Mariage pour tous: Créativité sociale

Pour Marcus et Thomas, un oui le 26 septembre serait une reconnaissance de leur choix de vie. Pour Marcus et Thomas, un oui le 26 septembre serait une reconnaissance de leur choix de vie.

Dire oui au «mariage pour tous» est-ce simplement demander une égalité pour les couples homosexuels? Ou changer un terme dans le Code civil a-t-il des conséquences anthropologiques? Entretien avec Thierry Collaud, professeur de théologie morale à l’Université de Fribourg.

Qu’est-ce que le mariage? Quelle place pour les couples homosexuels dans notre société? Entre égalité et extension de la PMA, les questions sont nombreuses et délicates. Entre pression sociale et nécessaires limites, pas facile, pour le citoyen, de se décider le 26 septembre. Pour saisir la complexité et les enjeux du «mariage pour tous», nous avons rencontré Thierry Collaud, médecin et professeur d’éthique sociale chrétienne à l’Université de Fribourg.

Le 26 septembre, le peuple suisse est appelé à se prononcer sur le «mariage pour tous». Mais qu’entendon aujourd’hui par «mariage»? N’est-ce pas l’union d’un homme et d’une femme, du moins dans la Bible?

10A EM36Thierry Collaud: – Le fait que le mariage concerne un homme et une femme est présent dans toutes les cultures, ce n’est pas forcément un héritage chrétien. C’est une appropriation culturelle d’un donné biologique incontournable: nous sommes des animaux sexués devenus progressivement monogames. Ainsi la notion de mariage comme institutionnalisation de l’union d’un homme et d’une femme pour s’inscrire dans une lignée familiale, avec notamment la gestion de la filiation, est un donné à la fois anthropologique et culturel. Et les cultures évoluent. La famille elle-même a changé depuis la famille sémitique ancienne, dans l’Ancien Testament, en passant par la famille romaine, dans laquelle le pater familias, le chef de famille, détenait le droit de vie et de mort sur toute sa maisonnée, jusqu’au mariage d’amour tel qu’on le connaît aujourd’hui. La difficulté actuelle est que nous vivons un changement qui se veut radical et rapide – il remonte à 25 ans environ. Changer quelque chose de si déterminant en quelques années nous interroge et nous secoue. On a l’impression d’un manque de maturation, que les choses sont allées trop vite.

Le mariage suppose l’ouverture à la procréation...

– Le fait que le mariage unisse un homme et une femme est-il un élément déterminant? Doit-il évoluer dans cette configuration ou aller vers autre chose? Pour moi, le mariage entre un homme et une femme comme lieu de la procréation est un incontournable. Pour engendrer, il faut toujours une partie masculine et une partie féminine. Si on étend la définition du mariage, il faudra trouver un autre terme pour désigner cette relation particulière entre un homme et une femme qui ouvre à l’enfantement. Mais le mariage comme événement anthropologique est beaucoup plus dense, il ne se réduit pas à la procréation. Avant de nous parler d’enfants, la Bible nous parle de la dynamique amoureuse du couple: «L’homme s’attache à sa femme et ils deviennent une seule chair» (Gn 2,24). Dès le départ est soulignée l’importance de la relation entre un «je» et un «tu» et son exigence d’exclusivité. Plus encore, dans la Bible, l’amour conjugal est l’image de l’alliance entre Dieu et son peuple, ce qui donne un poids considérable à ce type de relation.

Et les couples homosexuels?

«Il nous faut accepter la différenciation, mais lutter contre la discrimination.»– C’est une réalité à ne pas occulter. Des couples homosexuels se forment – en vertu de l’exclusivité de la relation – et vivent ensemble. Longtemps cachés, marginalisés, dénigrés, ils apparaissent au grand jour et sont acceptés socialement. Se pose alors la question: que fait-on avec cette réalité? Et en particulier, que fait-on pour enlever le poids de stigmatisation que leur altérité leur a valu? La mauvaise réponse est de dire: «Il n’y a pas de différence, ce sont des mariages comme les autres ». Disant cela, on ne fait pas la distinction entre discrimination et différence, comme le dit la Conférence des évêques suisses. Or il nous faut accepter la différenciation, mais lutter contre la discrimination. On ne lutte pas contre la discrimination par l’égalitarisme, qu’il s’agisse de diversités sexuelles ou culturelles. C’est une fausse bonne idée. Il faut reconnaître la différence tout en s’interrogeant: comment aménager l’espace social pour qu’il puisse intégrer cette diversité? L’homosexualité est une différence. Comment la gère-t-on? En disant que c’est la même chose que l’hétérosexualité? Ou en trouvant une manière respectueuse, aimante, qui permette à des personnes homosexuelles en couple de vivre leur spécificité dans la société sans se sentir discriminées? Pour cela, faut-il passer par le mariage? L’union entre deux personnes de même sexe est-elle un mariage comme les autres? J’aurais tendance à dire qu’affirmer cela est contre-productif, car on voit bien que ce n’est pas la même chose: il y a une différence.

Comment prendre en compte ces couples?

– Un couple de personnes homosexuelles est visible en tant que couple, mais ce n’est pas un couple hétérosexuel. Il nous faut arriver à vivre positivement des différences en trouvant pour chacun la place qui lui convient. Pourrait-on faire preuve d’une inventivité, d’une créativité sociale qui permette à des personnes différentes de vivre sans être stigmatisées? Pourrait-on faire place à des couples de personnes de même sexe en leur reconnaissant les mêmes droits qu’aux couples mariés, en les intégrant totalement dans la vie sociale? Les couples homosexuels sont une réalité relativement nouvelle qui appelle des structures neuves, une alternative au mariage. Là est la vraie question. C’est également un grand défi pour l’Eglise, comme d’ailleurs l’intégration de toutes les différences, même si on doit malheureusement dire qu’elle n’a pas toujours été à la hauteur.

11A EM36 bis

Le citoyen n’est-il pas piégé?

– La pression sociale est tellement forte que celui qui vote contre le «mariage pour tous» est considéré comme homophobe alors qu’il ne l’est pas forcément. On peut refuser une loi non parce qu’elle est mauvaise, mais parce qu’elle est mal formulée. A mon avis, même s’il y a progrès, la loi proposée fait fausse route, le Conseil fédéral donne une mauvaise réponse. Il faudrait régler le statut des couples homosexuels en instaurant un régime particulier qui évite toute discrimination et toute stigmatisation tout en reconnaissant qu’il y a une différence. Pour beaucoup, faire comme si le mariage était la norme unique permettrait d’éviter la discrimination. On s’épargne ainsi un nécessaire travail d’intégration sociale! L’idéal, pour moi, serait de ne pas pénaliser la différence tout en la reconnaissant. Evitons de tordre la réalité pour faire place à différentes façons d’être humain.

La loi ne fait pas tout...

– Non. Elle donne un cadre, mais elle ne dit pas comment peindre le tableau. Or, c’est cela qui est important. Elle a une fonction régulatrice, qui organise la vie en société, et une fonction pédagogique, qui dit ce qui est fondamental pour l’être humain, trace des limites. Cependant, les chrétiens ne doivent pas se focaliser sur le combat législatif comme ils le font trop souvent. Ils ne doivent pas en faire un marqueur d’identité. Il y a certes une vérité anthropologique à affirmer et des limites à poser, mais vivre l’Evangile ne peut se résumer à aligner des interdictions, c’est aussi célébrer, servir et annoncer la vie. Les personnes homosexuelles sont des soeurs et des frères à aimer. C’est beaucoup plus exigeant, mais aussi beaucoup plus riche que de savoir s’ils peuvent se marier ou non.

En accordant l’égalité, ne crée-t-on pas de nouvelles inégalités? Les couples d’hommes homosexuels ne seront-ils pas incités à demander la gestation pour autrui (GPA)?

– Ce sera le prochain pas, quasiment inévitable puisqu’on est dans une logique où toute différence doit être abolie. En cas de oui, on aura d’un côté des couples de femmes qui pourront recourir à l’insémination artificielle en Suisse, de l’autre des couples d’hommes qui en seront privés. On va créer une situation qui ne tiendra pas longtemps: les homosexuels se sentiront discriminés. Ils pourront adopter, mais c’est de plus en plus difficile. Vous savez, une fois qu’on a ouvert la porte, il n’est plus possible de revenir en arrière. Ici, le désir d’enfant induit le droit à l’enfant. Mais il n’y a pas de droit à l’enfant! Et ce qui est techniquement possible n’est pas toujours souhaitable pour une société. Reste que cette loi est ambiguë. Ce n’est pas simple, car elle introduit aussi un progrès, par exemple en termes de droits de l’enfant. En effet, en autorisant l’insémination artificielle pour les homosexuelles, on soumet celle-ci à la législation qui depuis 2001 met fin au secret sur l’identité du donneur. C’est un élément important dans le sens de la vérité sur ses origines qui est due à chacun.

Un enfant qui a deux parents de même sexe est-il plus fragile aux plans humain et psychologique qu’un enfant qui a un père et une mère?

«Les familles du passé n’ont pas toujours été si idéales que ça.»– Combien de familles imparfaites, cabossées, recomposées dans la Bible! Les familles du passé n’ont pas toujours été si idéales que ça. La mortalité importante induisait de nombreuses recompositions. Il n’était pas rare que des enfants ne soient pas élevés par leurs parents. Cependant, l’humain peut avoir une capacité de résilience étonnante qui lui permet de grandir et d’avancer dans bien des situations. Un couple homosexuel peut être plus sécurisant pour un enfant qu’un couple hétérosexuel fragile ou violent, mais cela peut être source de blessure quand même.

Une blessure, dites-vous?

– Ce qui blesse c’est d’être pris dans une distorsion de la réalité. Dire à un enfant: «Tu as deux papas» ou «Tu as deux mamans» est déstructurant. Deux papas ou deux mamans, cela n’existe pas! Et le faire croire à un enfant, c’est tricher avec lui! Car chacun sait, au fond de lui, qu’il a un père et une mère. Par exemple, dans l’insémination artificielle, dire qu’il y a un père mais qu’il n’est pas là est tout à fait différent de dire qu’il n’y a pas de père. Cela permet de penser le père. Un père absent n’est pas l’absence de père. Il y a là une vérité biologique à respecter.

Et puis, la fécondité n’est pas que biologique...

– Etre fécond, est-ce seulement avoir des enfants? Faut-il avoir des enfants pour être reconnu et légitimé comme couple? La Genèse invite l’homme et la femme à faire fructifier la vie reçue. Que fait-on de la vie qu’on reçoit? Comment la transmet-on? Et que fait-on, dans notre société, pour valoriser des fécondités autres que la fécondité biologique? Pour faire jaillir la vie? De quelle créativité fait-on preuve?

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



En définitive, c’est un choix de société qui est demandé au citoyen...

– Oui. Accorder aux couples homosexuels le même statut social qu’aux couples hétérosexuels est une chose nécessaire. Cela ne devrait pas être contesté, au nom de l’égale dignité de tous. Mais la question des enfants est un autre débat, et l’ouverture à tout prix dans ce domaine-là menace des fondamentaux anthropologiques structurants. Les limites sont nécessaires. La question est de savoir comment s’épanouir à l’intérieur de celles-ci. Quelle société veut-on? Une société où l’on peut mettre la main sur tout, où le monde est disponible pour l’être humain? Une société l’où on fabrique les enfants que l’on désire ou dans laquelle on les reçoit comme un don et où l’on sait aussi reconnaître d’autres dons à faire fructifier?

Articles en relation


Loi covid: grogne des anti-pass

En plus des initiatives sur les soins infirmiers et la justice, la Suisse votera dans dix jours sur la loi Covid-19. Rarement un objet aura autant mobilisé la rue. Analyse d’une campagne tendue qui pose de nombreuses questions, notamment sur la presse.


Le mariage, et après?

C’est fait! Alors que l’institution du mariage, même au plan civil, a du plomb dans l’aile, le peuple suisse a largement plébiscité le «mariage pour tous» avec 64,1% de oui. A croire le camp des vainqueurs, le pays vient de faire un pas de plus vers la modernité. Le Graal, symbole d’une acceptation générale de la communauté homosexuelle, est atteint.


Mariage pour tous: Le poids des mots

Les mots pèseront dans la campagne et la balance est défavorable aux adversaires du projet, suspectés ou accusés d’homophobie ou de conservatisme.

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



concours echo