Emmenegger à l’Hermitage

Au bord du lac de Garde (Solitude) (1902). Au bord du lac de Garde (Solitude) (1902).

L’Hermitage sort de l’ombre Hans Emmenegger (1866-1940). Jusqu’à présent, la réputation de ce peintre lucernois a à peine dépassé la Suisse centrale. Son mutisme et ses contrastes méritent pourtant toute notre considération. Une rétrospective en tous points réussie!

Voici exactement le type d’exposition dont on rêve – debout ou en dormant – au point de ne plus espérer la voir advenir. Comme quoi la patience peut parfois être récompensée... L’Hermitage lausannois est allé quérir chez les seconds couteaux bien aiguisés de l’histoire de l’art un de ces peintres qui retient l’attention de celles et ceux ne pouvant se contenter de grands noms répétés à satiété. A l’ombre de la popularité se trouvent nombre d’artistes bêtement dénigrés, injustement relégués, voire complètement oubliés.

Tous les mouvements et chaque époque cachent en effet des talents qui méritent d’être reconsidérés pleinement. Leur heure prend souvent son temps. Eh bien, gageons que celle de Hans Emmenegger a sonné! Suite à cette rétrospective organisée par l’Hermitage, on ne pourra en tout cas plus dire de ce côté-ci de la Sarine que l’on ignore le peintre lucernois. Nous voici même doublement avertis: cette proposition muséale est l’une des plus percutantes et originales de l’année.

SUISSE CENTRALE

26A EM36Qui était Hans Emmenegger? Un peintre ancré dans sa ville, Lucerne, et son canton. Ses toiles se trouvent en écrasante majorité en Suisse centrale. Elles ont vite été achetées par des collectionneurs de sa région ou par le Kunstmuseum Luzern, qui en conserve une trentaine. Il existe des aficionados d’Emmenegger capables de se ruer sur ses peintures. Un achat compulsif qui peut se révéler exclusif. Et problématique pour l’aura du créateur en question.

En effet, jusqu’à présent, les oeuvres d’Emmenegger n’ont guère rayonné hors de leur terreau natal. Il n’est pas le seul créateur suisse dans ce cas. Aurait-il eu d’emblée une poignée de ses fresques conservées dans de grandes capitales mondiales que Ferdinand Hodler n’aurait jamais été «cantonné » dans l’aire germanophone ou à la peinture patriotique. Et que dire de Cuno Amiet, quasi inconnu hors des frontières helvétiques? Il fallut attendre 1999 et l’acquisition de Schneelandschaft par le musée d’Orsay pour que la France commence à s’intéresser (et encore...) au Soleurois qui succéda à Hodler dans le rôle de grand artiste national.

Heureusement, la perception étrangère de la peinture suisse de la fin du 19e siècle et des premières décennies du 20e semble en train de changer. Dans un sens positif. En atteste la récente exposition Modernités suisses d’Orsay qui réunissait entre autres Hodler, Amiet et... Emmenegger! Un assemblage inédit. Et probant. Même si Arnold Böcklin n’était curieusement pas sur les cimaises parisiennes (mais il le fut dans une rétro du prestigieux musée il y a vingt ans, il est vrai).

LE DIEU BÖCKLIN

Le nom de Böcklin apparaît fatalement quand on parle d’Emmenegger. Le Lucernois entame sa carrière sous l’ascendant du grand Bâlois. Cela a la force de l’évidence. L’Hermitage met cette influence, ainsi que ce qui s’ensuivit, dans une perspective exhaustive grâce au commissariat assuré par la directrice Sylvie Wuhrmann et la conservatrice adjointe Corinne Currat, un duo qui se distingue là avec beaucoup de discernement. «C’était comme un Dieu pour moi», a confessé Emmenegger en revenant sur ses années de formation. Dans les années 1890, l’Europe est sensible aux frémissements et aux aspirations du symbolisme. La Suisse y apporte sa contribution, remarquée. Star chez les germanophones, Böcklin est un artiste incontournable de ce mouvement continental. Son attrait pour les courbes des collines toscanes et les lieux mystérieux, sur le modèle de sa série iconique L’Ile des morts, fascinent Emmenegger qui garde aussi un oeil sur l’impressionnisme.

A son tour, le Lucernois prend le chemin de l’Italie en passant par le Tessin. Il cherche à se rapprocher des sources d’inspiration de son maître. Il aime la verticalité des cyprès, leur solennité harmonieuse qui n’écrase personne. Il s’attarde sur les rivages esseulés, fixe la mer écumante. Il peint un Château sur un rocher qui pourrait sortir d’un roman gothique britannique lavé des noirceurs du genre. Mais si Emmenegger affectionne les motifs de Böcklin, il n’en retient pas la veine romantique, mythologique ou sacrée.

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SOLITUDE MÉLANCOLIQUE

Son mutisme pour ainsi dire naturel va progressivement dépouiller ses toiles.«Mensonge romantique, vérité romanesque », a écrit René Girard. Sa vérité d’artiste, Emmenegger l’élabore dans des toiles où le sentiment d’immobilité a l’étrange vertu de durer. Ses paysages ont une charge narrative d’autant plus intrigante qu’elle est muette. Intrigante et non inquiétante: durant toute sa carrière, il ne franchira pas ce pas en direction du domaine de la peur.

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Le Lucernois s’est d’abord cherché dans des paysages böckliniens. Il les a contemplés drapé dans un silence mélancolique. Son mutisme pour ainsi dire naturel allait progressivement l’aider à dépouiller ses toiles. Avec une radicalité sans fracas. Qui ne détruit pas. Qui ne subvertit rien. Emmenegger n’avait pas l’âme révolutionnaire; cela ne l’empêchait pas d’être audacieux dans ses choix. Et de persévérer. Il approfondissait avant tout ses propres qualités.

Austère et lumineuse est sa peinture. Elle exhale une fraîcheur paradoxale, exprime un sens sibyllin, manifeste une vigueur muette. Celle-ci se niche dans le dépouillement, marqué par des contrastes saisissants où l’on perçoit une certaine empreinte photographique. En témoignent son intérêt pour ce médium et ses recherches sur le mouvement, particulièrement quand il médite sur celles, futuristes, de Filippo Tommaso Marinetti. Danseur russe tournoyant sur lui-même et Canari en vol s’éloignant de l’observateur dans l’obscurité, des toiles de la fin des années 1920, sont exceptionnelles d’originalité – on en reste bouche bée!

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Surtout, l’artiste lucernois vide ses oeuvres des thèmes qui peuplaient celles de ses aînés. Question de tempérament, solitaire. Question également de manière, singulière. Ainsi cherche-t-on en vain des traces d’êtres humains dans ses peintures. Cet aspect est très frappant. Il peut susciter un brin de malaise. Il ne relève pourtant pas d’un nihilisme coi ou d’un dégoût de l’humanité.

28A EM36Cette constante est d’autant plus prégnante à partir du moment, la décennie 1900, où Emmenegger, qui a le pied alpin, s’intéresse de près aux montagnes. Ses yeux ne vont plus quitter cet horizon. Y compris quand il redescend en plaine (ses vues urbaines nocturnes ont quelque chose d’hoppérien) en appréciant le dégel du Plateau et les alentours de Zoug. C’est vraisemblablement dans son rapport à la nature, et en son sein dans de longues séances d’immersion qu’on imagine volontiers méditatives, qu’Emmenegger a trouvé ses marques artistiques. Même s’il lui faudra encore les ambiances des sous-bois et des forêts, quasi magnétiques chez lui, il trouve dans les Alpes uranaises – le mont Pilate est incontournable pour un Lucernois – et autres les contrastes qui feront la qualité de ses lumières, plus encore celle de ses ombres. Ces dernières peuvent prétendre à un chapitre autonome, en tout cas à un long développement, dans le vaste livre de l’histoire de l’art les concernant.

CONTRASTES SAISISSANTS

En se nourrissant des miroitements de l’eau, du phénomène de la fonte des neiges et de la luminosité en altitude, capable de passer du blanc éclatant au violet sépulcral, Emmenegger a affirmé sa modernité à l’écart des avant-gardes (il détestait l’expressionnisme). En plus de bluffantes scènes préhistoriques, ses natures mortes sont un sujet d’étonnement supplémentaire de l’exposition: et soudain cette couleur vive, ces oranges, ces rouges juteux sur des fonds blancs neigeux...

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A plus d’une reprise, on a l’impression d’avoir affaire à un cousin méconnu de Félix Vallotton, un parent impénétrable qui aurait préféré le contact de la nature inhabitée aux intérieurs bourgeois des villes. Cela ne fait pas de lui un chantre patriotique de plus d’une montagne helvétique immaculée. Cela ne fait pas non plus de son pinceau un scalpel impitoyable guidé par un oeil d’anarchiste. Emmenegger était plutôt un individualiste «conservateur qui s’intéressait de près au progrès» tout en s’en tenant à l’écart, comme l’indique dans le catalogue Didier Semin. Cet historien de l’art français ne cache ni son étonnement ni son admiration. Nous non plus. Mais comment peut-il en être autrement avec Emmenegger?

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Une source d’inspiration

L’Hermitage glisse au sein de l’exposition plusieurs oeuvres d’artistes suisses contemporains afin de rendre hommage à l’inspiration que représente pour eux Emmenegger, qui acquiert dès lors un relief supplémentaire. Si les réussites sont variables, certaines s’appréciant dans le beau parc de l’institution lausannoise, plusieurs sont très réussies. On relèvera deux créateurs vaudois qui ne laissent pas de marbre: Caroline Bachmann, avec ses nuages sur un Léman nocturne violine, et Nicolas Patry (sa première grande expo monographique est au Museo d’arte della Svizzera italiana à Lugano jusqu’en janvier) qui avoue avoir été marqué par la découverte du peintre alémanique lors de la rétrospective du Kunstmuseum de Lucerne il y a sept ans.

 

TK

  

Un peintre ancré à Lucerne

Famille Hans Emmenegger naît en 1866 à Küssnacht (Schwytz). Son père est verrier, sa mère s’occupe du foyer. Deux de ses frères meurent nourrissons. La famille déménage à Reussbühl, près de Lucerne. Hans a 8 ans quand sa maman expire. La mort plane sur son enfance.

Jeunesse Il étudie au collège de Sarnen (Obwald), au séminaire catholique d’Hauterive et à l’Ecole des arts appliqués de Lucerne. A 18 ans, il s’installe à Paris, suit les cours de l’Académie Julian et devient l’élève de Gérôme. Il poursuit sa formation à Munich avant de revenir en France. Amitié avecMax Buri, Cuno Amiet et Giovanni Giacometti.

Voyages Il vit un temps à Paris et à Munich. Il visite aussi l’Algérie avec Max Buri, l’Alsace, le sud de la France et l’Italie: les lacs septentrionaux, le Piémont, la Ligurie, la Toscane. Pratiquant la randonnée, le ski et l’alpinisme, ce sportif arpente les Alpes suisses. Il aime aussi «la région merveilleusement morne et solitaire» du Plateau et les environs de Zoug.

Argent Après le décès de son père, en 1893, Emmenegger hérite de l’Herdschwand, un domaine à Emmen, non loin de Lucerne. Ce célibataire y construit son atelier. Mais sa générosité, son caractère dépensier et le peu de succès de ses toiles le mènent inexorablement à la ruine. En 1934, il doit vendre l’Herdschwand, mais peut y vivre jusqu’à sa mort.

Art Emmenegger collectionne des oeuvres et adore les timbres, écrivant sur le sujet. A plusieurs reprises, il détruit un nombre conséquent de ses créations. Participe à l’Exposition nationale à Genève (1896) et à l’Expo universelle de Paris (1900). Munich, Zurich, Winterthur, Rome, Soleure et Saint-Gall ont montré ses peintures. Mais c’est Lucerne, où il s’implique beaucoup dans la vie des beaux-arts, qui le distingue. Notamment dans ses rétrospectives de 1928 et 1936. Quatre ans plus tard, il y meurt d’une défaillance cardiaque.

TK

 

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