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Un virus qui bouscule

Un virus qui bouscule Corinne Simon/Ciric

La peur, la santé, la foi: tout est bousculé par le Covid-19 et ses conséquences sur notre société. Thierry Collaud, médecin et éthicien, livre une réflexion profonde et pertinente à ce propos.

On a encore de la peine à réaliser ce qui nous est arrivé. Notre monde, comme un véhicule lancé à grande vitesse, tente de s’arrêter dans un freinage d’urgence. On ne pensait pas que ce soit possible. Et puis ça arrive. Et on est sous le choc, une paralysie, une sidération. Il va falloir se réveiller et plus on avance, plus on comprend que cela va être plus compliqué que ce qu’on avait imaginé. «Tous ne mouraient pas, mais tous étaient frappés», disait La Fontaine dans sa fable sur Les animaux malades de la peste. Tous nous sommes frappés, tous nous avons pris un coup violent qui nous a étourdis puis déstabilisés, déplacés. Nous avons pour la plupart été privés du jour au lendemain de nos repères et de nos habitudes. Il nous faut nous ressaisir et inventer de nouvelles manières de fonctionner, avec de nouveaux moyens et de nouveaux modes de relation. La bonne nouvelle, c’est que nous avons vu rapidement que c’était possible. Nous sommes dans ce paradoxe d’un monde qui s’arrête et qui continue en même temps.

Soyons courageux

Se réveiller, sortir de la sidération, c’est aussi se remettre à penser. Nous avons été déplacés, c’est un traumatisme, mais aussi une chance. Nous avons l’opportunité de regarder l’endroit d’où nous venons et de découvrir dans la position que nous habitions des choses qui nous avaient échappé. Il nous faut aussi de toute urgence imaginer le lieu où nous allons aller après pour intégrer ce qui nous est arrivé à une vision du monde et à une manière de l’habiter qui va devoir changer. Trois choses qui, dans ce sens, me font penser: la peur, la santé et la foi. Dans le lieu d’où nous venons, la peur était peu présente. Elle avait bien commencé à apparaître avec les changements climatiques, mais c’était une toute petite peur, incapable d’amener à des décisions fortes. Tandis que là! Mais la peur, c’est un ingrédient difficile à doser. Trop importante elle vous paralyse, pas assez elle vous laisse agir inconscients du danger. Il faut un juste rapport à la peur qui s’appelle le courage. Le courage nous permet de vivre malgré la difficulté, de vivre et d’avancer, en dépit de la peur de la mort. Mais le courage c’est aussi la capacité de se limiter, ce qui nous prévient de vivre en niant la peur et en osant tout, sans voir que nous devenons une menace pour nous-mêmes. Se figer pour un temps de quarantaine et tout recommencer comme avant, n’est-ce pas osciller entre paralysie et intrépidité? Il faudrait plutôt que nous développions le courage de vivre qui n’oublie pas la peur, qui accepte l’inconfort où elle nous met, et la chance qu’elle nous offre d’inventer de nouvelles manières d’être en commun.

Tous concernés

La santé, dans le monde d’avant, nous nous étions habitués à la confier à des professionnels, considérant qu’elle ne nous concernait pas tant que nous n’étions pas malades. Le coronavirus nous déplace, ici, en rendant floue la frontière entre bien-portants et malades. Nous sommes tous concernés. Nos comportements individuels se traduisent directement en surcharge ou en soulagement du système de santé. Ça non plus, il ne faudra pas l’oublier, cette responsabilité collective face à la maladie et au prendre soin. Autre leçon: dans le monde d’avant, nous avions progressivement imaginé que des machines «intelligentes» allaient résoudre de plus en plus tous nos problèmes. Dans la même logique technicienne, nous avions organisé et rationalisé nos hôpitaux, traquant les lits vides, tendant les flux, sourds aux acteurs de terrain. Et là, que voit-on? On a des respirateurs, mais un respirateur ne sert à rien si on n’a pas les personnes formées pour le faire fonctionner. Ah bon! Les machines ne seraient pas toutes-puissantes? Il faudra s’en souvenir.

Une foi nue et fragile

Finalement, il y a la foi. Là aussi, le déplacement a été massif. Plus de messes ni de cultes, plus de réunions, même plus Pâques! Sortis de nos lieux d’avant où le rituel tournait peut-être trop bien, que reste-t-il? Peut-être la foi justement. Bien sûr, elle a besoin de se vivre dans les rencontres, les communautés, les liturgies, les sacrements. Mais le bousculement viral nous offre peut-être l’occasion de nous demander, si importants que soient ces éléments, quelle est la foi qu’ils ne font qu’habiller et aider. Si des gens désemparés, angoissés par ce qui leur arrive, se tournent vers nous chrétiens, que leur proposerons-nous? Ne serait-ce pas une chance de n’avoir qu’une pauvre petite foi nue et fragile à partager avec eux? Après, il faut craindre que nous retournions réhabiter nos lieux d’avant, fermant les yeux sur cette lucidité que nous avons acquise à leur égard. Il faut espérer que nous soyons comme ces survivants d’épisodes de mort imminente qui disent de manière quasi unanime que les priorités qui guidaient leurs vies ont changé. Nous allons nous vacciner pour empêcher le retour du virus mais, dit Don Mauro, ancien abbé d’Hauterive, on peut espérer que le virus nous aura «vaccinés contre la lèpre du superflu, la vanité superficielle qui n’écoute pas, ne prête pas attention à l’autre, ne cherche que son propre intérêt».

Par Thierry Collaud, professeur d’éthique sociale chrétienne, Université de Fribourg

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