Syrie: la lente reconstruction de Maaloula

Le prêtre grec orthodoxe Elias al-Chaïb sur le toit de sa maison à Maaloula. Le prêtre grec orthodoxe Elias al-Chaïb sur le toit de sa maison à Maaloula.

Sept ans après, l’îlot chrétien de Qalamoun reste marqué par l’occupation des combattants islamistes. Malgré les destructions et la crise économique, des chrétiens croient à la restauration de ce haut lieu de pèlerinage.

«Ils ont brûlé l’iconostase, défiguré les icônes, martelé les visages sur les fresques. Et voici mon ‘musée de la honte’, nous lance le Père Taher Youssef en nous guidant sur la tribune de l’église grecque-melkite catholique Saint-Georges, dans la bourgade syrienne de Maaloula, au nord-est de la capitale Damas (voir encadré). Le prêtre y a rassemblé les vestiges sacrés profanés par les djihadistes du Front al-Nosra qui, de septembre 2013 à avril 2014, ont occupé ce village au coeur de l’îlot chrétien du Qalamoun.

Inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, le célèbre lieu de pèlerinage, où l’on parle encore l’araméen – la langue de Jésus – sous une forme dialectale, comptait quelque 5000 âmes avant la guerre qui a ensanglanté la Syrie. Ils étaient dans leur majorité des chrétiens grecs-catholiques ainsi que des grecs orthodoxes cohabitant avec une minorité musulmane. Aujourd’hui, les musulmans de Maaloula – nombre d’entre eux avaient fait cause commune avec les groupes salafistes et affiliés à Al-Qaïda – ne sont plus là. Leur retour n’est pas souhaité par les chrétiens revenus réparer leurs maisons vandalisées par les combattants islamistes.

TRACES DE L’OCCUPATION

Culminant à 1650m d’altitude, la «perle du Qalamoun» est située à l’ouest de la Syrie, sur le versant oriental de la chaîne de l’Anti-Liban, à 55km au nord de Damas. L’endroit est connu loin à la ronde pour sa spectaculaire fête de l’Exaltation de la sainte Croix. Célébrée le 14 septembre, elle commémore la découverte à Jérusalem en 326 de la Sainte Croix par Hélène, mère de l’empereur Constantin. «Ce sont trois maîtres de Maaloula qui ont peint les icônes; ils sont morts avant de voir leur destruction», continue Abouna (Père) Taher Youssef. Et de préciser que les jeunes du village ont restauré pendant cinquante jours les fresques saccagées. «Ils voulaient à tout prix effacer les traces de la guerre et ont terminé juste avant la messe de minuit le 24 décembre 2020.»

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MAISONS RESTAURÉES

A quelques encablures de l’église, accompagné de l’ingénieur Nadra Elias et de Soeur Antoinette Wakim, de la congrégation des religieuses de Jésus-Marie, originaire de Maaloula, nous visitons la maison où réside le Père Elias al-Chaïb. Ce prêtre grec orthodoxe, marié et père de deux enfants, bénéficie du programme de restauration de soixantemmaisons chrétiennes de Maaloula. Ce projet, financé par la fondation internationale catholique de droit pontifical Aide à l’Eglise en détresse (AED), est coordonné sur place par les religieuses de Jésus-Marie. L’ingénieur en charge du projet nous conduit dans l’immeuble de plusieurs étages au milieu de tas de gravats et de murs noircis. Certains portent encore la trace des slogans inscrits par les djihadistes qui ont squatté les lieux durant l’occupation de la bourgade. Comme dans d’autres endroits de Maaloula, ils ont incendié la maison avant de la quitter non sans avoir emporté tout ce qui pouvait être récupéré: portes, fenêtres, installations sanitaires, etc.

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Les objets les plus précieux, comme Maaloula les oeuvres d’art dérobées dans les églises, ont été écoulés sur le marché noir et acheminés vers le Liban pour y être vendus. C’est d’ailleurs dans ce pays à Ersal, région musulmane sunnite de la plaine de la Bekaa longtemps infiltrée par les djihadistes d’al-Nosra, que l’armée libanaise avait récupéré certaines pièces en 2015: trois cloches et une grande quantité d’icônes, des croix et de rares manuscrits religieux que les djihadistes avaient volés à Maaloula. Les musulmans de la ville qui s’étaient joints aux djihadistes venus de Yabroud, à près de 20 km au nord-est, avaient préparé l’attaque des quartiers chrétiens de longue date. Ils s’étaient réunis pendant plusieurs mois dans les locaux de l’hôtel Al Safir, édifié sur la falaise qui surplombe le village maintenant complètement détruit. «Il n’y avait pas seulement des petites gens qui s’étaient ralliés aux fondamentalistes, mais aussi des médecins, des professeurs, des ingénieurs et des intellectuels. Il y a eu un vaste lavage de cerveau! » «Un docteur devenu sniper au nom de Dieu!», déplore Nadra Elias en passant sur la place principale de la ville, ornée du drapeau national et d’un grand portrait du président Bachar el-Assad.

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«Seules quelques familles musulmanes sont de retour. Il n’y a pas de réconciliation: la mosquée est fermée, les chrétiens ont refusé qu’elle soit rouverte. Ils ont été trahis par leurs voisins musulmans, la confiance est perdue pour longtemps!» «Les djihadistes, soi-disant des musulmans, ont tout pris dans les maisons, d’abord le vin et le whisky! », ironise Soeur Antoinette.

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RESTER MALGRÉ LA CRISE

Les femmes de son atelier ont tout de même retrouvé le sourire.Elle nous emmène voir l’atelier de confection de lingerie que sa congrégation a mis sur pied pour donner du travail – et un salaire – à une vingtaine de femmes chrétiennes revenues au village. Aidée par l’OEuvre d’Orient, qui a payé une partie du bâtiment abritant l’atelier, et par d’autres ONG, la société porte en arabe un nom signifiant «le roc». Elle veut ainsi souligner la volonté de ces femmes courageuses de reconstruire une vie qui a failli être détruite par la sauvagerie fondamentaliste.

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Avec l’inflation galopante, la profonde crise économique après onze ans de conflit et l’embargo international, la population syrienne est à bout de souffle. Et c’est sans compter les sévères sanctions économiques aggravées par la loi César (Caesar Syria Civilian Protection Act), imposée par les Etats-Unis en juin 2020. Cette nouvelle mesure, qui punit les entreprises étrangères commerçant avec la Syrie et empêche la reconstruction du pays, a porté un coup mortel à la monnaie nationale: le coût d’un dollar américain est passé de 2000 à 3500 livres syriennes (SYP). Le prix de la nourriture et d’autres moyens de subsistance a triplé, et même pour certains quintuplé. Le coût des médicaments – devenus rares – a été multiplié par sept et quelques-uns sont même dix fois plus chers!

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«De plus, la grave crise au Liban nous a fait perdre des débouchés pour nos produits et nous avons du mal à les écouler», constate, amère, la religieuse animée d’un esprit d’entreprise. Mais les femmes de son atelier ont tout de même retrouvé le sourire, faisant preuve d’une grande résilience. Comme Sarkis, rencontré dans sa petite entreprise de maçonnerie à l’entrée du village. Il y produit du matériel pour le projet de rénovation des maisons chrétiennes endommagées que dirige l’ingénieur Nadra Elias financé par l’AED. Occupé à fabriquer des plaques en béton avec son fils Bassim, Sarkis nous explique que son père a été tué parce qu’il avait refusé de partir lors de la prise de Maaloula par les bandes fondamentalistes du Front al-Nosra, Liwa al-Islam et Liwa al-Tawhid. Lui-même a fait le choix de développer son entreprise pour participer à la reconstruction de «sa» ville.

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Jacques Berset/cath.ch

 

La perle de Qalamoun

Les maisons en terrasse aux couleurs pastel s’égrènent comme des alvéoles dans la falaise ocre échancrée par l’érosion du djebel Qalamoun. Dans ce paysage aride couleur de sable, l’oeil est attiré par de grandes croix peintes sur des pans de rochers qui s’élèvent à 1650 m d’altitude. Un peu en retrait de l’autoroute de Damas à Homs se dresse Maaloula, une terre sainte prisée par les ermites et les pèlerins depuis deux millénaires. Situé à l’écart des grandes routes commerciales passant plus à l’est, le long plateau du Qalamoun a été longtemps préservé des remous de l’Histoire. C’était avant l’arrivée des djihadistes, qui ont failli rayer de la carte cet îlot de mixité confessionnelle. Maaloula, «l’entrée» en araméen, est lovée au fond d’un amphithéâtre de pierre couronné par le monastère grec-catholique de Saint-Serge, Mar Sarkis. Le couvent, datant de l’empereur Constantin, a été construit en l’honneur des saints Serge et Bacchus, deux officiers romains d’origine syrienne exécutés en 297 pour avoir refusé de sacrifier aux idoles.

POPULAIRE SAINTE THÈCLE

Du plateau, la route des pèlerins redescend ensuite vers l’entrée d’un canyon impressionnant assez étroit qui conduit au village par le défilé de Sainte-Thècle. Cette dernière, fille du gouverneur romain d’Iconium (l’actuelle Konya, en Turquie), abandonna tout pour suivre saint Paul. Elle est l’une des saintes les plus populaires de l’Orient chrétien. Le monastère grec orthodoxe de Sainte-Thècle (Mar Takla) est construit au pied de la grotte où la sainte chercha refuge et passa le reste de sa vie en prière. En temps normal, la foule venue de loin s’y presse: il y suinte une eau dont les vertus miraculeuses guériraient notamment les rhumatismes. Le monastère a été profané par les djihadistes lors de la prise de Maaloula; treize religieuses et trois de leurs auxiliaires qui avaient été enlevées le 3 décembre 2013 ont été libérées le 9 mars 2014 grâce à l’entremise des services secrets qataris et libanais. Dans le cadre d’un marché, Damas avait libéré en échange 150 prisonnières détenues dans les prisons syriennes. Depuis la libération du bourg, une haute statue de la Vierge Marie domine à nouveau le village, remplaçant celle qui avait été détruite par les djihadistes en 2013. Tout comme a été restaurée la croix qui surmontait la coupole du monastère des saints Serge et Bacchus et que les djihadistes avaient abattue.

JB/cath.ch

 

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