Basket: où sont les Alémaniques?

Ivanie Tacconi (Genève) n’a pas pu empêcher Marielle Giroud (Fribourg) de remporter la Supercoupe. Ivanie Tacconi (Genève) n’a pas pu empêcher Marielle Giroud (Fribourg) de remporter la Supercoupe.

Le championnat de basket, qui reprend le 9 octobre, manque de suspense, d’argent et d’écho médiatique. Contrairement au foot et au hockey qui brassent des millions, il est dominé par des Latins qui n’attendent qu’une chose: le réveil des Alémaniques.

«Quand vous parlez de basket à Zurich, personne ne vous écoute.»Si les Romands ne fêtent plus de titre national en football depuis celui de Servette en 1999 et en hockey depuis celui de Bienne en 1983, ils peuvent largement se rattraper en basket. Fribourg Olympic a remporté le dernier championnat en battant les Starwings de Bâle, mais l’exploit est du côté rhénan: aucune équipe alémanique n’avait atteint ce stade de la compétition depuis le sacre de Berne... en 1933.

Il faut dire que les clubs d’outre-Sarine sont quasi absents de l’élite. Grâce au retour des Lucernois de Swiss Central, ils seront deux cette saison à défier six clubs romands et deux clubs tessinois. Ce déséquilibre serait une conséquence de l’influence des pays voisins: la France et l’Italie sont des pays de basket, l’Allemagne de handball.

Ce qui pourrait passer pour un détail, une anecdote ou une douce revanche sur la domination germanophone dans d’autres sports s’avère surtout un frein au développement du basket en Suisse. Privé de joueurs potentiels dans la partie la plus peuplée du pays, il compte environ 20’000 licenciés alors que l’unihockey, plus présent outre-Sarine, en revendique 33’000. Et il est privé de moyens financiers. «Quand vous parlez de basket à Zurich, personne ne vous écoute », regrette Giancarlo Sergi, président de Swiss Basketball depuis 2014. Qui résume la situation en une phrase: «L’argent est là-bas, mais le sport n’y est pas développé».

LE GRAND VIDE

14A EM40Daniel Frey ne croit pas à des différences culturelles. «Il y a eu de bons clubs un peu partout en Suisse alémanique», rappelle le responsable des centres de compétence de ProBasket, association réunissant les clubs de Suisse centrale et du Nord-Est. Il déplore l’absence de Zurichois au plus haut niveau: «Ce sont des rivalités personnelles qui font que les clubs ne collaborent pas pour créer une équipe d’élite régionale ».

Alors que les conditions sont réunies. Pôle économique du pays, Zurich peut entretenir des clubs dans l’élite – il le fait déjà en football (FC Zurich) et en hockey (ZSC Lions), sports plus gourmands. Et le basket y est populaire, avec deux équipes de deuxième division et autant à l’échelon inférieur. Ce n’est pas sans raison que la star genevoise Clint Capela, qui joue à Atlanta, y a proposé un premier camp pour les jeunes cet été.

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Le président des Starwings de Bâle aimerait lui aussi avoir à Zurich une formation jouant les premiers rôles. Pour redonner de l’intérêt au championnat – Fribourg et Lugano se sont partagé 11 des 15 derniers titres –, jouer davantage de derbys et attirer les médias. Pascal Donati est catégorique: «Sans club zurichois, la télévision alémanique ne s’intéressera pas au basket» (voir encadré).

Le Bâlois est un personnage dans le monde du basket suisse. «Les clubs sont souvent portés par des individus comme lui, passionnés et crocheurs. C’est ce qui fait que l’équipe se maintient et réalise des coups d’éclat», souligne Patrick Koller, qui a remporté la Coupe de Suisse avec les Starwings en 2010 comme entraîneur. Le patron du basket suisse, Giancarlo Sergi, confirme: «Un club est une PME avec des salaires à verser, des cotisations AVS à payer, des employés étrangers, des juniors en formation. Et Pascal Donati a créé un club extraordinaire avec des petits moyens». Le budget des Starwings, 400’000 francs environ, compte en effet parmi les plus modestes de la ligue. Le club souffre de la concurrence du FC Bâle, du hockey sur glace et du volleyball féminin. «Nos sponsors principaux ont un lien personnel avec le basket. Autrement, je n’obtiens rien», confie Pascal Donati. En dépit de sa longue tradition de basket, Bâle n’évolue pas dans le même monde que Fribourg Olympic.

LE MODÈLE FRIBOURGEOIS

Le club bleu et blanc annonce un budget d’un million et demi de francs pour sa première équipe. Il peut compter sur le fournisseur d’énergie Groupe E comme sponsor principal – «Son équivalent à Bâle est un cosponsor », compare Pascal Donati – et la Banque cantonale est son deuxième partenaire le plus important – aucun soutien à Bâle.

Olympic est bien doté, a du succès, est populaire et suivi par les médias, joue à moins de deux kilomètres de la Sarine et s’efforce de communiquer aussi en allemand. Mais le basket ne séduit pas pour autant les germanophones du district de la Singine «qui préfèrent le hockey, le volley féminin et le football». Le président du club, Philippe De Gottrau, pointe du doigt l’infrastructure: «Il y a moins de terrains de basket que de foot et il n’est pas facile d’obtenir des salles, déjà occupées par d’autres sports». 

«Les joueuses talentueuses abandonnaient parce qu’il n’y avait rien à la clé.»Son équipe, elle, joue dans une salle exclusivement dédiée au basket, propriété de la ville. «Mais on est le seul club à payer un loyer et à se passer de subventions régulières. Cela dit, la salle est le plus important», reconnaît-t-il.

Basketteurs et basketteuses peuvent s’entraîner quand ils le veulent et disposent d’appareils de fitness et de casiers dans lesquels laisser leurs affaires. «Ce n’est pas grand-chose, mais ça facilite la vie», apprécie Marielle Giroud qui joue pour Elfic Fribourg. La Valaisanne a choisi cette équipe au moment de quitter son canton en 2017 parce qu’elle «disputait la Coupe d’Europe et était plus compétitive qu’Aarau» qui lui avait également fait une offre.

16A EM40Le basket féminin ne connaît pas une autre situation que le basket masculin. Aarau, «toujours un peu au fond du classement», est la seule équipe alémanique en première division (les six autres sont romandes) depuis le retrait en juillet de Winterthour, battue par Elfic en finale du championnat trois mois plus tôt. «Il y avait toujours du public là-bas, c’était les ‘gros matchs’ de la saison», regrette Marielle Giroud, enseignante au secondaire quand elle ne foule pas les parquets.

Karin Hauser, qui a fait les beaux jours de Troistorrents (VS) au tournant du siècle, a aussi enseigné. Arrivée de Wetzikon (ZH) où elle avait remporté la Coupe de Suisse en 1995, elle bénéficiait de conditions plus intéressantes dans le club chablaisien; d’un défraiement, pas d’un salaire. «Il y avait peu d’argent en Suisse romande, mais pas d’argent en Suisse alémanique», se souvient-t-elle: «Les mouvements juniors étaient importants, mais les joueuses talentueuses abandonnaient parce qu’il n’y avait rien à la clé à moins de partir en Suisse romande ou au Tessin». Pour jouer parfois devant un millier de spectateurs à Troistorrents – «C’était le rêve» – sans pour autant pouvoir vivre du basket.

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SOLUTION À L’ÉTRANGER?

Sur ce point comme sur d’autres, la situation n’a guère évolué. L’une des clés pourrait se trouver sur la scène internationale. Fribourg Olympic est le seul club masculin à se lancer en Coupe d’Europe. «Si d’autres le faisaient, ça leur donnerait plus de visibilité et ça élèverait leur niveau de jeu», assure l’ancien international Patrick Koller. Ce qui profiterait à l’équipe nationale: «Si elle se qualifiait pour un Championnat d’Europe, ça donnerait un coup de fouet au basket».

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L’émergence d’une star alémanique de la trempe de Clint Capela ou du Vaudois Thabo Sefolosha pourrait aussi aider. Mais ne ferait pas tout. «Les jeunes veulent voir des matchs de haut niveau. Ce qu’il faut, c’est une bonne équipe avec des événements tous les week-ends», estime Giancarlo Sergi. Optimiste, le président de Swiss Basketball veut laisser du temps aux clubs, sachant que «le jour où la Suisse alémanique se réveillera, on sera tous gagnants».

 

Où est la caméra?

Bien que le basket soit un sport visuel et spectaculaire, les retransmissions télévisées sont peu nombreuses. La RTS diffuse les finales de la Coupe de Suisse et quelques matchs des équipes nationales. Elle propose encore d’autres rencontres, le plus souvent masculines, sur le Web. La télévision alémanique retransmet les finales de coupes et du championnat, en principe sur son site internet. Elle pourrait en faire plus si l’intérêt grandissait grâce à des équipes alémaniques de haut niveau et de bonnes prestations de l’équipe nationale, assure Roland Mägerle, chef des sports de SRF. De manière générale, le championnat intéresse presque exclusivement les régions dans lesquelles évoluent ses participants. Lorsqu’on parle de basket dans le reste du pays, il est plutôt question du championnat américain, des Jeux olympiques et dans une moindre mesure de l’équipe nationale. La présence de Bâle en finale la saison dernière a toutefois eu un écho outre-Sarine. Le club en profite, selon son président Pascal Donati: un restaurateur a reconduit son soutien avec enthousiasme après avoir vu son logo à la télé et dans les journaux.

JeF 

 

Entre francophones

Deux clubs romands se sont sans surprise imposés lors des finales de la Supercoupe disputées le 2 octobre à Fribourg. Fribourg Olympic a battu les Lions de Genève chez les hommes (93-62) et Elfic Fribourg a pris la mesure de Genève Elite chez les femmes (87-32). Depuis son lancement en 2015, la compétition n’a été remportée qu’une seule fois par des germanophones, en l’occurrence les joueuses de Winterthour en 2017. Elles disposent du meilleur palmarès outre-Sarine, avec également une Coupe de la Ligue (2020) et deux Coupes de Suisse (2017 et 2019). Chez les hommes, seuls les Starwings de Bâle ont, dans l’histoire récente, remporté la Coupe de Suisse; c’était en 2010.

JeF 

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