Les Alpes en train: le Jungfraujoch

Vue sur le Jungfraujoch et la Jungfrau du sentier balisé menant vers la cabane la plus haute de Suisse, la Mönchsjochhütte. Vue sur le Jungfraujoch et la Jungfrau du sentier balisé menant vers la cabane la plus haute de Suisse, la Mönchsjochhütte.

Destination prisée des asiatiques, le Jungfraujoch souffre de la pandémie et des restrictions de voyage qui l’accompagnent. Ascension dans un téléphérique flambant neuf, puis sur des rails centenaires.

A peine débarqués sur le quai, les passagers de l’Interlaken-Grindelwald s’engouffrent dans le souterrain. S’ouvre un couloir de béton. Murs décorés de publicités horlogères, tapis roulant qui emporte les voyageurs vers le point de départ de l’aventure: avec un peu plus de monde, on pourrait se croire dans un aéroport. Le large couloir débouche sur un puits de lumière. Les passagers pénètrent dans le terminal de la VBahn, point de connexion entre le train, la route et les téléphériques vers l’Eiger et le Männlichen. Des boutiques de luxe et de souvenirs côtoient un magasin Coop, des guichets, un café et un bar à nouilles.

Au centre, clou du spectacle, l’Eiger Express. Ses cabines inaugurées en décembre 2020 transportent les visiteurs à la station du glacier de l’Eiger en quinze minutes seulement. Leurs parois de verre offrent un panorama à 360°C. WiFi, vitres et sièges chauffés assurent aux passagers un confort sans égal.

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MANGER DES NOUILLES

«Notre directeur, Urs Kessler, voyage beaucoup, entre autres en Chine et en Inde. C’est de là que lui est venue l’idée de s’inspirer d’un terminal d’aéroport pour l’intérieur de la nouvelle station de téléphérique de Grindelwald, explique Kathrin Naegeli, cheffe de la communication des Jungfraubahnen. Nous avons fait en sorte que le terminal serve au mieux tout le monde: les touristes qui montent au Jungfraujoch, les skieurs, les personnes à mobilité réduite,... Et même si le restaurant de nouilles était surtout prévu pour les touristes asiatiques, il rencontre un grand succès auprès des visiteurs locaux.»

«Les touristes d’aujourd’hui sont un peu pressés, surtout ceux qui viennent d’Asie.»En ce début d’été 2021, les Asiatiques, Chinois et Indiens en tête, font cruellement défaut. L’an passé leur nombre a chuté à cause du coronavirus, comme partout en Suisse, où les nuitées ont été divisées par dix, voire plus. C’est d’autant plus dommage que le nouveau téléphérique Eiger Express, qui mène plus vite aux pistes de ski et divise par deux le temps de trajet pour le Jungfraujoch (47 minutes de moins qu’en train), a aussi été conçu pour satisfaire cette clientèle. «Les touristes d’aujourd’hui sont un peu pressés, glisse Kathrin Naegeli, surtout ceux qui viennent d’Asie.»

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L’ÉCONOMIE LOCALE

«Qu’est-ce que ça laisse à l’économie locale? C’est une grande question.»«Avec Lucerne et Interlaken, la Jungfrau est l’un des principaux points de chute des touristes asiatiques en Suisse», confirme Philippe Thuner, ancien président de l’Association romande des hôteliers et grand passionné des trains de montagne. «Cependant, je ne suis pas sûr qu’il s’agisse du tourisme le mieux adapté à notre pays. Nos transports publics performants et notamment la Jungfraubahn permettent d’amener rapidement les gens en haute montagne. Mais cela met en difficulté les stations des environs, comme Grindelwald et Wengen, qui profitent peu de la venue de ces visiteurs. L’entreprise de transport fait son beurre. Mais qu’est-ce que ça laisse à l’économie locale? C’est une grande question.» En temps normal, les Asiatiques représentent 70% des visiteurs du Jungfraujoch. Mais dans les cabines flambant neuves qui longent la paroi nord de l’Eiger, puis dans le long tunnel ferroviaire qui grimpe à l’intérieur de l’Eiger et du Mönch et débouche au Top of Europe, au sommet de l’Europe, comme la société Jungfraubahnen appelle la gare du haut, ça ne parle que suisse allemand, français et un peu anglais. Le train est rempli au tiers de sa capacité – nul besoin de réserver sa place en ce jour de semaine nuageux.

En 2020, le Jungfraujoch a comptabilisé 65% de visiteurs en moins, soit 362’000, contre plus d’un million les années précédentes. L’entreprise Jungfraubahnen, même si elle a pu compenser quelque peu les pertes grâce à ses autres trains et téléphériques de montagne et aux liaisons pour les sports d’hiver, a bouclé l’année avec le premier déficit de son histoire.

ADAPTER L’OFFRE

«On s’attend à une année semblable à l’an passé, explique Kathrin Naegeli. Avec la venue de touristes suisses et européens et, peut-être, de quelques visiteurs des Etats-Unis et des pays du Golfe. Nous avons donc adapté l’offre, notamment en modifiant les menus proposés dans les restaurants au sommet.»

Les mets aux fromages ont retrouvé la faveur des cartes. Le restaurant Bollywood, généralement ouvert trois mois par an pendant le pic de la saison des visiteurs indiens, garde quant à lui porte close. «La Jungfrau et d’autres grands centres qui ont beaucoup misé sur le déferlement de touristes asiatiques ces dix dernières années vont devoir se réinventer», estime Evelyne Lüthi-Graf, historienne et archiviste spécialisée dans l’histoire de l’hôtellerie et du tourisme suisses. Pour elle, les cars de touristes chinois appartiennent au passé: «Le coronavirus va continuer de restreindre les possibilités de voyage ces prochaines années. D’autre part, les gens ont pris de nouvelles habitudes et vont voyager autrement, même les Chinois. Avant la pandémie déjà, ces derniers commençaient à privilégier des voyages plus individuels».

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En outre, dans l’Oberland bernois comme à Venise ou dans les Cinque Terre, beaucoup d’hôteliers et d’habitants des zones touristiques ne veulent plus du tourisme de masse. «Les grands groupes de touristes rapportent de l’argent, mais cela est à mettre en balance avec le travail engendré et l’impact sur les employés, la population locale et les autres clients», poursuit-elle. En 2015, le village de Kandersteg publiait une brochure illustrée de dessins d’enfants visant à enseigner à ses visiteurs les règles de comportement à adopter en Suisse: port de la ceinture de sécurité en voiture, priorité aux piétons, utilisation des toilettes, courtoisie au restaurant, tout y passe.

UN BILLET CHER

Mais si les cars de touristes ne viennent plus, qui montera au Jungfraujoch? «Le Jungfraujoch est trop cher pour la clientèle suisse: une famille avec deux enfants ne peut pas se le permettre, constate Evelyne Lüthi-Graf. Je pense que les offres de type multipass, qui conjuguent séjour à l’hôtel et cartes donnant accès, gratuitement ou presque, à différentes attractions, sont appelées à se généraliser.»

Le train est arrivé au Jungfraujoch. Les passagers s’éparpillent dans les tunnels creusés dans la roche. Ils montent voirl a vue, déambulent parmi les boutiques de souvenirs et les attractions – le tunnel de glace, la boule à neige géante –, sortent marcher sur la neige. En l’absence de foule, l’ambiance est méditative. Le glacier d’Aletsch étale sa splendeur. La Jungfrau se cache derrière les nuages. Nul ne se laisse tenter par la tyrolienne.

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Sur la plateforme du haut, un monsieur agenouillé demande sa dame en mariage. Elle dit oui. Dehors, sur le glacier, des jeunes filles interpellent les marcheurs. Elles s’étonnent d’avoir la tête qui tourne. On est à 3500 mètres d’altitude, l’oxygène est plus rare. Avec le téléphérique et le train, on arrive tellement vite en haut qu’on a tendance à l’oublier.

 

Un très long tunnel

18A EM29On peut monter à la station du glacier de l’eiger, à 2320 mètres, en train ou en téléphérique. a partir de là, une seule manière de rejoindre le Jungfraujoch, à 3454 mètres: le train à crémaillère de la Jungfraubahn, qui circule dans un long tunnel de 7 km creusé dans l’eiger et le Mönch. le projet, achevé en 1912, est particulièrement difficile à réaliser: l’altitude, le manque d’eau, la dureté de la roche concourent à épuiser les ouvriers. en plus, comme le chemin de fer se construit par étapes, la priorité est mise en été sur la circulation des passagers sur les tronçons déjà achevés afin de renflouer les caisses. Cette pratique relègue une bonne partie des travaux à la saison hivernale.

UNE BOUTEILLE DE ROUGE

La construction du tunnel est émaillée de six grèves, huit changements de direction des travaux et trente décès d’ouvriers suite à des accidents de dynamitage. «Les employeurs prennent différentes mesures afin d’améliorer le climat, par exemple proposer une bouteille de vin rouge aux ouvriers par jour», relate le site de la Jungfraubahn. L'objectif de base, atteindre le sommet de la Jungfrau, doit être revu: la gare terminus se situera finalement au Jungfraujoch. Il s’agit de «la consécration du triomphe de l’ingénierie moderne», commente la Neue Zürcher Zeitung en 1912. L’eiger express s’inscrit dans la même ligne. Dans l’Oberland bernois, sa réalisation a régulièrement été qualifiée de «chantier du siècle». Son système de remontée, appelé 3S, permet, grâce au double guidage du câble de suspension, de limiter le nombre de pylônes et l’impact sur le paysage: sept pylônes seulement sur les 6,4 kilomètres du parcours. Les cabines produisent leur propre électricité grâce à un système de dynamo. il s’agit là du «téléphérique le plus moderne du monde», s’enthousiasme la société Jungfraubahnen.

AuP

 

Quand la vue ne suffit plus

19B EM29«La plupart des trains de montagne ont été créés par des hôteliers», constate Evelyne Lüthi-Graf. Dans la première moitié du 19e siècle, les voyageurs visitaient la Suisse dans le cadre d’un Grand tour. «Comme pour les Chinois aujourd’hui, l’objectif était de voir un maximum de choses en un minimum de temps.» Dès 1870, les Suisses développent l’hôtellerie pour essayer de sédentariser ces touristes. Mais vient un moment où la vue, le beau jardin et le bon air ne suffisent plus. «Il fallait créer une expérience, des émotions supplémentaires. Cela s’est d’abord fait par le développement du sport, puis par la construction de lignes de train vers les sommets, de sentiers, de ponts. les hôteliers ont conçu des attractions qui faisaient venir les gens dans leurs hôtels.» Le phénomène se répète ces dernières années. A nouveau, la seule montagne ne suffit plus: «Les visiteurs veulent vivre une aventure, une expérience. d’où la construction de ponts suspendus, comme à Glacier 3000, de tyroliennes géantes, toboggans et autres».

AuP

 

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