Liban: Entraide et réconciliation

Les Nasser, druzes, rendent visite aux Abboud, chrétiens, qu'ils ont protégés lorsque leur vie était menacée en 1983. Les Nasser, druzes, rendent visite aux Abboud, chrétiens, qu'ils ont protégés lorsque leur vie était menacée en 1983.

Le Liban, qui vit des heures difficiles, continue de panser les plaies du passé. En dépit des tensions, des spoliations et des actes de violence, l’entraide et la réconciliation semblent possibles.

Se reposant sur les coussins disposés sous l’auvent de la maison familiale, entourant Nawal, leur maman, qui cache ses cheveux blancs sous un foulard immaculé, les enfants de la famille Abboud s’agitent tout à coup: voilà les voisins druzes qui viennent les saluer dans une accolade bruyante.On se trouve à Kfarnabrakh, un village mixte druze et chrétien à une cinquantaine de kilomètres au sud-est de Beyrouth, dans le Chouf, la partie méridionale de la chaîne du Mont Liban.

Quoi de plus naturel que de s’embrasser entre voisins?, pourrait-on penser. C’est oublier la cruelle Harb el-Jabal, la guerre de la Montagne, qui a opposé de juin 1982 à février 1984 les milices chrétiennes des Forces libanaises (FL) aux druzes du Parti socialiste progressiste (PSP). «Nos voisins druzes, la famille d’Adib et Dalal Nasser, nous ont protégés en 1983 quand les miliciens du chef druze Walid Joumblatt étaient entrés dans la maison pour nous tuer...», confie Soeur Yaout Abboud. «Ma maman considère sa voisine Dalal, l’épouse d’Adib, comme sa soeur. Mon papa et Adib étaient amis: on mangeait souvent ensemble, les enfants jouaient ensemble. A l’époque nous, les enfants, ne savions même pas qui était druze et qui était chrétien.»

 

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DRUZES MAJORITAIRES

La religieuse de la Sainte Famille, une congrégation française présente au Proche-Orient depuis 1894, réside d’ordinaire dans un centre de sa congrégation à Bikfaya. Mais aujourd’hui, elle a rejoint ses frères Michel, Elias et Georges, un prêtre grec-catholique melkite qui réside en Allemagne, dans la maison de pierre de Kfarnabrakh pour y passer le weekend en famille au pied du majestueux Mont Barouk.

On ne compte plus qu’une quarantaine de chrétiens parmi les moins de 5000 habitants de cette bourgade juchée à plus de 1000m d’altitude dans le gouvernorat du Jabal Lubnan, du Mont-Liban. Et quelques-uns, peut-être 200, viennent de Beyrouth pour le week-end ou les mois d’été afin d’échapper à la touffeur et au tumulte de la grande ville en contrebas. Les chrétiens, essentiellement de confession grecque-catholique melkite, ont pourtant représenté par le passé plus d’un tiers de la population locale.

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C’était avant cette époque fatale qui a vu le départ en masse des chrétiens du Chouf qui y vivaient depuis des siècles aux côtés des druzes, majoritaires, un peuple farouche dont la religion, issue de l’islam, dérive du chiisme ismaélien. Ses textes sacrés ne sont accessibles qu’à une petite minorité d’initiés; il est impossible de se convertir à cette religion et ses adeptes sont considérés comme hérétiques par les sunnites et les chiites.

 

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«Le 8 novembre 1982, fête de saint Michel Archange, témoigne Soeur Yaout, se déroulait l’enterrement d’un chrétien. Les soldats israéliens étaient dans le village. Ils avaient octroyé aux druzes quatre heures pour effectuer un massacre de chrétiens. Un groupe de druzes est venu présenter ses condoléances tandis qu’un autre groupe se préparait à tirer sur le cortège funèbre.»

EXACTIONS DES DEUX CÔTÉS

«Les hommes armés sont ensuite allés de maison en maison pour kidnapper des gens dont certains étaient membres des FL qui cherchaient à chasser les druzes du Chouf, poursuit Soeur Yaout, alors au pensionnat de Bikfaya, dans la région du Metn. Les FL recrutaient des jeunes dans leurs milices. «Quand les druzes ont pénétré dans notre maison, il n’y avait que mon père, ma mère et Michel, le plus jeune de nos frères. Il avait 4 ans et il portait son cartable sur le dos, car il allait commencer l’école. Les miliciens druzes voulaient savoir où était mon frère Georges, accusé d’avoir rejoint les FL. Il était en réalité séminariste à l’école du couvent de Saint-Sauveur. Notre voisin druze, Adib Nasser, s’est interposé avec une arme et les a fait partir».

 

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La famille Nasser a caché ses voisins chrétiens dans sa propre maison tandis que la demeure des Abboud était occupée par une famille druze. «Il faut dire que les FL commettaient aussi des massacres de civils druzes au même moment dans les villages du Chouf, comme à Kfar Matta, dans le caza d’Aley, au Mont-Liban... Elles ont aussi été très violentes avec les druzes: les deux factions sont coupables d’exactions!» A Kfarnabrakh, 32 chrétiens ont été tués, ainsi que des druzes: à cette époque, le sang versé criait vengeance... Certains civils chrétiens ont été kidnappés dans leur maison, puis tués et jetés dans des puits. «Deux de mes oncles – abouna Saïd, le prêtre du village, et un autre oncle et sa femme – ont été enlevés. On n’a jamais retrouvé les corps. Ils n’ont pas eu droit à des funérailles et sont toujours déclarés ‘disparus’. Ils n’ont pas de sépulture. »

Rasée au sol, l’église paroissiale grecque- melkite catholique, dédiée à saint Elie, a été reconstruite quand les chrétiens ont pu revenir dans le village après 1997. «On a utilisé l’argent que l’Etat a donné pour indemniser les familles des victimes, en l’occurrence pour le prêtre disparu qui était le frère de mon père, pour financer l’autel et le mur de l’iconostase», confie le Père Georges Abboud qui me fait visiter la petite église fermée à clef. Elle est trop petite, en ces temps de coronavirus, pour héberger la soixantaine de personnes qui participent ce dimanche-là à la messe dans le vaste «salon paroissial» construit un peu plus haut dans le village. Il est utilisé pour les enterrements, les fêtes et les événements sociaux. «Mais à quoi servirait la grande église que l’on projette de construire au-dessus?», lance le religieux libanais de l’ordre basilien salvatorien qui fut longtemps curé grec-catholique melkite de la paroisse Saint-Cyrille, dans le quartier de Qassa’a à Damas.

 

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UN VILLAGE SANS CHRÉTIENS

Le Père Georges Abboud déplore qu’il n’y ait plus d’activité pastorale dans ce village désormais vidé de sa population chrétienne. Un prêtre vient de l’extérieur pour dire la messe, préparer la première communion ou célébrer un mariage, mais aucun n’y réside de façon permanente.

Aujourd’hui, «bien moins d’un chrétien sur dix revient au village et beaucoup ont émigré». Certaines familles établies à l’étranger font cependant le chemin pour des fêtes religieuses. Un ancien militaire de confession chrétienne, rencontré devant l’église Saint-Elie, qui vit à l’année à Kfarnabrakh, confirme que seule une poignée d’entre eux est revenue lorsque la permission a été donnée aux chrétiens chassés de leur foyer d’y rentrer en 1997, après les cérémonies de «réconciliation » entre druzes et chrétiens originaires des villages qui furent le théâtre de massacres et d’affrontements armés.

Ce processus politique de sortie du conflit, entamé dès 1993 par le gouvernement – notamment par Walid Joumblatt, principal leader druze, alors en charge du ministère des Déplacés –, a permis de rétablir les relations entre druzes et chrétiens. Il a autorisé le retour de ces derniers dans leurs villages et désamorcé toute éventualité de recours à la loi du talion. «Il n’y a pas de travail pour nous, mais je suis à la retraite et je vis de ma pension », nous confie le militaire qui se rend à la messe.

 

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UN RETOUR DIFFICILE

Dans la maison familiale des Abboud, Soeur Yaout rappelle ce passé douloureux: «La convivialité entre chrétiens et druzes a été profondément ébranlée. A cette époque, le village était encerclé et les familles ont été évacuées par camion. Certains sont partis en voiture; un van appartenant aux religieuses nous a transportés à Deir-el-Qamar, d’autres se sont retrouvés à Beyrouth. Nous avons gardé le contact par téléphone pendant quinze ans avec la famille qui nous avait sauvés avant de pouvoir nous prendre à nouveau dans les bras!»

«On n’avait plus le droit de revenir chez nous et on avait tout laissé sur place.»«On n’avait plus le droit de revenir chez nous et on avait tout laissé sur place. On ne pouvait plus pénétrer dans le village durant toutes ces années. En 1997, on avait peur de rentrer, les émotions étaient encore trop fortes: quand on est montés au Chouf pour la première fois, on ne parlait pas, on se cachait dans la voiture, on avait trop peur d’être reconnus!», raconte la religieuse.

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«A la cérémonie de remise des clefs, notre maison était toujours occupée par une famille druze. Voir notre maison sans pouvoir y entrer, c’était dur. On a récupéré notre maison quand la famille druze a été contrainte de partir, avec une indemnité du gouvernement plus importante que celle que nous avons reçue... Il a fallu tout restaurer. Mon père, qui était malade, a pu repartir de Beyrouth, où nous étions réfugiés, et retrouver pour ses dernières années sa maison et ses champs», poursuit-elle. Sur les pentes en terrasses, son père replante les arbres fruitiers que les druzes avaient coupés. «Il m’a appris à pardonner, me disant que c’est ‘la politique’ qui avait fait cela: les gens ont simplement suivi le zaïm, le chef, dit encore Soeur Yaout. Il pensait que la convivialité était possible alors que les chefs de factions cherchent seulement à mettre en avant les différences. Mais ici, les gens savent vivre ensemble si on les laisse en paix!»

Jacques Berset

 

Un long chemin

Les forces israéliennes occupaient le Chouf depuis 1982, montant les factions les unes contre les autres, avant d’évacuer soudainement la région début septembre 1983. Les Forces libanaises, qui avaient vu dans la présence israélienne une chance de contester la domination des druzes sur les montagnes du Chouf, furent défaites militairement. Les représailles ne tardèrent pas de part et d’autre: plus de 160’000 chrétiens – certains avancent le chiffre de 200’000 – fuirent les massacres et abandonnèrent des dizaines de villages pour ne plus y revenir pendant quinze ans. Voire plus, comme dans le village de Brih, l’une des dernières localités de la montagne qui n’étaient pas englobées dans le processus de retour des déplacés chrétiens du Chouf. Brih a attendu 2014 pour sceller la réconciliation entre druzes et chrétiens et re construire l’église maronite Saint-Élie, détruite durant la guerre de la Montagne.

JB

 

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