Le retour du Kosovo de Bernard Challandes

Bernard Challandes (ici en 2018) veut se donner un peu de temps et profiter de s’entraîner avec ses petits-fils. Bernard Challandes (ici en 2018) veut se donner un peu de temps et profiter de s’entraîner avec ses petits-fils.

Récemment démis de ses fonctions, l’entraîneur neuchâtelois Bernard Challandes a vécu pourtant trois années très intenses avec l’équipe nationale du Kosovo. Il y a obtenu des résultats inespérés et est devenu le héros de tout un peuple. Il raconte.

La veille de notre téléphone, Bernard Challandes a regardé d’un oeil expert la large victoire de Manchester City sur Bruges en Champions League. «J’aime bien Guardiola et on a vu un bon City», dit-il. L’entraîneur neuchâtelois a atteint la septantaine en juillet dernier et, durant un peu plus de trois ans, il a vécu à la tête du Kosovo peut-être la plus folle aventure de sa carrière. Il est devenu un héros national dans ce petit et jeune pays de 1,8 millions d’habitants, indépendant depuis 2008 et où la moyenne d’âge est de vingt-neuf ans. Seulement voilà, le foot restant le foot, en raison de récents résultats jugés décevants en vue du Mondial au Qatar, le couperet est tombé mi-octobre: hier adulé, le Neuchâtelois a été démis de ses fonctions. Ce qu’il prend comme toujours avec philosophie.

«Bien sûr, j’ai été un peu blessé sur le moment, mais je n’ai aucune amertume. D’ailleurs, juste après l’annonce, je suis allé manger avec le président de la Fédération. Il y avait une certaine usure et les dirigeants ont manqué de patience. J’ai la conscience tranquille et le sentiment du devoir accompli. » Et d’ajouter: «Il y a des aspects qui me déplaisent dans le foot business, mais je resterai toujours un amoureux du jeu. Même après ma carrière, je continuerai à aller au stade».

PERSONNALITÉ DE L’ANNÉE

15A EM43Ex-enseignant, Bernard Challandes entraîne depuis plus de 40 ans. Tempérament de feu, motivateur hors-pair, capable avec les gestes et les paroles de galvaniser ses joueurs, il possède l’un des plus beaux palmarès des entraîneurs suisses. En 2002, il a mené les M21 jusqu’en demi-finale de l’Euro, en 2009 il a été champion avec Zurich, l’un des clubs phares qu’il a dirigés comme Sion, Servette ou Young Boys. Le Neuchâtelois a toujours aimé relevé les défis et celui qu’il a réussi avec la jeune et inexpérimentée équipe du Kosovo – le pays n’a été admis par l’UEFA qu’en 2016 – a épaté l’Europe entière. Devant un peuple en liesse, le Neuchâtelois a été sur le point de qualifier le pays pour l’Euro 2021, ce qui aurait été sa première grande compétition internationale, n’échouant qu’en barrage contre la Macédoine du Nord. En 2020, Bernard Challandes a d’ailleurs été élu personnalité de l’année au Kosovo. Un honneur rare pour un étranger.

Les exploits qui ont jalonné ce parcours, dont une série de 14 matches sans défaites, il ne les oubliera jamais. «On s’impose en Bulgarie en marquant à la 95e. On bat la Tchéquie qui est une très bonne équipe européenne. On mène 1-0 en Angleterre avant de s’incliner 5-3 après un match épique. Aucune équipe n’avait réussi à marquer trois buts aux Anglais chez eux. » A chaque match à la maison, le petit stade de Pristina s’est transformé en chaudron incandescent. «Il contient 15’000 spectateurs, mais il y avait chaque fois plus de 80’000 demandes de billet. Généralement, on dit que le public peut être le 12e homme. Au Kosovo, c’était le 13e, le 14e. L’ambiance était réellement exceptionnelle.»

Tragiquement meurtri par la guerre de l’ex-Yougoslavie, le Kosovo n’a acquis son indépendance qu’en 2008. Bien au-delà du football, l’équipe dirigée par Challandes est devenue le porte-drapeau de tout un peuple. «C’est un pays qui a souffert et qui essaie de se relever, relève le Neuchâtelois. Son besoin de reconnaissance, je pense que le Kosovo l’a plus assouvi grâce au foot qu’à travers l’économie ou la politique. Je n’aime pas établir de hiérarchie dans tout ce que le foot m’a apporté. L’ascension en 1re ligue avec Le Locle, il y a très, très longtemps, est un souvenir marquant. Mais ce que j’ai vécu au Kosovo restera à part. Sur place, on m’a souvent dit que le Kosovo était désormais ma deuxième patrie. Un jour, une petite grand-maman m’a étreint en pleine rue pour me remercier de tout ce que j’avais fait pour son pays et d’avoir rendu sa famille heureuse.» Il tient aussi à tordre le cou aux clichés qui perdurent sur ce pays. «On dit que c’est dangereux, or je n’ai jamais ressenti cela. Au contraire, j’ai découvert un peuple d’une extrême gentillesse.»

Téléchargez gratuitement
l'Echo de cette semaine!

Cette semaine, l'Echo Magazine vous
est offert au format PDF en inscrivant
votre adresse email ci-dessous.


ÉCRIRE L’HISTOIRE

«Vous avez écrit l’histoire du Kosovo», m’a félicité l’un d’eux.Issus la plupart de familles qui ont fui la guerre, les joueurs kosovars évoluent aux quatre coins de l’Europe. Binationaux, ils ont le choix de jouer soit pour leur pays d’origine soit pour leur pays d’adoption. Une partie du travail de Challandes a consisté à les persuader de porter le maillot kosovar. «ça été un combat permanent, Zheqiri par exemple a choisi la Suisse, des frères Berisha l’un joue pour le Kosovo, l’autre pour la Norvège.» Sa cote de popularité, Bernard Challandes a encore mieux pu la mesurer à travers les messages qu’il a reçus lors de son récent départ. «Pratiquement tous les joueurs m’ont écrit pour me remercier du bon temps passé ensemble.» «Vous avez écrit l’histoire du Kosovo», m’a félicité l’un d’eux. «Même l’ambassadeur du Kosovo en Suisse m’a remercié pour avoir donné de la fierté à son peuple. ‘Vous avez fait passer au Kosovo son meilleur moment’, a-t-il salué. L’autre jour, je suis allé voir Sion-Bâle à Tourbillon. Plusieurs Kosovars m’ont demandé de faire des selfies avec eux. Il existe des liens très forts entre les deux pays.»

Récemment, le Neuchâtelois, parmi de nombreux prétendants, a figuré parmi les deux derniers candidats pour succéder à Vladimir Petkovic à la tête de l’équipe suisse. Finalement c’est Murat Yakin qui a été retenu. «Quand on aime le foot comme moi, diriger la sélection de son pays est un rêve partagé par de nombreux entraîneurs. ça aurait été une superbe fin de carrière, mais aujourd’hui je n’y pense même plus», assure-t-il.

SE DONNER DU TEMPS

A son âge, Bernard Challandes n’exclut pas de vivre encore quelques années dans le foot. «Mes genoux me font souffrir, mais la tête va bien, même si on ne va pas vers le beau, comme on dit. Dans ma vie, je n’ai jamais rien planifié et je ne vais pas attendre que mon téléphone sonne. Si une proposition arrive, on verra bien, même si le foot prend énormément d’énergie. En tous cas, je n’ai pas envie de mal finir.» Et d’ajouter: «Ma femme me laisse carte blanche. Récemment, on a acheté un petit chalet en Valais, j’ai mon vélo électrique, j’adore la marche, je peux très bien vivre sereinement sans entraîner, je veux me donner du temps».

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



Le Neuchâtelois est trois fois grand-père et les deux garçons Manek (14 ans) et Malo (10 ans) jouent avec le FC Le Locle. Quand son grand-papa a été écarté, Manek lui a envoyé un joli message où il se disait triste, en ajoutant qu’il se réjouissait qu’à l’avenir il ait plus de temps pour s’entraîner avec eux.

Bertrand Monnard

Articles en relation


Basket: où sont les Alémaniques?

Le championnat de basket, qui reprend le 9 octobre, manque de suspense, d’argent et d’écho médiatique. Contrairement au foot et au hockey qui brassent des millions, il est dominé par des Latins qui n’attendent qu’une chose: le réveil des Alémaniques.


Yann Sommer, un héros national

Grâce à ses performances exceptionnelles contre la France à l’Euro et face à l’Italie plus récemment, Yann Sommer, le gardien de la Nati, est devenu l’idole de tout un pays. Portrait d’un jeune papa bâlois aussi efficace que modeste.


Sport et spiritualité

Les Jeux paralympiques de Tokyo 2020, du 24 août au 5 septembre, sont l’occasion de revenir sur les valeurs sportives et spirituelles que sont le dépassement de soi, l’esprit d’équipe et la communion. Lorsque le sport n’est pas soumis à un mercantilisme déshumanisant.

Téléchargez gratuitement
l'Echo de cette semaine!

Cette semaine, l'Echo Magazine vous
est offert au format PDF en inscrivant
votre adresse email ci-dessous.


NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



concours echo