Israël: le rap de la colère

«Ni l’un ni l’autre n’avons d’autre pays. Et c’est là où commence le changement», entend-on en conclusion de la chanson Let’s Talk straight de Saz (à gauche) et Uriya. «Ni l’un ni l’autre n’avons d’autre pays. Et c’est là où commence le changement», entend-on en conclusion de la chanson Let’s Talk straight de Saz (à gauche) et Uriya.

Un clip sorti il y a quelques semaines crée la sensation en Israël. Un Juif et un Arabe s’y balancent les pires préjugés à la figure, opérant une forme de catharsis pour la société.

C’est une vérité établie en Israël: quand un Juif et un Palestinien sympathisent, ils parlent de tout sauf de politique. Trop délicat, trop douloureux. Les deuils, les attentats, les expulsions et les détentions continuent de traumatiser les âmes et d’enflammer les esprits.

Alors quand le clip de rap Let’s Talk Straight, du Juif Uriya Rosenman et de l’Arabe Sameh Zakout alias Saz, a débarqué comme un ovni au lendemain des violences intercommunautaires judéo-arabes du mois de mai, il a laissé plusieurs millions de spectateurs sidérés mais enthousiastes. «Enfin du nouveau, enfin quelqu’un chante ce que l’on a sur le cœur!» C’est le genre de commentaires qu’entend Sameh de la part de jeunes Arabes israéliens lorsqu’il se balade dans les rues de Yaffo, le quartier arabe au sud de Tel-Aviv. Ils ajoutent parfois: «Tu n’as pas eu envie de le frapper, ce Juif, après tout ce qu’il t’a balancé à la figure?». Parfois ce sont des Juifs portant la kippa qui l’arrêtent et lui disent: «Je m’excuse. Il est vrai que vous êtes victimes de racisme en Israël». L’air gêné, Sameh répond: «Tu n’as pas besoin de dire ça, mais merci de l’avoir dit».

DES PRÉJUGÉS RACISTES

Dans sa maison de Ramla, une ville populaire et mixte judéo-arabe du centre d’Israël, la mère de Sameh explique à Uriya venu lui rendre visite: «Grâce à vous, les Juifs comprennent un peu mieux le vécu des Palestiniens, et moi je comprends davantage ce que pensent les Juifs». C’est le paradoxe de cette chanson: en mettant en scène la colère qui habite chaque communauté, elle a opéré une forme de catharsis et créé un canal pour une empathie qui a du mal à se frayer un chemin au quotidien.

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Sur le modèle du clip de Joyner Lucas I’m not racist, la chanson Let’s Talk Straight présente, dans le décor minimaliste d’un garage, un Juif et un Arabe qui se balancent au visage tous les préjugés racistes ayant cours dans leurs communautés respectives. Et ce sur un air de hip-hop.

Tout y passe: la violence et l’archaïsme de la société arabe israélienne, son ingratitude supposée face à la discrimination positive en cours en Israël, le racisme primaire anti-arabe, la poursuite de la colonisation, le désarroi des Arabes considérés comme des citoyens de seconde zone. On y entend des expressions courantes comme «Egorge le Juif!» ou «Un bon Arabe est un Arabe mort!» et on y croise les images qui continuent d’habiter la psyché palestinienne: «En 1948, vous avez expulsé ma famille et quand vous vous êtes installés, la nourriture était encore chaude sur la table».

Mais surtout, le déballage de Sameh Zakout sonne vrai. «Il ne jouait pas, il était vraiment en colère», confirme Uriya en souriant.

ÉCOUTER ET SE TAIRE

Pour parvenir à ce résultat, à cet effet de «claque» recherché par Uriya, ce dernier a parcouru Israël un cahier à la main en notant tous les préjugés que ses amis juifs et arabes ont bien voulu lui avouer. «Uriya a évolué à travers ce projet»,raconte Sameh. «Je viens d’une famille sioniste d’officiers de l’armée où règne encore l’esprit des pionniers», confirme Uriya, trentenaire et ancien éducateur social. «Accepter qu’existe une narration parallèle à mon histoire n’est pas allé de soi. Mais nous ne cherchons pas de point d’accord avec Sameh, ni de consensus, ce qui a facilité les choses. On veut juste inviter les gens à s’asseoir, à écouter l’autre et à se taire.»

«En tant qu’artiste, j’ai participé à des tas d’initiatives pour améliorer la coexistence entre Juifs et Arabes, se souvient Sameh. Mais elles ne servent qu’à apaiser des gens qui se culpabilisent. Elles sont inutiles si on ne se dit pas les choses en face. Ce clip m’a fait changer: avant, je jouais au rappeur superficiel; si aujourd’hui on m’arrête sans cesse dans la rue pour me remercier, c’est parce qu’avec Uriya, nous avons été authentiques. A partir d’aujourd’hui, c’est la voie artistique que je suivrai.»

Ce qui a stupéfié tant de monde – trois millions de vues cumulées en quelques jours sur les différents réseaux sociaux dans un pays de 9 millions d’habitants – est autant la litanie des idées reçues que le fait qu’un Juif et un Arabe jouent le jeu de cette confrontation, ce qui implique une bonne dose de complicité. Surtout au lendemain de manifestations sans précédent dans le pays.

LYNCHAGES ET SACCAGES

«Je voulais que ce clip soit une claque pour celui qui l’écoute.»Le clip, en gestation depuis trois ans, est sorti au moment opportun: début mai, des émeutiers arabes saccageaient des commerces juifs et incendiaient des synagogues de la ville mixte de Lod et d’ailleurs. Dans le sud de Tel-Aviv, à Bat Yam, une foule d’extrémistes juifs lynchait un homme arabe devant des caméras de télévision. Le même soir, à Saint Jean-d’Acre, un rabbin subissait la violence de la foule arabe chauffée à blanc par les appels du Hamas à venger l’incursion israélienne sur l’esplanade des Mosquées durant le ramadan.

«Ce clip veut juste dire que les guerres et les violences, day, khalass («ça suffit» en hébreu et en arabe, ndlr). Il peut exister une alternative jeune en Israël, explique Uriya. Je voulais que ce clip soit une claque pour celui qui l’écoute. Que les gens soient obligés d’admettre que ‘oui, nous sommes tous racistes’.»

«Mais on ne vient pas avec des solutions. Pour le moment, on ouvre les vannes, on vide ce que l’on a sur le cœur, insiste Saz. On a secoué le tapis. Maintenant, advienne que pourra. C’est une sorte de catharsis, comme un premier rendez-vous chez le psy», s’amuse-t-il.

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Les deux hommes espèrent que leur projet connaîtra une suite favorable. Le New York Times leur a accordé une page entière qui devrait donner plus de visibilité à leur initiative. Mais ils ne sont pas pressés. Ils appartiennent à une génération qui a connu l’échec de nombreuses initiatives de paix. Uriya philosophe: «On sait que c’est un marathon, pas un sprint».

Pierre Assouline

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