Face au virus, tous les travailleurs ne sont pas égaux

Au Centre médical universitaire (CMU) de Genève, les étudiants et la plupart des collaborateurs ont été renvoyés à la maison pour ne pas être exposés au coronavirus. Pas les nettoyeuses. Qui ont continué à se changer par dizaines dans le même local. Jusqu’à ce qu’une révolte éclate.

Tous solidaires? Oui. Tous égaux devant le virus? Non. Si la pandémie affecte chaque habitant et chaque travailleur, certains – livreurs, caissiers, ouvriers, infirmiers – souffrent plus que d’autres. Mal considérées et mal payées avant que la crise sanitaire n’éclate, les nettoyeuses peuvent aussi en témoigner. Comme pour la plupart des professions précaires, le Covid-19 a jeté une lumière crue sur la façon dont le monde du travail et la société les traitent. «Nettoyer les toilettes et récurer a toujours été un job pénible et ingrat, estime Sofía*, ça n’est pas nouveau. Ma santé et celle de mes collègues, le stress, les problèmes chroniques de dos et de nuque dus aux cadences de travail trop élevées n’ont jamais fait partie des préoccupations de nos chefs. Mais là, avec ce virus... C’est différent. Notre vie et celle de nos proches sont en jeu! Et pourtant, on continue de nous ignorer.»

Employées par une entreprise de nettoyage du bout du lac, Sofía et une cinquantaine de personnes, presque toutes des femmes, se rendent quotidiennement au Centre médical universitaire (CMU) de Genève pour y travailler. L’imposant bâtiment qui surplombe de la colline de Champel les Hôpitaux universitaires de Genève est l’un des pôles majeurs de la recherche médicale et pharmaceutique de l’Arc lémanique.

S’il y a un lieu où l’on peut s’attendre à ce que les recommandations de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) soient respectées à la lettre, c’est bien là. Cependant, plusieurs témoignages laissent penser le contraire.

Retour au vendredi 13 mars. Suite à la décision du Conseil fédéral de renforcer les mesures de protection de la santé de la population, l’Université de Genève (Unige), en charge du CMU, annonce la fermeture tous les espaces bibliothèque. Des centaines d’étudiants et de professeurs passent à l’enseignement à distance. La Suisse met en veille des pans entiers de l’économie pour freiner la pandémie. Là où l’activité se poursuit, les entrepreneurs réorganisent l’espace de travail de leurs subordonnés pour assurer la distance de sécurité. Mais du côté des nettoyeuses du CMU, rien ne change.

A vingt dans le même local

Le 16 mars, soit le lundi suivant la décision du Conseil fédéral, les 48 collaborateurs de l’entreprise genevoise de nettoyage continuent de se changer dans le même local. Parfois jusqu’à 15 ou 20 en même temps alors que les rassemblements de plus de dix personnes sont déjà interdits. La salle est grande (123 mètres carrés), mais encombrée de machines de nettoyage et de matériel d’entretien, ce qui rend le respect de la distance de sécurité très difficile.

Les manteaux des travailleuses? Serrés les uns contre les autres avec les tabliers de travail et les sacs à main au point que certaines sont déjà reparties avec la veste d’une autre sans s’en rendre compte... Les gants de travail? Malgré des demandes répétées pour qu’ils soient jetables, la direction continue d’en imposer certains, que les nettoyeuses doivent laver elles-mêmes et sécher chaque jour sur place pour les réutiliser jusqu’à plusieurs semaines de suite. Inquiétées par la pandémie bien avant cette date, des employées demandaient depuis des semaines si l’entreprise allait prendre des mesures pour préserver leur santé. «Une partie d’entre nous est chargée de l’entretien des laboratoires et des bureaux des chercheurs. En temps normal, ça n’est déjà pas rassurant de trouver des débris d’éprouvettes, du matériel médical usagé dans les poubelles ou des sigles sur les portes annonçant un danger pour la santé. Mais là, alors que bars, restaurants et commerces fermaient... on a vraiment commencé à avoir peur. C’est comme si, au CMU, des mesures étaient prises pour tout le monde sauf pour nous», résume Sofía.

Dans ce monde, reprend-t-elle, «c’est un peu comme sur les chantiers: il faut bosser dur et vite et tout le monde ne parle pas français. La conscience du danger par rapport au virus et l’importance des normes sanitaires n’y est pas aussi vive qu’ailleurs. Sans consignes claires et strictes et sans contrôles, ça ne peut pas marcher».

La directrice se déresponsabilise

Les attentes sont grandes quand la directrice de l’entreprise mandatée par l’Université de Genève pour nettoyer le CMU se rend sur place, le 16 mars. Mais les travailleuses, qui s’attendent à être rassurées, et pourquoi pas remerciées de rester fidèle au poste malgré la crise sanitaire, déchantent vite.

«La cheffe a affirmé que nous devions toutes êtres au courant du comportement à adopter, rapporte Sofía, qu’il suffisait de lire les journaux pour nous informer et qu’il fallait nous montrer responsables!» Elle laisse entendre que si l’une d’entre elles est infectée par le coronavirus, les employées ne doivent s’en prendre qu’à elles-mêmes.

«Elle n’a pas pris la peine d’attendre que tout le monde soit réuni pour nous parler. Elle a crié à gauche et à droite qu’il fallait se laver les mains et garder une distance entre nous alors que certaines collègues n’avaient pas encore remarqué sa présence... On ne nous a remis aucun document écrit et on n’a placé aucune affiche avec les consignes élémentaires dans notre local.»

L’employée montre sur son smartphone des messages WhatsApp datant du même jour écrits par des collègues fâchées: «Qu’est-ce qui arrive si on tombe malade?», «Et moi qui suis enceinte?». Libre aux nettoyeuses de ne pas venir travailler si elles se sentent en danger, mais alors elles ne doivent pas s’attendre à être payées: voilà ce que leur a laissé entendre la patronne.

Des bâtiments déserts

Les bibliothèques du CMU et les bureaux sont vides. Face à ce désert, les travailleuses repartent chez elles le cœur empli de doutes: vont-elles conserver leur job? Le CMU va-t-il fermer? Doivent-elles continuer à travailler dans des conditions qui risquent de mettre leurs proches en danger? Et si elles arrêtent, qui va payer les factures? Alors que d’autres entreprises cherchent des solutions pour affronter le problème et communiquent avec leurs collaborateurs, la directrice refuse de répondre aux inquiétudes des travailleuses. Le lendemain, mardi 17 mars, rien n’a changé. Quelques employées prennent leur courage à deux mains et s’adressent au syndicat Unia. Par son biais, il est demandé au CMU et à l’Unige d’intervenir pour mettre un terme à la «violation des directives du Conseil fédéral en matière de protection des travailleurs». La résolution, qui dresse une liste d’exigences, dénonce «l’indifférence complète de la part du donneur d’ordre».

L’effet est immédiat. Dès le lendemain, mercredi 18 mars, un responsable du CMU inspecte le local incriminé où une affiche est enfin placée. Cinq nouvelles salles de cours sont mises à disposition et des gants jetables distribués aux employés. Mais pas de masques ni de gel désinfectant individuel. Malgré les efforts du responsable d’équipe pour que les employées se changent par groupes de dix, la plupart ne respectent pas la distance de sécurité soit parce qu’elles ne prennent toujours pas la menace au sérieux soit parce que le temps à disposition ne suffit pas.

19,95 francs DE l'HEURE

Les nettoyeuses en poste le matin, payées 19,95 francs bruts de l’heure, ne disposent pas d’heures de travail supplémentaires. Elles doivent faire avec. Et ce alors que l’université, consciente des défis posés par la pandémie, a donné davantage de moyens à l’entreprise pour qu’elle garantisse la sécurité de tous les nettoyeurs (voir encadré page 12). A la fin de la semaine (19-20 mars), malgré quelques améliorations – seues cinq personnes accèdent au vestiaire en même temps –, peu d’employées respectent la distance de sécurité. Moins encore se lavent correctement les mains. C’est du moins ce qu’estiment la dizaine de personnes qui ne sont plus retournées travailler depuis. Comme cette femme enceinte de trois ou quatre mois qui confie: «J’ai besoin de ce boulot, mais là ce n’est plus possible. Dans le bus, à l’aller et au retour, je risque d’être infectée. Au travail aussi. Je ne veux plus mettre la vie de ma famille en danger». 

 

Une entreprise pas très nette

Interrogée sur cette affaire, l’Université de Genève révèle que «la communication entre l’Unige et ses prestataires de nettoyage est constante depuis le 27 février», jour où le premier cas de contamination au Covid-19 a été enregistré dans le canton. L’Université précise que les ressources allouées à l’entreprise ont augmenté de manière conséquente dès ce moment dans le but de soutenir tant les usagers du CMU que les nettoyeurs face à la pandémie. Les travailleuses questionnées n’ont pourtant pas reçu de matériel de protection avant le 18 mars. Une machine flambant neuve distribuant du produit pour laver les sols a en revanche fait son apparition sur le site.

«Nous avons pris des mesures encore plus strictes que celles de l’OFSP. Pour toutes autres questions, merci de vous adresser à l’Unige»: c’est la seule réponse que l’entreprise, qui assure avoir transmis à ses collaborateurs «les directives données par l’Etat», a apportée aux questions de l’Echo Magazine. Entreprise et Unige se renvoient la balle. «Les personnes dont vous avez recueilli le témoignage sont des salariés de l’entreprise de nettoyage et non de l’Université, justifie Marco Cattaneo, directeur de la communication de l’Unige. Nous ne pouvons pas nous immiscer dans les relations contractuelles entre un employeur et ses employés.» Néanmoins, précise le porte-parole, l’Unige veille à ce que l’entreprise avec laquelle elle se lie «respecte en tous points les conditions de travail de ses employés».

Comment s’y prend-t-elle si la plupart des représentants de l’université sont en télétravail? «Le chef du CMU est là tous les jours et le responsable des nettoyeurs va le voir plusieurs fois par semaine», répond Marco Cattaneo. Aucune des nettoyeuses interrogées ne se souvient qu’un représentant de l’Unige soit venu leur demander si les normes sanitaires étaient appliquées. Quant à l’agent de sécurité, qu’elles ont parfois croisé, il n’est jamais intervenu pour faire respecter la distance de sécurité. Comme on peut le voir dans certaines pharmacies ou certains commerces.

Sanctionnée à maintes reprises par les représentants syndicaux et patronaux du secteur du nettoyage genevois, l’entreprise à qui l’Unige a choisi de faire confiance a été dénoncée deux fois publiquement par Unia pour des violations graves de la Convention collective de travail. La dernière fois, en février 2019.

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