Les mondes d’avant

En un an et demi, la pandémie a suscité un nombre incalculable de théories et d’élucubrations. Elle a aussi provoqué son lot de prédictions sur «le monde d’après».

Que n’a-t-on pas entendu ou lu? Nos contacts physiques seraient drastiquement réduits, le serrage de mains banni et la bise disparaîtrait. Certains ont annoncé un grand ralentissement, une «transition écologique» imminente comme si la Terre promise était en vue. D’autres se sont frotté les paluches en pensant au profit à tirer de la peur: la santé est un filon inépuisable dopé par le coronavirus.

Et puis demain est devenu aujourd’hui. Bien que les assouplissements fédéraux ne dissipent pas le spectre d’un autre confinement automnal, les sombres prophéties ne se sont pas réalisées en bloc illico presto. Les signes ne manquent pas. A Moutier, les autonomistes se sont congratulés suite au vote rattachant la cité prévôtoise au canton du Jura. Les terrasses sont prises d’assaut et les gestes «d’avant» s’expriment de l’apéro au café. Quant au parcours de la Nati à l’Euro, il a soulevé l’enthousiasme des Suisses qui se sont pris dans les bras plutôt que de se donner du coude. Hourra Sommer, l’été est là!

Cela traduit plusieurs réalités. Le micro est tendu avec une naïveté confondante aux prophètes de malheur. Tétanisés par une crise inouïe, nous nous projetons trop vite dans un futur par nature imprévisible. La prudence n’est pas la vertu la plus partagée des analystes de plateau TV ou des réseaux sociaux. La matérialité du corps humain et nos mœurs ne sont pas près d’être jetés aux poubelles de l’histoire.

La littérature n’a rien à voir avec l’énonciation d’oracles funestes.Il est de même avec la littérature. Face aux changements massifs, les écrivains soucieux de transmettre une œuvre et non de prononcer des oracles s’asseyent devant la page blanche. Ils peuvent alors tremper leur plume dans l’encre de leurs souvenirs. Ceux-ci sont parfois le fruit amer de drames, de deuils, de pertes. Plus d’un auteur a connu la chute d’un empire, la ruine de sa patrie ou le démembrement de sa nation.

Souffrance et réminiscences, chagrin et nostalgie: ces exilés puisent du réconfort dans la matière de leurs livres. Grâce à eux, on entend le murmure d’une enfance perdue. Le ressac d’une mer dans laquelle on ne se baignera plus. Les bruits d’une ville qui a disparu. Voilà une certitude: ce n’est que lorsqu’une fracture est irrémédiable que l’on peut parler sans vergogne du monde d’avant. C’est justement le thème de notre série littéraire estivale.

Elle commence avec Stefan Zweig qui savait de quoi il parlait en évoquant la Vienne radieuse de sa jeunesse. Son «monde d’après» était celui du nazisme et de la guerre. Lui, au moins, avait la décence de ne pas vaticiner sur l’avenir. Aux piètres devins préférons toujours les grands écrivains.

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