Les Alpes en train: le Glacier Express

Aucun plat pré-cuisiné! Tout est préparé sur place, à bord, et servi dans de vrais plats. Aucun plat pré-cuisiné! Tout est préparé sur place, à bord, et servi dans de vrais plats.

Le Glacier Express qui relie Zermatt (VS) à Saint-Moritz (GR) est le train helvétique le plus célèbre au monde. Cascades, glaciers, sommets vertigineux: en huit heures, les voyageurs qui traversent l’Europe peuvent «voir la Suisse». Alémaniques et Romands s’y mettent aussi.

Il a plu toute la nuit. Les flots gris de la rivière Vispa que l’on aperçoit en montant de la plaine du Rhône vers les stations de ski de Zermatt et de Saas-Fee sont agités. Le brouillard, de plus en plus épais, s’accroche aux branches des sapins, ce qui n’empêche pas le village de Täsch, dans la vallée de Mattertal, d’émerger. Ceux qui espèrent apercevoir un morceau du Cervin à travers la grisaille doivent continuer en train ou à pied, les voitures étant interdites à partir de là. Idem pour les voyageurs qui embarquent sur le Glacier Express à Zermatt.

DÉPART ANNULÉ?

DPartira ou partira pas? Pour les passagers du célèbre train alpin, la question s’est posée jusqu’au dernier moment en raison de la météo. Deux jours seulement avant le départ, le lac Léman menaçait de déborder et celui de Neuchâtel atteignait son niveau le plus haut, inondant campings et habitations. La ligne ferroviaire Zermatt-Brig? Coupée! Problème: c’est par là que «l’Orient-Express suisse» passe pour se rendre à Andermatt (UR) avant de rejoindre Disentis (GR), Coire (GR) et enfin Saint-Moritz, dans la vallée de la Maloja, 8 heures plus tard et 300 kilomètres plus loin. Le jour J, la ligne est heureusement rétablie. Malgré leur aspect sinistre, les nuages ne peuvent rien contre le sourire et la bonne humeur de Daniel Luggen. Le directeur de Zermatt Tourisme, élu homme de l’année en 2015 par les lecteurs de Bilan pour avoir fait de sa région l’un des meilleurs domaines skiables du pays, nous accueille au buffet de la gare avant le départ.

B

ZERMATT ET LE GORNERGRAT

«Le train est très important pour nous. A cette époque de l’année, la moitié de nos visiteurs viennent pour le ski d’été, sur le glacier, et l’autre pour le train. La plupart passe la nuit ici, avant ou après leur activité ou leur voyage, qui peut aussi se faire sur le Gornergrat Bahn», explique Daniel Luggen en lançant un regard de l’autre côté de la rue en direction d’une entrée où on peut lire «Matterhorn railway», Matterhorn signifiant Cervin en allemand. En une trentaine de minutes, ce chemin de fer à crémaillère permet de passer de Zermatt, à 1600 mètres d’altitude, au sommet du Gornergrat, à 3135 mètres, d’où les touristes ont une vue imprenable sur le Cervin… quand il fait beau. Alors que les grands groupes de touristes étrangers ont disparu depuis la crise sanitaire, une cinquantaine d’Américains vient de réserver un séjour à l’hôtel. «Pour nous, qui dépendons à 100% du tourisme, c’est un peu comme lorsque la colombe lâchée de l’arche par Noé revient avec une branche d’olivier», plaisante à moitié le directeur.

C

LE TYPHUS EN 1963

F«Avant, nous avions beaucoup de visiteurs des Etats-Unis, du Japon et d’Allemagne. Nous étions en pleine progression. La pandémie nous a retiré du jour au lendemain 30% de la clientèle.» De quoi rappeler à certains le mauvais souvenir de l’épidémie de typhus de 1963 – 437 victimes dont 3 mortelles – qui fit perdre à la station une saison d’hiver (bien plus importante que celle d’été en termes de revenus). «Cet hiver, on prie pour que le variant Delta nous laisse tranquille», ajoute Daniel Luggen. On parle, on parle… et on oublie presque que la Rolls Royce des trains alpins n’attend pas! «Faites vos photos, mais n’oubliez pas de monter», prévient un contrôleur sur le quai. Cinq minutes plus tard, les wagons rouges ornés de leurs grands édelweiss aux pétales dorés quittent la gare de Zermatt. 15 A l’intérieur, les sièges confortables et joliment décorés sont plus occupés en deuxième classe qu’en première. Les passagers parlent suisse-allemand, français et un peu anglais. «D’habitude, 80% de nos clients sont étrangers, estime Kurt Leuenberger, chef de train avec 31 ans de service au compteur dont les 17 derniers sur le Glacier Express. La pandémie nous a amené beaucoup d’Alémaniques et de Romands, ainsi que de nombreux étrangers vivant en Suisse», complète ce polyglotte qui en plus de l’allemand, du français et de l’italien parle l’espagnol et quelques mots de japonais. «Mon ex-femme vient du Japon», confie-t-il avant de contrôler les billets des passagers.

i

MR. BEAN ON THE TRAIN

En temps normal, des trains bien garnis partent quatre fois par jour de Saint-Moritz et de Zermatt, mais avec la baisse de fréquentation, seuls deux Glacier Express quittent désormais la station valaisanne: le premier à 8 h 52 et le second une heure plus tard. Ce que préfère Kurt Leuenberger dans son métier? Les gens. S’il est vrai que la clientèle est devenue plus huppée et exigeante avec le temps, selon lui, les rencontres sont toujours enrichissantes. Et parfois surprenantes. «Un jour, j’ai contrôlé le ticket d’un certain Rowan Sebastian Atkinson», nom du fameux humoriste britannique Mister Bean! Ce train est une célébrité qui en attire d’autres, comme cet ancien ministre des Affaires étrangères allemand croisé en première classe il y a quelque temps. «Cette ligne fait rêver, c’est certain», résume le Valaisan. Est-elle si spéciale? «J’ai fait le trajet un millier de fois et à chaque voyage je suis épaté par ce que je vois à travers les vitres panoramiques. Sans parler des wagons: bar, cuisine, WC lampes, revêtement des sièges… Tout a été refait à neuf. Les travaux, réalisés dans nos ateliers, ont duré des années.» Cela dit, prévient le responsable, il ne faut pas oublier que nous nous trouvons dans un train de montagne. «Un jour, une avalanche est remontée d’une vallée et a soulevé le train à 1,2 mètre au-dessus des voies.» Personne n’a heureusement été blessé.

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DÉFILÉ DE CARTES POSTALES

Difficile de contredire Kurt Leuenberger. Un festival de cartes postales animées défile devant les voyageurs qui, sur 291 kilomètres de chemin de fer – dont 29 à crémaillère –, pointent du doigt un col, se lèvent pour apercevoir un glacier et appellent le contrôleur pour savoir si ce que l’on voit là est la source du Rhin («Non, vous la verrez plus tard, dans les Grisons»). D’autres, des Allemands, sont intrigués par des vaches qui paissent dans un pâturage alors qu’aucune étable n’est en vue. «Un jour, raconte Annemarie Meyer, directrice de Glacier Express AG, un journaliste de Singapour m’a dit que c’était comme Discovery Channel sur des rails.»

POULET STROGANOFF

«Ce train permet aux étrangers, comme les Japonais ou les Américains qui visitent l’Europe en quelques jours, de voir Venise, Paris et d’admirer les Alpes et ses sommets, mais sans équipement ni préparation, ce qui est très appréciable lorsqu’on vient d’une grande ville ou d’un pays plat.» D’autres viennent d’abord pour le train et pour admirer les prouesses d’ingénierie qui permettent de traverser 291 ponts – dont cinq hélicoïdaux – et 91 tunnels. En parlant de tunnel, voici celui de la Furka qui relie Oberwald (VS) à Realp, dans le canton d’Uri: 15,35 km et une vingtaine de minutes durant lesquelles les voyageurs peuvent se concentrer sur l’alléchant menu que les employés ont servi en se déhanchant pour maintenir leur équilibre alors que les wagons serpentaient entre les montagnes. Emincé au poulet Stroganoff avec riz et carottes, miam! «Regardez les sommets, lance Annemarie Meyer en pointant du doigt les montagnes alors que le train ressort du tunnel. S’il avait plu au lieu de neiger, les eaux seraient venues grossir la Reuss qui aurait pu déborder. Vous auriez alors dû tirer un trait sur votre reportage.» Soudain, les couteaux et les fourchettes se mettent à glisser. Ça monte «sec» dans les environs d’Andermatt: 600 mètres de dénivelé en douze minutes. «C’est comme prendre un avion avec d’énormes hublots», image Kurt Leuenberger. En hiver, les skieurs adressent leurs saluts aux passagers à travers les vitres sur cette pente à 12,2% qui mène au sommet de l’Oberalppass, à 2033 mètres d’altitude.

G

BIENVENUE AUX GRISONS

KA Disentis ou Mustér en romanche, les voyageurs sont invités à sortir pour assister au changement de locomotive: la compagnie Matterhorn-Gotthard-Bahn (MGB), alémanique, passe le relais à celle des Chemins de fer rhétiques (RhB), grisonne. L’occasion d’admirer les coupoles du plus vieux monastère bénédictin de Suisse qui surplombe la gare. On repart avec le soleil. Bientôt, les gorges du Rhin se déploient dans le spectaculaire canyon de Ruinaulta tandis qu’on remonte vers Coire. De la capitale grisonne à Saint-Moritz, le Glacier Express réserve encore de belles surprises. Long de 142 mètres et haut de 65 mètres, le viaduc de la Landwasser, sur la ligne de l’Albula classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, permet aux trains de traverser la montagne grâce à six arches et piliers de pierre. Plus loin, les passagers plongent leur regard dans les forêts de mélèzes du Bever et le long des ruisseaux. Tandis que la gare de Saint-Moritz apparaît au bout du chemin de fer, ils se demandent comment huit heures ont pu passer si vite.

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Saint-Moritz, loin du bling bling

ECe ne sont pas les palaces, les grosses voitures et les célébrités que les voyageurs qui débarquent à la gare de Saint-Moritz remarquent en premier, mais le lac majestueux qui s’étend devant eux au milieu de la forêt. A force d’évoquer les boutiques de luxe et les 5 étoiles de la cité grisonne, on en avait presque oublié la beauté saisissante de cette région célèbre pour avoir accueilli les Jeux olympiques d’hiver en 1928 et 1948. Pour vous en convaincre, coupez à travers le bois jouxtant la gare en direction du lac de Staz. S’il fait chaud, piquez-y une tête avant de continuer. Une petite balade au milieu des sapins et des vététistes, nombreux dans le coin, vous conduit au pied du funiculaire de Punt Muragl. Prenez-le, fermez les yeux quelques minutes et ouvrez-les une fois arrivé au sommet: voyez, au-delà du lac de Saint-Moritz, le Champfèrer See et, plus loin, celui de Silvaplana. Un régal pour les mirettes! Pas étonnant que l’Italien Giovanni Segantini (1858-1899), illustre adepte du symbolisme et du divisionnisme installé en Engadine, ait choisi cet emplacement pour peindre son triptyque La Vita, La Natura, La Morte. Mais avant de visiter son musée, construit en 1908 et où vous pouvez admirer jusqu’au 20 octobre – en plus de son fameux triptyque – une exposition sur ses talents de portraitiste, pensez à votre estomac.

SCIATT ET PIZOKELS

A deux pas du Segantini Museum, le Veltlinerkeller prépare des «Valtellina ravioli» typiques de la vallée italienne voisine. Sans oublier les sciatt, ces petites boulettes de fromage frites. Vous pouvez aussi commander des pizokels, ces spätzli à la grisonne, ou des capuns, faits de pâte farcie avec du salami de la région. A Saint-Moritz, ce ne sont pas les restaurants traditionnels qui manquent.

LA CONFISERIE HAUSER

HMais pour ce qui est des desserts – tourte aux noix typique de l’Engadine, pain aux poires et autres friandises –, une seule adresse: la confiserie Hauser au milieu du village. Dirigée par la même famille depuis quatre générations, elle a convaincu plus d’un voyageur gourmand de réserver une chambre dans son hôtel. Le Hauser Hotel, palace 3 étoiles qui en vaut bien un 4 tant le service y est de qualité, est dirigé depuis 1985 par Marinda et Markus Hauser qui s’apprêtent à transmettre le flambeau à Nina et Nicolas, leurs enfants. On y sert l’un des meilleurs, si ce n’est le meilleur petit-déjeuner de la station.

CeR

 

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