Deux milliardaires et des milliards d’étoiles

Il faut monter en altitude, ici au Schilthorn (BE), pour observer la Voie lactée et les étoiles dans toute leur splendeur. Il faut monter en altitude, ici au Schilthorn (BE), pour observer la Voie lactée et les étoiles dans toute leur splendeur.

Richard Branson le 11 juillet et Jeff Bezos neuf jours plus tard ont flirté durant quelques minutes avec les limites de l’espace, ouvrant la voie à un réel tourisme spatial. Qui ne semble pourtant pas attirer ceux qui ont des étoiles plein les yeux.

«Ce n’est pas ce genre de choses qui me fait vibrer», dit très sincèrement Damien Gollut. Les vols des deux milliardaires à 86 et 107 km au-dessus de la Terre n’impressionnent tout simplement pas le président de la Société astronomique du Valais Romand, assis devant le Planétarium de Sion: «On est dans l’espace, mais on est encore sur Terre. On flotte un peu, mais on n’est pas dans les étoiles: la première est à quatre années-lumière. Il y a encore du chemin pour les atteindre».

Président de l’Association des amis de l’observatoire d’Ependes (FR), Bruno Chardonnens n’est pas davantage enthousiasmé. «Il y a déjà eu un touriste sur la Station spatiale internationale; c’était autre chose, il était vraiment dans l’espace, rappelle-t-il. Et SpaceX a déjà envoyé et ramené des fusées, ce n’est pas une nouveauté non plus.» On est loin de l’engouement de 1969 et du premier pas sur la Lune, du premier vol de SpaceX – la société d’Elon Musk, un autre milliardaire – et de celui auquel s’attend Bruno Chardonnens lorsque des hommes retourneront sur la Lune.

FASCINANTES ÉTOILES

Les voyages spatiaux de Richard Branson et de Jeff Bezos n’ont pas fait la «une» des journaux, même si ceux-ci en ont parlé comme l’ensemble des médias. L’intérêt ne semble toutefois pas grand, pas même parmi les enfants qui visitent l’observatoire d’Ependes. «On parle peu d’astronautique, relève Bruno Chardonnens, plutôt d’astronomie. Ils viennent pour voir les étoiles.»

Damien Gollut confirme. «Ce qui intéresse, c’est l’espace lointain, la grandeur de l’univers, la distance entre les étoiles», assure-t-il. A l’intérieur du Planétarium, il obscurcit le ciel et donne à admirer le système solaire, les constellations de notre galaxie, la Voie lactée, puis agrandit Andromède qui se trouve à deux millions d’années-lumière, soit autant de fois dix mille milliards de kilomètres (environ). On ne peut qu’acquiescer lorsque le Valaisan fait remarquer que «la profondeur du ciel est difficile à appréhender. Des étoiles qui nous apparaissent côte à côte peuvent être très éloignées dans la galaxie. Ça perturbe les gens». Que dire du fait qu’une étoile qui brille peut être, en réalité, éteinte depuis longtemps?

«Il y a un côté merveilleux», souligne Bruno Chardonnens en évoquant Jupiter et ses lunes, Saturne et ses anneaux, le mystère des trous noirs. Dehors, la Lune brille de plus en plus. «Je prends toujours du plaisir à la regarder, glisse-t-il. On voit ses montagnes, ses cratères selon ses phases et la lumière.»

Ces deux astronomes sont des esprits cartésiens et scientifiques. D’autres posent sur la voûte céleste un regard peut-être plus poétique. Markus Eichenberger a d’abord surtout photographié les beautés de la planète, et un peu les ciels nocturnes. Il a commencé à les voir différemment après la mort de son père en 2011. «Je suis allé en montagne, sur l’Eggishorn, dans le Haut-Valais. J’y ai passé beaucoup de temps, photographié les étoiles, médité, confie-t-il. On dit aux enfants que chaque étoile est une personne... Je suis un homme pragmatique, mais cela m’a aidé. Je crois que les étoiles sont des personnes qui veillent sur nous.»

L’Argovien anime des ateliers de photographie nocturne dans la région. Ceux qui marchent à sa suite, jamais plus de dix, novices ou professionnels, sont souvent stressés par leur travail: «Quand nous sommes seuls sur la montagne, tout est calme, raconte-t-il. Ils sont apaisés, leur téléphone est de côté, la tension quotidienne est oubliée». L’effet des étoiles, vraiment? Markus Eichenberger se rappelle une exposition de ses images nocturnes dans la salle d’attente d’une clinique. «A la fin, le directeur m’a dit que les patients étaient plus calmes, plus détendus en leur présence. Elles les avaient tranquillisés.»

TROP DE LUMIÈRE NUIT

«Loin du vain bruit de la plaine, l’âme en paix est plus sereine», prétend un chant qui gagnerait à être plus connu. Ce calme et les étoiles sont recherchés. Suisse Tourisme ne s’est pas trompé en lançant, l’an dernier, son projet à succès «Hôtel mille étoiles» qui propose des lieux insolites où dormir et contempler le ciel. Les Remontées mécaniques d’Aletsch ont ainsi installé leur «Cube» à près de 2’900 mètres d’altitude, sur l’Eggishorn, là où Markus Eichenberger emmène ses photographes d’une nuit, avec vue sur le glacier d’Aletsch – enfin, pas toujours, cet été. Les nuages peuvent masquer les astres, mais quel moment de grâce lorsqu’ils s’écartent pour laisser la place non à quelques points scintillants, mais à une myriade d’étoiles! Les commentaires du livre d’or louent la vision de la Grande Ourse depuis le lit, la beauté du ciel, la nuit remplie d’étoiles et la présence de la Voie lactée.

«Voir cette traînée lumineuse de plusieurs milliards d’étoiles fait aussi réfléchir.»«La voir n’est plus possible dans certaines régions, note Damien Gollut. On peut bien vivre sans la voir, bien sûr, mais... voir cette traînée lumineuse de plusieurs milliards d’étoiles fait aussi réfléchir.» Pour cela, impossible de rester en ville ou en plaine, la faute à la pollution lumineuse – qui crée une zone jaunâtre sur les photos de Markus Eichenberger: «Certains utilisent des filtres pour rendre le jaune bleu, pas moi. Je veux montrer les choses comme elles sont».

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BEAUCOUP DE QUESTIONS

A l’observatoire d’Ependes, à 680 mètres d’altitude, on connaît bien le problème de la pollution lumineuse. «Celle de Fribourg et de Marly monte quasiment jusqu’à l’étoile Polaire. Cela forme un halo en-dessous duquel on ne voit pas d’étoiles, regrette Bruno Chardonnens. Mais c’est au nord et on regarde plutôt au sud, vers les planètes.» L’éclairage public n’est pas seul en cause, les enseignes lumineuses sont aussi un problème. Le Jura en est conscient, qui a récemment invité les entreprises à les éteindre volontairement après 22 heures; etse tient prêt à imposer cette mesure au besoin.

Pascal Moeschler connaît bien le sujet. Il a co-initié en 2019 l’événement «La nuit est belle» lors duquel les communes renoncent à allumer leur éclairage public. 178 l’ont fait dans le Grand Genève cette année, et près de cent autres en Romandie. «L’espace étoilé n’est-il pas un bien commun qu’il faudrait préserver?», interroge le spécialiste des chauves-souris, elles aussi concernées par l’abondance de lumière. Les lampadaires, les publicités lumineuses, même les lampes de jardin ont un impact. La multiplication des petits satellites ajoute à la problématique, avertit Pascal Moeschler: «Ces traits lumineux dans l’espace sont-ils souhaitables? C’est une difficulté pour les astronomes. Peut-être faudrait-il fixer des limites avec une législation internationale comme dans l’Antarctique».

Elon Musk a annoncé, pour un meilleur internet ici-bas, le lancement là haut de 40’000 satellites, visibles à l’œil nu – qu’il essaie toutefois de dissimuler. A qui appartient le ciel? Aux entrepreneurs, aux scientifiques, aux touristes, aux rêveurs, aux artistes? En levant les yeux vers l’infiniment grand, l’homme ne cessera jamais de se poser des questions. Même juridiques.

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Comme Armstrong

11A EM30 modEntre 1992 et 1999, le Vaudois Claude Nicollier a effectué quatre missions dans l’espace, dont deux afin de réaliser des travaux de réparation et de maintenance sur le télescope Hubble.

Quel regard portez-vous sur ces voyages de milliardaires?

Claude Nicollier: – L’espace est ouvert aux compagnies privées depuis quelques années déjà. La NASA, qui fait de l’exploration, a voulu confier le transport d’astronautes et de fret à des privés, raison pour laquelle elle a soutenu SpaceX d’Elon Musk. Puis Richard Branson et Jeff Bezos ont vu le potentiel commercial de l’affaire.

Y a-t-il tout de même un intérêt scientifique?

– Indirectement, cela va amener des développements techniques que la NASA pourra utiliser pour l’exploration de la Lune. Mais cela concerne plutôt SpaceX.

Ces expéditions touristiques sont-elles souhaitables?

– Je ne porte pas de jugement éthique. C’est à la portée de beaucoup de multimillionnaires qui veulent vivre une aventure puis dire dans des cocktails qu’ils ont été astronautes comme Neil Armstrong. Comme il n’y aura pas de centaines de vols par jour, l’impact environnemental ne devrait pas être considérable. Mais il faut être conscient que, comme dans l’aviation de ligne, il y aura un jour ou l’autre des accidents.

Le voyage en vaut-il la peine?

– A 80 ou 100 km d’altitude, on ne voit qu’une région de la Terre, mais la vue est déjà splendide. Ce que j’ai vécu, c’est autre chose: faire 16 fois le tour de la Terre par jour terrestre, réaliser à quel point la Terre est une toute petite planète d’une très grande beauté, c’est fabuleux. Et en tant qu’astronaute professionnel, cela correspondait à une activité scientifique, de recherche. J’en ai été heureux, mais d’autres veulent le vivre rapidement. Il y a astronaute et astronaute. 

JeF

 

Du niveau d’une croisière

12A EM30Le Genevois Didier Queloz a reçu le Prix Nobel de physique en 2019 avec le Vaudois Michel Mayor; ils ont été, en 1995, les premiers à découvrir une exoplanète, soit une planète hors de notre système solaire: 51 Pegasi b.

Quel regard portez-vous sur ces voyages de milliardaires?

Didier Queloz: – Il y a un côté médiatique qui n’a aucun intérêt. Ce qui est intéressant, c’est que l’espace est devenu un enjeu commercial. Il a été un enjeu de prestige des nations, qui seules pouvaient se permettre d’y envoyer des hommes ou d’avoir des satellites. Il y a désormais une diversité que je trouve bien: ce sera mieux fait, moins cher, plus de cerveaux y réfléchissent. Mais on fait trop de Hollywood et on ne se pose pas les bonnes questions.

Quelles sont ces bonnes questions?

– En cas de collision, les morceaux restent dans l’espace. Le remplir d’objets peu utiles – pensez au projet d’y envoyer des milliers de satellites – met en danger l’accès à l’espace. On est prêt à mettre cela en péril pour faire de l’argent. Je suis effrayé de constater que l’espace est le pire des Far-West: il n’y a aucune régulation!

Peut-on toutefois en attendre un bénéfice pour la science?

– L’univers est un laboratoire extraordinaire. La recherche fondamentale, qui a façonné notre société, se construit sans but précis, avec un idéal esthétique. Quand Einstein pose ses équations, il n’imagine pas le GPS qui les utilisera plus tard. Mais les vols paraboliques sont ridicules: ils ne présentent aucun intérêt scientifique, c’est du même niveau que partir en croisière, c’est un business comme un autre. Ces centaines de milliers de francs pourraient être investis dans la recherche, l’éducation ou l’amélioration du bien-être collectif. Mais notre espèce est égoïste, on ne peut pas se battre contre notre programmation génétique. 

JeF

 

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