L’église de Saint-Martin fête ses 70 ans

OEuvres de l’artiste saviésane Isabelle Tabin-Darbellay et du maître verrier fribourgeois Michel Eltschinger, dix très beaux vitraux placés sous l’inspiration du Cantique des créatures célèbrent les septante ans de la consécration de l’église de Saint-Martin, dans le Val d’Hérens.

Laisser entrer la lumière. La faire rayonner. Qu’elle vive – et souffle sur les âmes! Il n’y a pas plus belle manière de célébrer l’anniversaire d’un édifice religieux que de le doter de vitraux à sa lumineuse mesure. C’est le cas de l’église de Saint-Martin, dans le val d’Hérens, pour le 70e anniversaire de sa consécration. Réalisées par deux artistes suisses qui sont des références européennes dans leur art, dix oeuvres invitent à l’éclat silencieux du recueillement.

L’ENGAGEMENT DES PAROISSIENS

Isabelle Tabin-Darbellay et Michel Eltschinger collaborent de longue date. La Saviésane est artiste-peintre et voit les vitraux comme «une composition musicale » spiritu34A EM34elle; elle en a réussi de nombreux dont ceux de l’église de l’Assomption à La Neuveville et de la cathédrale Saint-Pierre de Lisieux en Normandie. Le Fribourgeois est maître verrier, son atelier se trouve à Villars-sur-Glâne et son savoir, pratiqué depuis l’âge de 14 ans, est indispensable pour concrétiser la création de vitraux, une tradition qui remonte à l’aube du Moyen Âge.

Un groupe de paroissiens de Saint-Martin s’est réuni pour réaliser ce projet qui a tout d’un rêve devenu réalité. Sur les bancs de l’église, Jean-Michel OEuvres de l’artiste saviésane Isabelle Tabin Darbellay et du maître verrier fribourgeois Michel Eltschinger, dix très beaux vitraux placés sous l’inspiration du Cantique des créatures célèbrent les septante ans de la consécration de l’église de Saint-Martin, dans le Val d’Hérens. Robert Mayor, boulanger du cru, et Pierre Buchuler, un Genevois qui adore les Valaisans sans pouvoir l’expliquer autrement qu’en souriant, retracent leur démarche: «Septante bougies, c’était le moment de faire quelque chose, demarquer le coup». D’autant que les anciens carreaux n’avaient rien de très engageant.

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«Nous avons formé un comité en janvier 2019. Et nous sommes très vite tombés en amour devant les qualités d’Isabelle Tabin-Darbellay et de Michel Eltschinger», racontent Messieurs Mayor et Buchuler. Il se murmure aussi qu’un fidèle s’est dit que si Léonard Gianadda a demandé à Hans Erni des vitraux pour la chapelle protestante de Martigny, Saint-Martin pourrait faire aussi bien – si ce n’est mieux!

Il a ensuite fallu que tout ce joli monde travaille «comme des fous», car le temps pressait et le coronavirus s’était invité dans l’histoire. Isabelle Tabin-Darbellay pointe: «Les fous, c’est ce qui manque parfois dans l’Eglise. La foi n’est pas quelque chose de pieusard, de bondieusard, de convenu ». L’art religieux, c’est en effet autant la dramaturgie violente du Caravage et la Déposition de croix acide et asymétrique de Rosso Fiorentino à Volterra, en Toscane, qui aimante Isabelle, que les visages charbonneux des Christs tourmentés de Georges Rouault.

LE CANTIQUE DES CRÉATURES

34B EM34Opinant du chef, l’artiste saviésane explique sa démarche. Elle parcourt les sept vitraux qui, sur le côté droit de l’église, donnent sur la vallée avec, en contrebas, les pyramides d’Euseigne. «Ils ont été créés sous l’inspiration du Cantique des créatures de saint François d’Assise.»Une référence qui colle bien sûr avec le pape, l’environnement, préoccupation fondamentale de notre époque, et la nature du Valais. Le premier vitrail doit son existence à «messire frère Soleil», a poétisé le Poverello. «Il sort de la nuit, s’extirpe de la terre, de l’obscurité », indique Isabelle Tabin-Darbellay. Une nuit aubergine, couleur qu’elle affectionne comme les dégradés de parme et de violet qu’on retrouve dans ses oeuvres de verre. «L’astre solaire s’élève vers un ciel encore pâle.» Lui répond la lune, sujet du deuxième vitrail. Les tons sont froids? Pas tant que ça. Les nuances de bleu sont très douces. Les triangles qui, avec leur air de tesselles, représentent les étoiles, ici jaune, là blanche, ont la finesse d’un éclat non aveuglant.

Suivent les éléments. Le vent a donné du fil à retordre à la créatrice, confesse-t-elle. «Je souhaitais mêler le souffle de l’Esprit, le ciel et les nuages. » Ces trois aspects se mélangent en dessinant une silhouette alpine dans laquelle on peut reconnaître ou deviner la Maya, la montagne emblématique de Saint-Martin. Pour peu que notre imaginaire soit animé, on peut même la revoir dans le quatrième vitrail, consacré à l’eau. Voici des roches. Une cascade qui dévale une pente. Une source vive aux jaillissements multiples. «Je voulais du mouvement, de l’allant», fait-elle avec ses mains mobiles. De l’allant même si c’est en descendant? «Oui.» Eh bien, c’est très réussi.36B EM34

35A EM35Place maintenant au feu. Il n’est pas trop rouge. «En vérité, on voit de tout dans les flammes»: du violet, de l’orange et du noir fumé forment un sage crépitement. Et puis le feu n’est rien sans la Terre: dans le sixième vitrail, les vignes, entre grappes et sarments, ressemblent à des étoiles telluriques; on y retrouve une diagonale courbée qui structure la verticalité de l’oeuvre, équilibrant la rondeur figurant la planète. «Les fruits de la Terre tombent à terre », glisse Isabelle Tabin-Darbellay. Ils chutent comme s’ils mouraient, mûrs, prêts à se reposer à même le sol. Nous sommes donc arrivés au seuil de la mort avec l’ultime vitrail, «ni trop lumineux ni trop grave». Le passage dans l’au-delà est riche de subtilités. Le soleil se lève une dernière fois pour laisser entrer les trépassés dans la maison du Père. Ils sont accompagnés par un blanc opalin et du beige jauni qui devient abricot... Silence. Admiration muette. Tournons maintenant notre regard vers la façade intérieure de l’église. Le triptyque de vitraux est dédié à Notre- Dame de Lourdes. Un bel orgue récemment restauré cache hélas en partie la Madone immaculée qui apparaît au-dessus de Bernadette. Ces références tiennent à coeur à Jean-Michel Mayor: «Notre section de brancardiers de Lourdes est la première à avoir été créée dans le canton. C’était en 1954. Mais nous savons que des brancardiers de Saint-Martin se rendaient déjà en pèlerinage à Lourdes en 1933». Le bleu du verre teinté sert de sol sur lequel les fidèles cheminent. Ils oeuvrent au service de leur prochain. Pour son bien. Et dorénavant pour nos yeux émerveillés par les créations d’Isabelle Tabin-Darbellay et de Michel Eltschinger.

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Un bateau renversé

Construite entre 1949 et 1951 à la place d’une église baroque délabrée du 18e siècle, l’église de Saint-Martin est très séduisante. Le curé de l’époque, Damien Bex, a confié sa réalisation à Denis Honegger et Fernand Dumas. Ces deux architectes ont joué un rôle important dans la modernisation de l’art sacré en Suisse romande au 20e siècle, Dumas étant le cofondateur du groupe de Saint-Luc avec Alexandre Cingria. L’église surprend par le contraste entre son abord modeste et son intérieur vaste. Une ample ossature d’arcs croisés en bois d’arolle collé, une audace technique pour l’époque, donne à l’église l’allure d’une coque de bateau renversé. C’est d’ailleurs comme cela qu’on la surnomme ici. Le brun solide du matériau respire avec une majesté discrète. Legs de l’église antérieure, les retables du maître-autel s’harmonisent avec le caractère moderniste de l’intérieur de l’édifice. Dix imposantes statues en tilleul de 2,5 mètres de haut représentant des saints, dont François d’Assise, ont été sculptées par le Genevois François Baud, membre du groupe de Saint-Luc. En plus d’autres objets liturgiques, on admire deux vitraux d’Albert Chavaz (dont un dans le baptistère) qui fut le maître d’Isabelle Tabin-Darbellay – la boucle est ainsi bouclée.

TK

 

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