La fripe en plein boom

De vieux vêtements recherchés par les jeunes dans une démarche de «consomm’acteurs». De vieux vêtements recherchés par les jeunes dans une démarche de «consomm’acteurs».

Les habits de seconde main séduisent de plus en plus, surtout les jeunes. Des friperies ouvrent dans les grandes villes romandes tandis que d’autres cartonnent sur internet. Les amateurs sont épris de looks originaux, mais aussi habités par l’envie de ne plus soutenir l’industrie délétère de la «fast fashion».

En Suisse romande, la mode des vêtements de seconde main s’impose de plus en plus chez les 15-25 ans. Dans nos rues, la prolifération de looks bigarrés mélangeant les styles, les couleurs et les années de façon parfois improbables pour les plus âgés, en témoigne. De petites boutiques ouvrent ici et là dans nos villes. Quant aux plateformes de vente en ligne, elles cartonnent, à l’instar de Depop et Vinted. Malgré la crise sanitaire, voire grâce à elle, ce site lituanien lancé en 2008 affiche une croissance exponentielle. Il compte plus de 37 millions d’utilisateurs rien qu’en Europe et est passé de 300 à plus de 600 employés en quelques mois seulement! Mais c’est sur les réseaux sociaux, Instagram en tête, que le phénomène est le plus évident. Là, de plus en plus de particuliers vendent ou échangent de vieilles fringues, surtout depuis que le semi-confinement leur a laissé du temps pour faire du tri dans leur garde-robe. Bien souvent, ensuite, ils rivalisent d’originalité pour poster sur les réseaux sociaux des photos travaillées témoignant de leurs efforts. «J’aime ces vêtements qui ont une originalité et une histoire.»Ce faisant, ils alimentent fortement le boom du vintage. Depuis trois ans, Flavienne Wahli Di Matteo ne s’habille presque plus que comme ça. «J’ai pris goût aux habits de seconde main lors d’un vide-dressing. J’aime ces vêtements qui ont une originalité et une histoire. Les dénicher en recèle d’ailleurs souvent une, car cela implique presque toujours un petit échange humain. Je me souviens par exemple avoir passé tout un après-midi à boire le café et à papoter avec une femme qui était venue récupérer une paire de sandales...», explique la résidente de Bex (VD), 46 ans.

BON LOOK ET BONNE ÉTHIQUE

14B EM24Stéphane Bonvin, consultant dans la mode et ancien journaliste spécialisé, analyse: «C’est la troisième vague vintage à ma connaissance. La première a eu lieu dans les années septante. Elle était utopiste et hédoniste, plus innocente et joyeuse. La seconde date du début des années 2000 et elle lorgnait vers les seventies. T’habiller, c’est raconter qui tu es ou qui tu prétends être, à savoir tes goûts culturels, sportifs ou idéologiques. Cette nouvelle vague est bien plus massive. Je la qualifierais d’antisystème, de plus crispée et de morale. Son message est clairement: Regardez à quel point je ne suis pas Zara ni H&M! Regardez comme je m’habille classe et responsable! » La fast fashion est en effet devenu l’ennemi à abattre. Ce terme anglophone désigne la grande industrie des vêtements vite achetés, vite changés, vite jetés et produits à bas coût, en très grandes séries et dans des conditions environnementales et sociales discutables. «Depuis que j’ai compris voici une année, en parlant avec des amis, comment les grandes enseignes surproduisent et à quel point on surconsomme des vêtements sans réfléchir à ce que cela implique pour la planète, je me suis mise à acheter mes vêtements quasi exclusivement d’occasion », explique Cristina Capuano. 15A EM24Cette apprentie assistante socio-éducative de 20 ans basée à Romont (FR), mannequin amateure à ses heures, ne transige pas sur l’élégance pour autant et estime que «le vintage, c’est aussi l’assurance et le plaisir d’avoir des habits, et donc un look, presque uniques pour pas cher». Comme elle, un nombre grandissant de jeunes et de moins jeunes Romands se voient comme des «consomm’acteurs ».Car ils l’ont fort bien compris: dans nos sociétés capitalistes sous perfusion financière et accros au dogme chancelant de la croissance infinie, la manière dont ils utilisent leur carte de crédit se révèle parfois plus efficace pour changer les choses qu’un bulletin de vote.

UNE DÉMARCHE PRESQUE POÉTIQUE

13A EM24«Beaucoup d’entre nous en sont désormais conscients, hélas, s’ils achètent un vêtement pas cher dans une grande enseigne, ce qu’ils y gagnent est perdu par d’autres qui sont exploités pour sa fabrication à l’autre bout de la chaîne, renchérit Margot. Certains de ces magasins proposent quasiment une nouvelle collection par mois. Cela n’a aucun sens! Un vieux vêtement a toute une histoire. En lui donnant une seconde vie, on le sauve de l’oubli. C’est une démarche presque poétique...» La photographe lausannoise de 26 ans est adepte des vêtements de seconde main depuis une année. Elle adore chiner la pièce rare de boutique en boutique et travaille d’ailleurs comme vendeuse à temps partiel chez «Waiyka». Ce magasin a ouvert en août 2020 dans le quartier de Mon-Repos à Lausanne. Depuis, il prospère lentement mais sûrement. En 45 minutes, sur place, cinq clients s’y succèdent. L’assortiment est impeccablement présenté et cohérent. «Vintage et seconde main sont deux choses assez différentes. Chez Emmaüs et à l’Armée du salut, on trouve des vêtements de tous les types sans sélection poussée. Chez nous, il y a un gros travail de recherche de la belle pièce en bon état, de mise en valeur et de tri», précise Raphaèle Rey, la patronne des lieux. La Lausannoise de 25 ans envisage aussi son commerce comme un projet militant écoresponsable. Ses prix restent abordables. Un trenchcoat de marque Burberry, soit une pièce très recherchée dans le secteur, s’y achète pour 200 francs au plus, soit le dixième de son prix neuf.

Téléchargez gratuitement
l'Echo de cette semaine!

Cette semaine, l'Echo Magazine vous
est offert au format PDF en inscrivant
votre adresse email ci-dessous.


ACHETER DES HABITS AU KILO

Le prix est évidemment un élément important dans l’explication du succès rencontré par les vieux vêtements années nonante se taillent la part du lion. On le voit bien deux rues plus loin dans l’échoppe que Mehdi Mourali a ouverte voici un an et demi. Là, jeunes et familles à budget limité se succèdent. Son nom? «Kilo boutique » car ici, les vêtements Lacoste, Levi’s, TommyHilfiger, Nike ou Burberry se vendent à 15, 25, 35 ou 45 francs le kilo selon la pastille de couleur qu’ils portent. «Le vintage marchait fort en France et en Belgique depuis plusieurs années déjà. Je sentais que cette vague allait déferler aussi en Suisse. C’est pourquoi j’ai lancé une première boutique rue de la Borde il y a bientôt quatre ans», résume cet ancien ingénieur EPFL diplômé d’HEC et ayant longtemps oeuvré dans l’hôtellerie. Il s’approvisionne auprès de grossistes ne vendant qu’aux professionnels. «Il s’agit en fait de gros hangars de tri charriant des milliers de tonnes d’habits. Le plus gros de notre travail est donc de sélectionner, de laver, de repasser et de manutentionner ces vêtements », explique-t-il. Sur sa vitrine en bonne place, un gros autocollant souligne un autre nerf de la guerre: Instagram. «Dans ce business, si tu n’es pas présent et réactif sur les réseaux sociaux, et principalement sur Insta tu es mort! Nombre de clients repèrent notre boutique ou nos habits ainsi. On s’en sert de teaser et ça marche!» Tristan Basso et sa compagne Mahi Durel font de même. Le couple figure parmi les précurseurs de la fripe en Suisse romande. Ces jeunes quadras ont ouvert leur boutique Wood Friperie du côté de Plainpalais à Genève, voici bientôt dix ans. «Le mot friperie est devenu cool alors que beaucoup ignoraient son sens jusqu’à il n’y a pas si longtemps. Cette mode, autrefois prisée par une poignée de citadins branchés, est en pleine démocratisation et ce n’est que le début! On sentait venir le phénomène depuis deux ans mais il explose ces derniers mois avec la crise de la Covid et la prise de conscience écologique des jeunes générations. Il va encore prendre de l’ampleur dans les cinq années à venir comme c’est déjà le cas aux Etats-Unis», pronostiquent les Genevois.

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



UN MOUVEMENT BIENTÔT RÉCUPÉRÉ?

Résultat: les prix, même s’ils restent globalement très inférieurs à ceux du neuf, augmentent avec la demande. «Même les magasins de seconde main à visée caritative ont remarqué le phénomène et revu leurs prix à la hausse!», constatent spontanément, dépités, plusieurs clients que nous avons interrogés. Au final, il se peut qu’une bonne part du marché de la fripe soit récupéré et digéré par la grande industrie, dont il voulait s’affranchir. «Le fait que Manor se soit associé en novembre dernier avec l’enseigne française spécialisée Tilt vintage en ouvrant une boutique dans son grand magasin genevois montre clairement que le trend de niche du vintage est en train de devenir populaire », décode Stéphane Bonvin. «Au final, le marché du vintage pourrait prendre le pas sur les grandes enseignes, mais on réintégrerait alors un système tout aussi capitaliste que le système de départ. La boucle serait bouclée», conclut Tristan Basso.

Laurent Grabet

Articles en relation


L’énergie solaire en Suisse

Alors que les grands de ce monde se pressent à Glasgow pour parler sauvegarde du climat à la COP 26, les spécialistes suisses se sont retrouvés à Genève pour la remise du 31e Prix solaire suisse. Avec le même objectif: tenter de préserver la planète.


Justice sociale et climatique

Depuis 17 ans, Dorothée Thévenaz Gygax a fait de la justice sociale et climatique son combat au sein d’Action de Carême. Rencontre avec la nouvelle représentante de l’évêque pour l’écologie dans le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg.


Réfléchir pour sauver

Bien des mesures politiques n’atteignent pas leur but faute de soutien populaire. Un manque de réflexion profonde n’y est sans doute pas étranger, comme le montre le débat sur le climat. Les solutions sur lesquelles on s’écharpe, à Glasgow comme en Suisse, reviennent la plupart du temps à une distribution de bons et de mauvais points, de carottes et de coups de bâton.

Téléchargez gratuitement
l'Echo de cette semaine!

Cette semaine, l'Echo Magazine vous
est offert au format PDF en inscrivant
votre adresse email ci-dessous.


NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



concours echo