Les mondes d’avant: Autriche-Hongrie

Bal à la Cour du peintre austro-allemand Wilhelm Gause (1900). L’Empereur François-Joseph participe à un bal au Hofburg, le palais impérial à Vienne. Bal à la Cour du peintre austro-allemand Wilhelm Gause (1900). L’Empereur François-Joseph participe à un bal au Hofburg, le palais impérial à Vienne.

Rédigé au Brésil en 1941 alors que le Vieux Continent est la proie du nazisme, Le Monde d’hier de Stefan Zweig est un éloge émouvant de l’empire austro-hongrois et de ses valeurs bafouées. Peu avant, Vienne brillait de mille feux et l’Europe vivait son apothéose. Avant la catastrophe. Irrémédiable.

Un monument en guise de testament à l’échelle de la civilisation européenne. Un mausolée à la gloire de la Mitteleuropa des Habsbourg, de son art de vivre, de son cosmopolitisme, de sa vitalité culturelle. Un livre aux longueurs bienvenues et aux méandres enchantés comme le beau Danube bleu qui traverse la Vienne de l’empire d’Autriche-Hongrie sur lequel François-Joseph régna 67 ans, 11 mois et 19 jours.Avant d’être balayé par la Première Guerre mondiale. Puis englouti dans le gouffre nazi. Parcouru de lumières séduisantes et d’ombres funestes, Le Monde d’hier de l’écrivain viennois Stefan Zweig, au sous-titre éloquent de Souvenirs d’un Européen, est tout cela et d’abord le témoignage fleuve d’un grand esprit du Vieux Continent.

Cet ouvrage a la saveur persistante de la nostalgie. Il évoque une Atlantide habsbourgeoise vibrante d’arts, de confiance et de stabilité. Un bonheur inconsolable l’habite. Comme une douleur viscérale. A la mesure idéalisée, même mythifiée, de tout ce qui fut gâché dans les décombres de la Première Guerre mondiale.

LE MONDE D’AVANT 1914

«L’âge d’or de la sécurité»: Stefan Zweig décrit ainsi le monde d’avant 1914, le sien. Une ère de sécurité et d’ordre mais pas d’autoritarisme mal venu, précise-t-il. D’équilibre. De solidité. Normé en dépit d’hypocrisies, par exemple quand il s’agit de sexualité et de préjugés auxquels cet enfant de Vienne consacre des réflexions sans tabou. Mais façonné par «l’idéalisme libéral» du 19e siècle.

C’était un temps où l’on croyait en la raison, cette religion des Lumières qui met à l’abri des passions et de «l’emprise écœurante» de «l’esprit de troupeau». «Dans la vieille et sage Autriche», on savait parvenir à des «concessions mutuelles» constructives. Et on s’appuyait sur le progrès. En s’en remettant à la science et à la technique, censées «fatalement entraîner une ascension morale» de l’humanité.

Mais cela ne dura pas... Sous le vernis d’excellence sont tapies les forces mortifères de l’inconscient découvertes par Freud, un ami de Stefan Zweig. Elles se sont aussi traduites politiquement dans le sang. L’horreur des tranchées, l’effondrement de l’empire des Habsbourg en 1918, celui des Romanov en Russie, des Ottomans en Turquie et du Kaiser en Allemagne ont pavé la voie à «tous les chevaux livides de l’Apocalypse» de l’entre-deux-guerres: «Les grandes idéologies de masse, le fascisme en Italie, le national-socialisme en Allemagne, le bolchévisme en Russie et par-dessus tout cette peste par excellence qu’est le nationalisme, qui a empoisonné la fleur de notre culture européenne».

29A EM27

CULTURE VIENNOISE

La lie du racisme, le venin de l’antisémitisme et la virulence du nationalisme ont détruit les valeurs de la Vienne de 1900 et son cosmopolitisme multiethnique et plurilingue enraciné dans une réalité locale placée sous l’autorité des tolérants Habsbourg. Avant la Grande Guerre, il n’y en avait pas que pour le Paris de la IIIe République et le Londres victorien. La Mitteleuropa n’était nullement le ventre creux du Vieux Continent, mais un des berceaux d’un esprit européen à son pinacle. Stefan Zweig l’incarne à tous points de vue.

«Jamais une génération n’a subi comme la nôtre une telle rechute morale après un tel sommet de l’esprit», affirme l’écrivain viennois. On peine en effet à trouver une rupture aussi monumentale dans l’histoire de l’humanité. Hormis l’empire aztèque, Babylone, Ispahan, Rome, Constantinople et Bagdad ne se sont pas effondrées en une poignée d’années. Même l’ouragan de la Révolution française n’a pas eu un impact aussi radical sur l’Europe basculant du 18e siècle des rois au 19e siècle des nations.

Las, il faut se résoudre à la triste fatalité et faire preuve de mansuétude, plaide Stefan Zweig. Si cet idéalisme sécurisant et cette foi en un avenir meilleur étaient «un château de rêve», l’illusion n’en était pas moins «merveilleuse et noble». A Vienne, «le désir de suprématie artistique» était stimulé comme rarement. La culture viennoise était irriguée par l’énergie créative de Juifs ne rêvant que de se fondre dans un grand ensemble et «de servir la gloire de l’Autriche» «grâce à leur amour passionné pour cette ville»: il n’y avait en effet pas plus Autrichien qu’un Viennois de confession israélite jouant de «l’excellente musique», épris de «théâtromanie», rédigeant des romans, conversant dans les cafés ou s’allongeant sur un divan pour une psychanalyse.

Téléchargez gratuitement
l'Echo de cette semaine!

Cette semaine, l'Echo Magazine vous
est offert au format PDF en inscrivant
votre adresse email ci-dessous.


MERVEILLEUSE ILLUSION

Ce glorieux tableau n’est pas faux. Il a cependant enjoint Stefan Zweig à mésestimer certains aspects moins glorieux de sa jeunesse, comme les querelles intestines à l’empire et l’antisémitisme local, ce qu’Hannah Arendt lui reprocha. Mais il n’est pas le seul dans ce cas. La crème des auteurs ayant connu l’Autriche-Hongrie – Joseph Roth, Robert Musil, Hermann Broch, etc. – ont porté un regard plein d’affection sur leur «monde d’hier», infiniment plus enviable que les turpitudes endurées par la suite.

«Qu’il était merveilleux de vivre ici dans cette ville offrant son hospitalité à tout ce qui était étranger, se livrant volontiers, et dans son air léger, animé par la gaieté comme l’était l’air de Paris.» «Nulle part il n’était plus facile d’être un Européen» qu’à Vienne!Vienne était «une ville de jouissance» dont les habitants cultivaient le bon goût, ce qui fait toute la différence: «Gourmet au sens culinaire du terme, sachant apprécier le bon vin, l’amertume d’une bière fraîche, la richesse des pâtisseries et des tartes, on était également exigeant, dans cette ville, en matière de plaisirs plus subtils. Faire de la musique, de la danse, du théâtre, converser, se conduire avec goût et civilité, c’était ici tout un art que l’on pratiquait avec soin».

Dans «cette époque libérale d’une faiblesse tragique et d’une humanité touchante», on voyageait à travers toute l’Europe avec entrain (et en train) et «nous n’avions d’yeux que pour les livres et les tableaux». «Nulle part il n’était plus facile d’être un Européen» qu’à Vienne! Mais ce rayonnement était aveuglant: du cœur de l’empire, la génération de Stefan Zweig ne perçut pas la montée des périls.

DE LA GUERRE À HITLER

Mouvements nationalistes accusant l’Autriche-Hongrie d’être «la prison des peuples». Orages balkaniques. Attentat de Sarajevo en 1914. Crépuscule de l’Europe. «Agonie de la paix» annoncée par les casques à boulons prussiens adeptes d’un «ordre rigide»: «Les Allemands, au nord, nous regardaient de haut, avec une touche de dépit et de mépris, nous autres voisins du Danube».

Stefan Zweig enfonce le clou dans le gras du pangermanisme, ce Moloch dont la mécanique implacable préfigure la horde nazie. Il déplore «cette valeureuse mentalité laborieuse des Allemands, qui a fini par pourrir et contrarier l’existence de tous les autres peuples», «ce désir forcené de devancer tous les autres, ce tempérament de fonceur» s’opposant au bavardage des Viennois, à leur «esprit de conciliation bienveillante et peut-être facile». Facile?

Peut-être? Exagérations? Stefan Zweig exprime une vision dorée de son époque, c’est vrai. Il lui était difficile de faire autrement. Apatride et dans le besoin, il écrit Le Monde d’hier sur la base de ses souvenirs. A sa mémoire affleurent les valeurs d’universalité et les qualités artistiques qui ont bel et bien existé dans sa Vienne natale. Les orages de l’histoire les ont cependant détruites. En tentant de comprendre ce qui a mené à la catastrophe, Stefan Zweig ose un peu de philosophie de l’histoire: les bouleversements sont impossibles à prévoir. Hitler? Ce n’était d’abord que le nom d’un agitateur de brasserie parmi tant d’autres... La lucidité est ardue, les épreuves pénibles, survivre devient impossible, mais le souvenir de la Vienne éternelle doit demeurer grâce à la gratitude de l’auteur de La confusion des sentiments.

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



ATHÈNES AUSTRO-HONGROISE

Comme l’a relevé le professeur helvético-hongrois André Reszler, l’Autriche-Hongrie, en dépit de ses défauts (peut-être aussi grâce à eux), n’en a pas moins réalisé dans sa phase ultime, celle qui vit la naissance et la jeunesse de Stefan Zweig, «l’idéal européen de l’unité dans la diversité» au niveau de la région danubienne. Vienne, en ces ultimes décennies, a été une Athènes de la Mitteleuropa, la tradition et la modernité s’unissant pour lui conférer un génie singulier. Avec Stefan Zweig, on pleurera toujours «la fraternité spirituelle», artistique et intellectuelle de ce demi-siècle d’histoire européenne où les œuvres de ses amis Toscanini, Romain Rolland, Arthur Schnitzler, Freud et Paul Valéry n’ont hélas pas été des digues contre le vomi de la barbarie. Vienne ne s’en est jamais relevée. L’Europe non plus. Souvenons nous-en.

27A EM27Stefan Zweig, Le monde d’hier. Souvenirs d’un Européen (Folio essais/Gallimard, traduit de l’allemand par Dominique Tassel, 592 pages).

 

 

 

 

La fin à Rio

28A EM27Stefan Zweig (1881-1942) rédige Le Monde d’hier dans son exil brésilien. Il envoie son manuscrit la veille de son suicide, le 22 février 1942 à Rio de Janeiro. Il ne le verra jamais publié. Depuis son départ définitif d’Autriche huit ans plus tôt, l’écrivain viennois se considère comme apatride même s’il est naturalisé britannique suite à un premier exil anglais à Bath. Pourquoi ce geste fatal commis avec sa seconde épouse, Lotte Altmann?

L’EUROPE À FEU ET À SANG

Le Vieux Continent est alors plus bas que terre. Nulle espérance à l’horizon; la bataille de Stalingrad n’a pas encore eu lieu. L’auteur de La Peur est désespéré. Cauchemars de fin d’un monde – du monde entier! Valeurs démocratiques bafouées par «l’esprit de masse» des totalitarismes hitlérien et stalinien. Violences et persécutions antisémites ahurissantes. Stefan Zweig ne discerne nul terme au calvaire enduré par l’Europe. Avec Le Monde d’hier, il jette donc sur le passé, lointain et récent à la fois, collectif et individuel en même temps, un ultime regard dans lequel l’idéalisation le dispute à la clairvoyance.

Sa mort marque les esprits alors que la guerre mobilise toutes les attentions. Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, Amok, Le joueur d’échecs: ses nombreuses nouvelles et biographies ont fait de lui un des écrivains les plus connus et aimés de son temps – il est toujours abondamment lu de nos jours. Bien avant la mondialisation de la littérature, phénomène de ces trente dernières années, Stefan Zweig est un «citoyen du monde» (l’expression apparaît sous sa plume) et un auteur au triomphe planétaire intimement associé à la Vienne éternelle. Toute son œuvre, éprise de finesse et de psychologie, l’atteste.

TK

 

La gloire de l’empire

29B EM27La dynastie des Habsbourg a ses racines en... Argovie! C’est le nom d’une commune dans le district de Brugg. On peut y visiter un château, siège suisse d’une histoire qui démarre au 11e siècle. Le centre de gravité de cette maison royale se déplace peu à peu vers l’Est quand les Habsbourg perdent leurs possessions helvétiques suite aux combats fondateurs de la Confédération (Morgarten en 1315, Sempach en 1386, Näfels en 1388).

BUDAPEST, PRAGUE, CRACOVIE

En 1278, Rodolphe Ier devient empereur du Saint-Empire romain germanique. La maison des Habsbourg prend pied en Autriche. Par son mariage avec Marie de Bourgogne en 1477, Maximilien Ier acquiert les riches Pays-Bas et la Bourgogne. Les Habsbourg ont une politique fructueuse d’alliances matrimoniales: Bella gerant alii; tu, felix Austria, nube, «Que d’autres fassent la guerre; toi, heureuse Autriche, conclus des mariages», dit une de leurs maximes. Le petit-fils de Maximilien, Charles Quint, hérite en 1516 de l’Espagne et de ses possessions coloniales, notamment les Amériques: il devient «le maître de l’empire sur lequel le soleil ne se couche jamais». En outre, de 1450 à la dissolution du Saint-Empire par Napoléon en 1806, les Habsbourg fournissent les souverains de ce vaste ensemble composite.

C’est surtout au 18e siècle que la dynastie ancre son pouvoir dans l’Europe danubienne et centrale. Traversant plusieurs soubresauts et agrandissements territoriaux, elle crée l’empire austro-hongrois (1867-1918), une double monarchie originale ayant Vienne et Budapest comme capitales. Elle s’étend de Bregenz, à cinq kilomètres de la Suisse, à Czernowitz (Ukraine actuelle), de Trieste à Cracovie et de Prague à la Transylvanie en passant par Sarajevo. Elle représente à la fois l’apogée d’une histoire multiséculaire et son déclin dont Stefan Zweig célèbre les ultimes moments rayonnants

TK

 

Le Yiddishland anéanti

30A EM27La Shoah est un vaste processus d’anéantissement des Juifs d’Europe, notamment à l’Est. Des régions et des villes entières sont désertifiées entre 1941 et 1945. Vilnius, capitale de la Lituanie, perd définitivement son surnom de «Jérusalem du Nord» parce que dotée d’une grande communauté juive (45% de la population avant la guerre): 95% d’entre eux sont exterminés, un taux proche de celui des Juifs polonais (98%). En Biélorussie, un quart des habitants sont tués dont 90% des Juifs; on n’y compte pas un Oradour-sur-Glane comme en France, mais environ 650. Plus la Wehrmacht et les SS progressent vers l’Est, plus la volonté d’éradication est totale.

L’annihilation de la vie culturelle et des sociabilités locales est aussi l’objectif de «la solution finale» organisée par les nazis. Avant l’Anschluss (1938) déjà, les Juifs émigrent massivement d’Autriche. Ils sont 10% de la population de Vienne lors du démembrement de l’empire des Habsbourg le 31 octobre 1918. En 1942, ils ne sont pas plus de 5’000 terrés dans des cachettes.

Concentrant une importante et florissante population juive, le Yiddishland recouvre le vaste et ancien territoire de la République des Deux Nations, l’union de la Pologne et de la Lituanie entre le 16e et le 18e siècle. Son héritage est unique. Dans la ligne de mire du IIIe Reich se trouve la mosaïque de cultures et de peuples en Galicie (aujourd’hui partagée entre la Pologne et l’Ukraine) où cohabitaient Polonais, Allemands, Russes, Ruthènes, Juifs et Tsiganes (Lemberg/Lviv en était la ville principale). Ce Yiddishland comprend aussi la Bucovine, une région orientale de l’empire des Habsbourg. Devenue roumaine, puis champ de bataille entre Soviétiques et nazis, sa capitale Czernowitz (désormais Tchernivtsi en Ukraine) se vide du cosmopolitisme qui la caractérisait: on y parlait allemand, ukrainien, roumain et yiddish; on y était catholique, uniate, orthodoxe, arménien ou juif.

LA MÉMOIRE DE CZERNOWITZ

30B EM27Czernowitz n’est plus qu’un souvenir déchirant. Issu d’une famille d’aristocrates italiens établis dans l’empire habsbourgeois, l’écrivain Gregor von Rezzori le fait perdurer dans Neiges d’antan et Une hermine à Tchernopol. «Sa Tchernopol fictive est la dernière capitale littéraire du monde de l’Est si présent dans une grande partie de la littérature autrichienne», a dit de lui le Triestin Claudio Magris, autre grand écrivain des confins. Des auteurs importants comme Paul Celan, Manès Sperber, Rose Ausländer, Aharon Applefeld et Mihai Eminescu ont tous des liens familiaux avec Czernowitz. Il n’en reste plus que la mémoire, préservée par la littérature.

TK

 

 Couv A Couv B Couv C Couv D Couv E

Articles en relation


Napoléon messie et démiurge

La vie, la fin et le souvenir de Bonaparte et du Christ recèlent des points communs qui expliquent la naissance du mythe napoléonien – et sa longévité. C’est la thèse défendue par une chercheuse corse dans Napoléon et Jésus. L’avènement d’un messie.


Napoléon et la Suisse

Le bicentenaire de la mort de Napoléon est commémoré cette année. Qu’en est-il du rapport du plus Français des Corses à la Suisse? Que pèsent la République helvétique de 1798 et l’Acte de Médiation de 1803 dans la généalogie de la Confédération? Eclairages avec l’historien franco-gruérien Alain-Jacques Tornare.


Napoléon et nous

Jean Tulard, l’éminent spécialiste de Napoléon, estime qu’il existe plus de livres sur l’illustre Corse – 80’000 titres et quelques – qu’il n’y a de jours (environ 70’500) nous séparant de sa mort sur l’île de Sainte-Hélène le 5 mai 1821.

Téléchargez gratuitement
l'Echo de cette semaine!

Cette semaine, l'Echo Magazine vous
est offert au format PDF en inscrivant
votre adresse email ci-dessous.


NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



concours echo