gens n’étaient pas préparés». On procède à l’incinération et une cérémonie a lieu quelques jours plus tard, dans l’intimité, par précaution. «Je pense sans arrêt à lui. Le processus de deuil n’est pas abouti. Il n’y a eu ni veillée ni présence de la famille qui fait du bien». Il reçoit des messages de condoléances, des gens déposent même des mots dans sa boîte aux lettres. «Mais ce n’est pas comme une poignée de mains. Beaucoup écrivaient que c’était dur pour eux de ne pas être présents, ils auraient voulu remercier mon père pour ce qu’il avait fait dans le village», raconte encore Vincent.

Il reçoit aussi l’appel d’un psychologue de l’hôpital – «Cette personne-là a été géniale» – et peut contacter l’infirmière qui a accompagné son père jusqu’à son dernier souffle; «Il s’est éteint de manière très douce», apprend-il alors. Un soulagement. Qui n’efface pas un sentiment douloureux: «C’est comme un paquet qu’on livre et qu’on ne revoit plus», dit-il plusieurs fois. La Covid-19 a érigé des barrières. «Le côté humain se perd», conclut Vincent.

JeF

 

Articles en relation


Spécial Toussaint: Parler de la mort à son enfant

Avec la Toussaint, la commémoration des défunts ou encore Halloween, le thème de la mort s’invite dans les foyers. Bien des parents se sentent démunis au moment d’aborder ce sujet, tabou dans notre société. En parler est pourtant essentiel.


Commémorer dans l’espérance

Mourir peut attendre, affirment les affiches du dernier James Bond. Pourtant, la pandémie a provoqué le grand retour de la mort dans notre quotidien. Elle a beaucoup frappé, sans prévenir, et continue de le faire même si le nombre de décès dus au coronavirus diminue. Finie la mort choisie, arrangée, programmée. La sur-individualisation, le narcissisme mortuaire, les cérémonies au son de Goldmann ou Johnny, la mort sympa, comme l’a parfois définie le sociologue valaisan Bernard Crettaz, c’est terminé.


Agente funéraire, pas croque-mort

Saviez-vous que la plupart des agents funéraires travaillent à temps partiel? C’est le cas de Sandrine-Marie Thurre-Métrailler, 28 ans, qui offre ses services dans le Valais central. Rencontre avec l’une des rares femmes à évoluer dans un univers encore très masculin.

Téléchargez gratuitement
l'Echo de cette semaine!

Cette semaine, l'Echo Magazine vous
est offert au format PDF en inscrivant
votre adresse email ci-dessous.


NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



concours echo