Le numérique sans écrans

Les élèves apprennent le fonctionnement des algorithmes à l’aide de la machine à tri. Les élèves apprennent le fonctionnement des algorithmes à l’aide de la machine à tri.

Les cantons romands s’apprêtent à introduire l’éducation numérique dès l’âge de quatre ans. Dans les petites classes, le canton de Vaud a opté pour une méthode débranchée qui rencontre une large adhésion.

Algorithmes, programmation, citoyenneté numérique, utilisation de logiciels: d’ici quelques années, l’éducation numérique sera une réalité pour tous les élèves romands. Et ce dès l’âge de quatre ans, a décidé la Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP), qui vient d’intégrer ces nouveaux apprentissages dans le Plan d’études romand (PER).

Cette perspective provoque un certain nombre de levées de bouclier, notamment dans le canton de Genève: début mai, le collectif RUNE (Réfléchissons à l’usage du numérique et des écrans), composé de parents d’élèves du primaire, déposait une pétition demandant un moratoire sur le projet de formation par le numérique à l’école primaire.

21A EM23Fin 2019, la conseillère d’Etat genevoise Anne Emery-Torracinta avait essuyé un premier revers lorsque son projet visant à équiper l’école obligatoire de tablettes et de WiFi s’était vu balayé en commission. Du côté des politiques dominait la crainte que l’introduction du numérique se fasse au détriment des apprentissages de base; du côté des enseignants le sentiment de n’avoir pas été associés au projet et, sans formation adéquate, de ne savoir que faire de tablettes en classe.

DES ÉTABLISSEMENTS PILOTES

22A EM23De l’autre côté de la Versoix, en revanche, les écoles vaudoises se sont lancées dans l’aventure avec enthousiasme. D’ici l’été, 1900 enseignants du primaire auront reçu une formation idoine développée par le Centre LEARN de l’EPFL, l’Université de Lausanne et la Haute école pédagogique (HEP). Le reste des enseignants suivra ces deux prochaines années. Et dans les douze établissements pilotes qui testent l’éducation numérique dès l’âge de quatre ans, tout se passe comme sur des roulettes. «Je n’ai pas rencontré de craintes ou d’oppositions de parents», constate Judith Martinot, une enseignante de 1H et 2H (classes enfantines) à Villars-le-Terroir qui officie aussi comme formatrice pour l’enseignement du numérique. «Je pense que plus on explique les choses, plus on montre ce qu’on fait en classe, mieux c’est accepté», poursuit-elle.

Les atouts de la méthode vaudoise? L’accent mis sur la formation des enseignants et le fait que, dans les petites classes, l’éducation numérique se fait sans écrans, à l’aide de jeux et de robots. «Nous avons mesuré l’importance de faire des activités débranchées. Cela a convaincu les enseignantes, qui avaient pour la plupart des réticences face à l’usage des écrans en classe pour des enfants de cet âge», relevait Francesco Mondada, directeur académique du Centre LEARN, lors du lancement du projet en 2018.

UNE GRANDE BÂCHE

«Il est important que les enfants comprennent que ce n’est pas magique.»«En 1Het 2H, nous essayons d’expliquer aux enfants comment fonctionne un ordinateur, un robot ou internet. Il est important qu’ils comprennent que ce n’est pas magique, qu’il y a des humains derrière», explique Judith Martinot. «Par exemple, pour étudier le fonctionnement d’un algorithme, nous utilisons la machine à tri. Il s’agit d’une bâche où sont dessinés des ronds reliés par des traits. Chaque fois qu’ils sont sur un rond, les élèves répondent à la même question. Selon la réponse, ils partent à droite ou à gauche. Cela permet de classer des nombres ou tout autre objet dans le bon ordre.»

Outre le tapis de tri, deux robots, le Blue Bot et le Thymio, développé par l’EPFL, permettent aux élèves d’acquérir des bases en programmation. Et plusieurs livres incitent les enfants à réfléchir aux questions de citoyenneté numérique, l’un des trois piliers de l’enseignement du numérique esquissé par le PER. Il y a notamment l’histoire d’Oscar et Zoé, dans laquelle la maman de Zoé poste des photos de sa fille sur les réseaux sociaux, ce qui lui déplaît. «Par des histoires et des discussions, on incite les élèves à réfléchir sur ce qu’on a le droit de faire ou pas. Au fait qu’il faut demander la permission avant de publier une image, qu’il faut citer ses sources, etc. On leur explique aussi que si une image les choque, ils doivent se tourner vers un adulte et on introduit les principes de sécurité sur internet», explique Judith Martinot.

TEMPS D’ÉCRAN

Oui, mais l’écran dans tout ça?, demanderont les parents méfiants. Dans le canton de Vaud, dès la 3H, les classes seront équipées d’une valise contenant cinq iPad. «Et pour les plus jeunes, rien ne nous empêche d’emprunter des tablettes. Mais si les enfants passent deux fois vingt minutes par semaine devant un écran en classe, c’est un maximum», tempère Judith Martinot. L’enseignante insiste aussi sur le fait que le temps passé sur la tablette à l’école n’a rien à voir avec celui passé devant l’écran à la maison: «A l’école, les enfants sont actifs devant l’écran, rarement seuls, et encouragés à réfléchir à ce qu’ils font et à l’usage de l’écran. Les tablettes représentent un nouveau complément pour l’enseignement, elles sont utiles pour certains projets, mais on continue à tracer des lettres dans le sable et à écrire au crayon gris!». L’école publique n’a pas encore le recul nécessaire pour évaluer l’influence de l’éducation numérique sur les élèves. Pour ce faire, il faut se tourner vers les écoles privées, qui ont quelques années d’avance.

PRATIQUER LE VOCABULAIRE

A Saint-Légier, au-dessus de Vevey, la Haut-Lac Ecole internationale bilingue distribue depuis 2014 un iPad à chaque élève de huit à quinze ans. Les tablettes sont utilisées en complément des cours et reliées au tableau blanc interactif présent dans les salles de classe. En cours de maths, cela permet par exemple au professeur de recevoir les exercices des élèves directement sur son ordinateur. En cours de langues, aux élèves de pratiquer le vocabulaire à leur propre rythme. Lors d’exposés, aux élèves de projeter images et graphiques sur le tableau blanc de la classe. Les enfants utilisent aussi leurs tablettes pour documenter leurs visites à l’extérieur et ils sont formés à la citoyenneté numérique et à la sécurité sur internet. Les parents ont accès aux travaux réalisés par leurs enfants via une application.Les parents, quant à eux, ont accès aux travaux et projets réalisés par leurs enfants par le biais d’une application. Ce projet d’éducation numérique a été développé par l’école en collaboration avec l’EPFL et la Haute école pédagogique du canton de Vaud.

«Cela fonctionne très bien et tout le monde s’est bien adapté, constate Ajla Demirovic, une collaboratrice de l’établissement. J’ai l’impression que les élèves sont plus investis dans ce qu’ils font: la tablette leur apporte à la fois des responsabilités et de l’indépendance et les incite à collaborer. Les priver de cet outil ne serait pas une bonne solution parce qu’ils s’y intéressent de toute façon. Il vaut mieux leur apprendre à l’utiliser de manière réfléchie et à en avoir un usage modéré. Et les parents nous soutiennent: ils constatent que les tablettes sont utilisées comme un complément à l’enseignement traditionnel et que leurs enfants ne passent pas leur journée dessus. Les parents, enseignants et élèves s’accordent d’ailleurs sur les règles et temps d’utilisation en début d’année scolaire.»

Car là est la principale crainte de beaucoup de parents face à l’éducation numérique: celle-ci encourage-t-elle les enfants à passer encore plus de temps sur les écrans? «Non, répond clairement Judith Martinot. Je pense même que l’éducation numérique va permettre aux enfants de réfléchir à leur relation aux écrans.»

 

Sans écran à la Silicon Valley

Les enfants de Bill et Melinda Gates n’ont pas eu de téléphone avant l’âge de 14 ans. Mark Zuckerberg encourage sa fille à jouer dehors, à lire des livres et lui interdit d’aller sur les réseaux sociaux...

Bon nombre des cadres dirigeants des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) adoptent une approche précautionneuse face aux écrans quand il s’agit de leurs enfants. En plus de limiter ou d’interdire les écrans à la maison, ils ont tendance à choisir des écoles privées conservatrices en termes d’utilisation de la technologie. La plus prestigieuse d’entre elles est une école affiliée à la pédagogie Steiner-Waldorf, la Waldorf School of the Peninsula. Située à Los Altos, en Californie, elle bannit tout outil technologique jusqu’à l’âge de 11 ans. Les élèves y pratiquent entre autres la couture, la cuisine et le jardinage (l’école dispose de sa propre ferme peuplée de moutons, d’alpagas, de cochons, de vaches, de poules et de canards) et préparent leurs exposés à l’aide de livres et d’encyclopédies. Les parents paient entre 27’000 et 38’000 francs d’écolage par an.

Les dirigeants des grandes entreprises technologiques sont-ils plus conscients que les autres parents des dangers de la technologie, comme le laissent penser les nombreux articles parus dans les médias à ce sujet? Ou l’éducation tech-free (sans technologie) est-elle un signe d’appartenance à la classe aisée et une manière d’affirmer ses privilèges? La question peut se poser. Aux Etats-Unis, les écrans ont envahi les écoles publiques. Le pays a investi des milliards de dollars pour équiper les élèves de tablettes, souvent sans former les enseignants ni assurer un cadre pédagogique. Résultat: beaucoup d’enfants passent une grande partie de leur journée sur leur tablette à répondre à des questionnaires à choix multiples et auraient perdu des compétences en lecture, calcul et écriture.

AuP

 

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