Goudji, orfèvre du sacré

Goudji assemble un oiseau dans son atelier de Montmartre. Goudji assemble un oiseau dans son atelier de Montmartre.

On lui doit la croix processionnelle de l’église du Christ-Roi à Fribourg, le reliquaire de Padre Pio et le choeur de la basilique Notre-Dame du Rosaire à Lourdes. Le sculpteur et orfèvre Goudji, à qui Nice consacre une exposition, nous a reçu dans son atelier de Montmartre parmi les pierres précieuses, les marteaux et les feuilles d’argent.

La mèche bleue de la flamme du chalumeau crépite. Le petit poste de radio, coincé entre les outils dans un coin de la pièce, diffuse La Lettre à Elise de Beethoven. Dans le bol posé au-dessus de la plaque chauffante, le morceau d’or se met à rougir. Des effilochures de fumée traversent l’atelier. Goudji est concentré. L’or doit être suffisamment chauffé sinon il n’en obtiendra rien. Il attrape une pince et le dépose dans un bac rempli d’eau. Nouveau crépitement. Des volutes noires s’en échappent. Pour que le métal s’assouplisse, il doit être chauffé, puis immédiatement refroidi.

Goudji se retourne et dépose l’or dans le laminoir. L’imposant objet est équipé d’un rouleau compresseur. La Lettre à Elise est écrasée par le bruit de l’appareil. L’opération est répétée plusieurs fois pour obtenir au final une bande fine et longue. «C’est de la récupération de plein de petits déchets que j’ai assemblés. Dans l’or, chaque gramme compte», relate l’orfèvre. Le résultat ornera un socle en pierre sur lequel reposera un oiseau.

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EPRIS DE LIBERTÉ

Le travail du métal remonte loin chez l’artiste. Goudji, Guy Georges Amachoukeli, voit le jour le 6 août 1941 dans la petite ville d’eau géorgienne de Borjomi. En URSS, l’heure est à la mobilisation: l’Allemagne nazie a rompu le pacte de non-agression et Hitler vient de lancer l’opération Barbarossa. Son père est médecin. Sa mère, professeure de dessin, lui transmet son «goût de l’esthétique », précise-t-il.

Durant son enfance, Goudji se laisse porter par les rêves. Un objet reçu de son grand-père l’influence profondément. «Il s’agit d’un stéréoscope qu’il avait rapporté de l’Exposition universelle de Paris en 1900. J’ai découvert la France et ses cathédrales et c’est comme cela que j’ai commencé à rêver de ce pays», se remémore-t-il.

34B EM32L’autre grande découverte qui va nourrir son oeuvre est Dieu. Dans la Géorgie de Staline, les Eglises n’ont plus droit de cité. Et pourtant… «A l’âge de treize ans, pour la première fois de ma vie, j’ai réussi à pénétrer dans une église en Géorgie en déjouant la vigilance des gardes komsomols (ndlr: l’organisation de la jeunesse communiste du Parti communiste de l’Union soviétique) qui en interdisaient l’entrée aux jeunes. J’y ai découvert une fresque représentant le Christ marchant sur les eaux du lac de Tibériade. Cette vision totalement surréaliste pour le jeune garçon non initié que j’étais provoqua en moi le désir fou et la volonté de comprendre», relève-t-il avec émotion. Sa mère l’avait baptisé en cachette pendant la guerre.

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En grandissant, le jeune Goudji développe son talent. En 1964, à 23 ans, il est le plus jeune membre des artistes du peuple de l’URSS. Mais devenir un sculpteur officiel du régime ne l’intéresse guère. Epris de liberté, le Géorgien rêve d’Occident. C’est grâce à sa rencontre avec sa future épouse, Catherine Barsacq, fille du directeur du Théâtre de l’Atelier, qu’il réussit à gagner l’Ouest. «Je suis né à Paris à l’âge de 33 ans», aimet- il à rappeler.

DES PIÈCES UNIQUES

33A EM32«Je conçois chaque oeuvre non comme un absolu, mais comme un support vers l’absolu.»C’est à l’occasion d’un événement tragique, le décès de son père, en 1967, que Goudji découvre la dinanderie chez des artisans qui vivent dans une maisonnette en bois. «En les observant, j’ai appris la soudure sur cuivre à la manière orientale.» Lorsqu’il arrive en France avec son épouse en 1974, il se tourne vers l’orfèvrerie pour gagner sa vie. «J’avais apporté des cuillères en argent de chez ma mère. Je les ai fait fondre et avec elles, j’ai notamment créé un collier orné de cornaline pour ma belle-soeur», se souvient-il. Le bijou fait partie de sa première collection, qu’il expose lors d’un salon Porte de Versailles: «A ma grande surprise, elle a très bien marché».

Dès lors, Goudji est sollicité. Ses oeuvres charment et envoûtent un public en quête d’originalité. Hubert de Givenchy repère ce talent émergent et demande à le rencontrer. Le rendez-vous a lieu avenue George V. Le parfumeur lui propose de dessiner une collection de bijoux sur laquelle il percevra d’importantes royalties. «Je lui ai répondu que je préférais concevoir des pièces uniques. Il a été étonné. Après un long silence, il m’a dit que je choisissais une voie difficile. Puis il m’a recommandé auprès de la galerie Sven.» Yves Saint-Laurent lui fera une proposition similaire qui n’aboutira pas non plus.

UN ARTISTE AUTODIDACTE

Dans son atelier, Goudji fond, martèle, lamine, découpe, … Le bruit entêtant des outils résonne dans le passage de Montmartre. La rançon du succès est de devoir travailler sur plusieurs oeuvres en même temps. Dans un autre atelier, Goudji révèle ses créations en cours: une croix pour le diocèse de Nice, des oiseaux et un poisson volant pour un particulier. Son dévouement pour l’art est un sacerdoce qui a des allures de routine: «Je n’ai pas le choix. Je travaille tous les jours».

Forgé par sa jeunesse en Union soviétique, Goudji a un caractère bien trempé. Ce passé où la débrouille était plus que nécessaire l’a rendu ingénieux. Pour preuve, quand il ne trouve pas l’outil qui lui convient, il le fabrique lui-même. Dans son atelier, les bigornes et les marteaux sont alignés sur des rayonnages en bois: «J’ai fabriqué 2000 bigornes et 600 marteaux», comptabilise-t-il avant d’ajouter: «Ma méthode de travail évolue tous les jours». Pour parfaire sa connaissance des pierres précieuses, il se rend à la bibliothèque du Centre Pompidou:« Je suis un autodidacte. J’apprends sur le tas».

EPÉES ET OEUVRES LITURGIQUES

Des autodidactes qui se lancent dans la création d’épées, notre époque n’en compte plus beaucoup. Goudji en a réalisé quatorze pour les membres de la prestigieuse Académie française. «La tradition du port de l’épée est un reliquat de l’habit de cour en usage jusqu’à la fin de Second Empire, en 1870», décrypte Bernard Berthod, auteur d’un livre sur l’artiste, Goudji. Le poème du feu, 50 ans de féerie, avant de compléter: «La création des épées est à part dans l’oeuvre de Goudji».

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La première demande est celle de l’écrivain Félicien Marceau en 1977. Il confectionne aussi l’épée de l’ex-Premier ministre Raymond Barre en 2002. Lorsque l’historienne Hélène Carrère d’Encausse lui offre la possibilité de personnaliser son arme d’ornement, la commande se colore d’un reflet autobiographique. Géorgienne comme lui, elle incite Goudji à représenter leur double appartenance: saint Georges, patron de la Géorgie, est incrusté au niveau du pommeau; la France est présente par un coq incrusté au début de la lame. Enfin la date, 1991, évoque la chute du communisme en Russie. Chez Goudji pas de modèles ni de croquis mais le besoin de faire et de sentir. Entre ses doigts solides, la matière prend forme. L’homme est à la fois sculpteur et orfèvre. Travailler les pierres précieuses est pour cet admirateur de Nicolas Poussin un moyen de «toucher au sacré». La foi de cet artiste du sacré se transmet dans une oeuvre originale qui éveille la curiosité de l’Eglise catholique. Son style unique est nourri par l’Orient et l’Occident. «Il puise aussi bien dans l’imagerie byzantine que dans l’iconographie médiévale. Son oeuvre est un trait d’union entre Rome et Constantinople », constate l’historien Bernard Berthod.

Guilherme Ringuenet

 

Mobilier et ornements

Goudji conçoit aussi du mobilier liturgique pour des cathédrales, des basiliques et des églises. A l’instar des académiciens, les évêques et les communautés paroissiales le sollicitent, comme en 2012 pour la croix pectorale de Mgr Charles Morerod, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg. En 1999, il réalise le formal de Jean Paul II, cette pièce destinée à maintenir fermé le mantum pontifical. Le pape le portera lors du Jubilé de l’an 2000. Ce carré est composé de douze pierres précieuses qui rappellent les douze tribus d’Israël. L’agneau pascal, symbole de la rédemption obtenue par le sacrifice du Christ, est en ivoire. «Goudji a représenté la Jérusalem céleste, analyse Bernard Berthod. Ce fut une réalisation très importante pour lui et sa foi.» En 2008, l’orfèvre réalise un formal pour Benoît XVI ayant pour motif l’arche de Noé. «Quelle que soit l’oeoeuvre que je crée, je la conçois non comme un absolu, mais comme un support vers l’absolu, commente l’artiste. Je suis un créateur, mais un créateur qui s’inscrit dans la continuité historique de l’art sacré.» A 80 ans, Goudji est toujours à l’oeuvre. Dans son atelier parisien, sa forge est encore allumée.

GR

Exposition Goudji, le poème du feu, 50 ans de féerie, du 9 juillet au 12 septembre. Musée Masséna, 65, rue de France, Nice. Tél. 0033 4 93 91 19 10. Courriel: Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. Informations: http://www.nice.fr/ fr/culture/musees-et-galeries/ musee-massena-le-musee

 

  

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