Les Alpes en train: Le Righi

Les pentes du Rigi donnent une vue plongeante sur le lac des Quatre-Cantons et le Pilate couronné de nuages. Les pentes du Rigi donnent une vue plongeante sur le lac des Quatre-Cantons et le Pilate couronné de nuages.

Plus ancien chemin de fer à crémaillère du continent, la ligne Vitznau-Rigi, qui surplombe le lac des Quatre-Cantons, a 150 ans cette année. Une fois par semaine, dans des voitures d’époque, le visiteur y retrouve le temps des pionniers dans un décor toujours époustouflant.

ll faut imaginer un autre temps – 1871, la naissance de l’Empire allemand –, d’autres sons – Verdi achève la composition d’Aïda –, d’autres mots – Zola inaugure la série des Rougon-Macquart –, d’autres matières aussi – les bâtons de marche sont en bois et l’on voyage en costume.

16A EM27Il faut aussi, sur le trajet qui mène au Rigi-Kulm, à quelques mètres du sommet (1798 mètres), imaginer un autre tempo. Parce que les locomotives à vapeur – comme la Lok 7, mise en service en 1873, alors avant-gardiste, aujourd’hui légendaire – roulent à 7,5 km/h, 9 au maximum, soit environ dix de moins que celles, électrifiées, qui leur ont succédé. Et parce qu’«avant le départ, il faut remplir le réservoir d’eau, charger le charbon, nettoyer, graisser, tout contrôler. Cela prend déjà deux à trois heures. Il faut ensuite assembler le train, allumer le feu, mettre la pression», détaille Martin Horath. Ce mécanicien natif de Goldau roule quelques dizaines de fois par année à la vapeur, surtout avec la locomotive n°17, une merveille de métal mise en service en 1925. Et qui consomme, par course, 450 kg de charbon et 2’000 litres d’eau. Aujourd’hui comme il y a cent ans.

À L’ANCIENNE

15A EM27A 56 ans, Martin Horath se décrit comme un peu altmodisch. Pas vieux jeu, mais qui aime l’ancien temps. S’il a rasé il y a quelques années sa belle moustache en croc, il préfère toujours la vapeur. Il faut imaginer d’autres sensations: «On doit beaucoup plus sentir la machine dans les pieds, les mains, les oreilles, les yeux. Avec la locomotive électrique, on peut plus ou moins enclencher et ça roule».

15B EM27«Bien sûr, on a plus de plaisir avec une locomotive à vapeur, confirme son collègue Peter Schorer. Même si c’est un travail salissant.» Et de rire en évoquant le surnom de Schwarzer Peter, Pierre Noir, qui lui a été attribué après la révision d’une vieille motrice. Jovial bonhomme de 48 ans, cet ancien employé de la Poste est d’abord tombé amoureux de la région, où il effectuait son service civil. Il ne l’a plus quittée, a trouvé du travail aux trains du Rigi dans la logistique, puis comme contrôleur et conducteur de locomotive, des fonctions qu’il exerce alternativement à présent. Depuis environ vingt ans, il monte et descend et remonte et redescend le Rigi du côté lucernois (Vitznau) comme du côté schwyzois (Goldau). «Chaque trajet est différent, comme les levers et les couchers de soleil», raconte-t-il en conduisant.

15C EM27On aperçoit un faon non loin de la voie. Le spectacle de la nature: voilà quelque chose dont Peter Schorer ne se lasse pas, et qui ne demande pas d’effort d’imagination au passager, que la voiture soit moderne ou propose une banquette en bois ou tendue de velours comme celles qui circulent le mercredi. Au gré de la ligne se découvrent des forêts, le lac des Quatre-Cantons et des montagnes qui sont aussi des mythes: le Pilate, le Titlis, la Jungfrau.

DU TRAVAIL POUR BEAUCOUP

15D EM27Des vaches paissent, le train passe. Et s’arrête à Rigi-Kaltbad, du nom d’une source aux propriétés vertueuses connue depuis l’empereur Albert. Non loin de la gare vit Ferdinand Camenzind. Né sur la montagne, il a failli la quitter pour se faire missionnaire; mais il avait des mains d’artisan, alors il a bâti des murs – au Tessin, dont il revenait le week-end à vélo. Puis il a rejoint, lui aussi, les trains du Rigi. C’est lui qui enregistrait le message météo qu’obtenaient les visiteurs soucieux en appelant la compagnie. Avec humour et parfois en rimes: Unten ist es grau, oben ist es blau – «gris en bas, bleu en haut».

Il connaît par cœur son Rigi, qu’il survole en parapente ou parcourt à vélo (électrique) pour donner des coups de main ici et là. A la retraite depuis 2004, il est par exemple le sacristain de la chapelle Saint-Michel, construite en 1779 en remplacement d’une première petite église bâtie en 1585 – Dieu était là avant les passagers du train. Qui n’oublient pas leurs prières: «Les visiteurs allument volontiers une bougie. L’été, il peut y en avoir jusqu’à cent par jour», a compté «Rigi-Ferdi». Il est ici chez lui: «Je ne voudrais pas être ailleurs». Le tourisme représente 44% des emplois de la région et plus d’un tiers de la valeur ajoutée qui y est créée, selon une étude de 2015. Les trains du Rigi ont transporté quelque 900’000 personnes en 2018 et 2019 – et déjà plus de 100’000 en 1874 (alors sur la seule ligne Vitznau-Rigi, qui a fusionné avec la ligne concurrente, Goldau-Rigi, en 1992). En construisant le premier chemin de fer de montagne d’Europe il y a 150 ans, Niklaus Riggenbach a durablement marqué la région.

(IN)CONNUS DE JADIS

L’homme a sa légende, qui fait de l’ombre à ses associés, aux petites mains et à tous ceux qui gravitaient autour de la montagne à l’époque. Le Musée régional des communes lucernoises du Rigi, à Vitznau, leur consacre une exposition. On y découvre Adolf Naeff, qui a concrétisé le projet fou de Riggenbach. Ainsi que Brunelli, Pradelli et d’autres Italiens qui travaillaient sur le chantier. «Ils étaient des ouvriers qualifiés qui gagnaient 5,50 francs par jour, explique Cornelia Renggli, la directrice du musée. Les Suisses étaient des manœuvres, ils exécutaient des travaux pénibles et dangereux. Ils recevaient 3,50 francs par jour.» Un kilo de pain coûtait en ce temps-là environ un franc.

Si les clients des hôtels signaient des registres, ce n’était pas le cas des passagers du train, qui restent pour beaucoup des inconnus. «Des témoignages disent que c’était beau, mais les escarbilles et la suie étaient moins appréciées, relève néanmoins la scientifique. Une gravure montre des passagers inquiets tournant le dos à la montagne.» Dans le récit de son périple en 1879, l’écrivain américain Mark Twain dit ne pas avoir été «le moins effrayé» des voyageurs, retenant sa respiration alors que, sensation «sauvagement enivrante», le train glisse le long des précipices. Cinq ans plus tôt, Gustave Flaubert n’évoque qu’un «immense ennui» sur le Rigi, sans même préciser s’il a pris le train, le mulet ou s’il est monté à pied. Quant à Victor Hugo, il a gravi la montagne trop tôt pour faire l’expérience du chemin de fer, en 1839: «J’avais un guide pour la forme et ma canne pour tout bagage».

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Il était parti de Weggis, comme tout le monde jusqu’à l’arrivée du train crémaillère. «A partir de 1871, les touristes venant en bateau de Lucerne ne s’y arrêtent plus et vont directement à Vitznau», signale Cornelia Renggli. Les porteurs contre-attaquent: ils font de la publicité à Lucerne et proposent des prix défiant toute concurrence ferroviaire pour emmener les touristes sur le Rigi. Mais ils s’arrêtent ensuite sur le flanc de la montagne: ils avaient promis le Rigi, pas le sommet. Pour cela, il y a un supplément...

Il faut imaginer un autre temps, un temps d’évolution sociale: dès 1872, des femmes travaillent pour le train Vitznau-Rigi, à la vente des billets; un temps de révolution technique: rouler sur la pente du Rigi, c’est presque aller sur la Lune; un temps de révolution touristique: le train démocratise la montagne.

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Les voitures anciennes et les locomotives à vapeur qui circulent encore occasionnellement stimulent l’imagination, comme ce comédien vêtu en Niklaus Riggenbach et les photos du musée de Vitznau. Et si bien des choses ont changé depuis 1871, lorsque le train attaque calmement la pente et que le regard s’échappe par la fenêtre ouverte, la prouesse technique et la beauté de la nature continuent d’impressionner le voyageur.

 

Dans l’esprit des fondateurs

17C EM27Frédéric Füssenich dirige les trains du Rigi depuis mars 2020. Il est arrivé au début de la tourmente de la Covid et à temps pour préparer un jubilé important pour toute la branche, rappelle-t-il, car «le Rigi est le lieu où le tourisme alpin moderne est né: Goethe, la reine Victoria et Victor Hugo sont venus ici».

Que signifie ce jubilé pour vous?

Frédéric Füssenich: – Ce qui est spécial, c’est que l’esprit des pionniers perdure. Le système de crémaillère de Riggenbach fonctionne toujours. Certaines pièces de la voie datent du 19e siècle. Nous possédons aussi le savoir-faire qui va avec notre parc de véhicules de toutes les époques: nous avons restauré nous-mêmes la Lok 7.

Pouvez-vous ne vivre que sur cet héritage?

– L’aspect historique est important pour nos visiteurs – les courses avec la Lok 7 sont complètes depuis longtemps –, mais ils ont aussi des attentes en matière de confort. Nous jouons avec les deux éléments. C’est aussi une expérience particulière de faire la montée dans d’anciennes voitures et la descente dans des voitures modernes. En septembre nous recevrons de nouveaux trains, une première depuis plus de quarante ans! C’est un signal fort pour le futur même si, pour le design, nous nous sommes inspirés du passé.

Avec plus de 900’000 visiteurs par an avant la crise, le tourisme sur le Rigi peut-il encore se développer?

– Nous voulons plus de qualité pour nos visiteurs à tous les niveaux. Nous cherchons à être plus attractifs pour les individuels, mais il faut qu’ils vivent une bonne expérience – on ne voit pas que le profit. Le Rigi n’est plus intéressant s’il y a trop de monde. Mais je crois que le marché se régule lui-même.

JeF

 

 

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